ÉPILOGUE
Peu de jours après la scène de l'arrestation du prétendu baron Renard de Banqueville, pris au piège comme une bête dangereuse, une lettre était arrivée de Venise à l'adresse de M™* de Saint Reray. Cette lettre était de M. le comte de Tournai; elle était d'une telle importance pour les intérêts de Charlotte que la bonne sépérieure se décida
bien vite à la lai porter à la vilk des Oliviers et à la lui laisser lire en entier, bien qae sur certains points M. dé Tournai se montrât assez hautain et passablement injuste. Notts ne transcrirons pas ici cette lettre par la bonne raison qu'elle ne nous fut jamais communiquée, mais on pourra très-aisément se faire une idée de ce qu'elle contenait par la réponse de Charlotte. C'est elle qui voulut répondre^ c'était son droit, et en pareille occasion la dame des Oliviers faisait toujours preuve de beaucoup de bravoure.
Comme M""*» de Saint-Remy n'aurait peut-être pas consenti à faire partir cette lettre avec la sienne, par un de ces scrupules de charité, fort respectables du reste, mais qui ne font qu'éterniser les hostilités, Charlotte lui épargna cet embarras et envoya sa lettre directement à la poste par Tonio, cet intrépide garçon qui se serait fait couper en deux pour le service de sa maîtresse.
Voici la lettre. Elle éclaircît bien des points restés dans l'ombre et l'incertitude.
€ Monsieur le comte.
» Votre lettre à de M»'« Saint-Remy m'a été communiqnée et je Tai lue tout entière avec l'attention et le respect que mérite tout ce qui me vient de vous.
> En remettant entre vos mains, à mon départ de la Roche-Cantal, des notes détaillées sur ma vie, j'ai cru vous donner une appréciation très-loyale et très-exacte sur mes malheurs, mes fautes et mon caractère. Vous rendez justice à ma franchise, à mes sentiments; je vous remercie de cette bonne opinion.
> Mais, monsieui; le comte, en honorant mon passé do votre intérêt et de votre approbation, vous vous montrez d'une sévérité blessante pour ma conduite depuis notre séparation; et même vous paraissez douter de la loyauté de mon cœur et de la retenue de mon esprit pendant mon séjour à la Ro(*.he-Cantal. C'est ce qui m'a blessée, ayant toujours été pour Diane une sœur dévouée, une compagne irréprochable, et, en quelque sorte, une tutrice sévère.
LE GANT DB DIÂNB 2i3
> Mais passons sur ces réeriminalions. Ma justiôcatloE viendra en son temps. Venons à des faits récents.
> Vous supposez que M. Hardy s'est épris pour moi d'une belle passion, et, tout en vous en félicitant, puisqu'il renoncerait ainsi à ses ambitions^ vous ne pouvez vous défendre de ceriains étonnements au sujet de ma coquetterie dangereuse. Vous allez plus loin, et vous exprimez des regrets à ce sujet, puisque, par cette liaison que vous supposez, je me ferme un autrti avenir bien autrement beau et consolant. Avenir que vous m'aviez préparé en déterja»nant le duc Sigismond, votre vieil ami, à réparer ses torts envers moi, et à léf itimer par un mariage tardif ce qui aurait dû être légitimé dès le principe.
> Merci, monsieur le comte. Vous me faites la partie trop belle en vérité.
> Et moi aussi j'éprouve un grand regret, c'est de vous faire beaucoop de peine en vous détrompant complètement sur les sentiments et les résolutions de M. Robert Hardy- Non-seulemenl il n'éprouve pour moi aucune afifectiou qui puisse ressecibier de près ou de loin à de l'amour, mais depuis son arrivée dans ce beau pays, il semble que son exaltation pour M^'« de Rosambel ait redoublé, et que sa tendre et ardente passion pour elle se soit empreinte de je ne saM qael caractère poétique qui lui donne à noes yeux quelque chose de sacré. Renoncer à Diane, lui? S'éprendre de moi, lui? Allons donc, monsieur, cbez quel maladroit correspondant prenez-vous vos renseignements? Quel est le niais ou rinfâme qui vous a écrit en secret de paareilles sottises ou de pareilles calomnies? Et ici je devrais, pour tonte vengeance, vous raconter un petit fait qui vient de se passer chez moi, et qui touche de très-près l'homme qui abusait de votre crédulité et de votre argent... Mais jelaisse ce aoim à notre cbère et respectable M""" de Saint-Remy.
* C'est le malbeur de la richesse, monsieur le comte , de nous donner une assez mauvaise opinion de ceux que k fwtune n'a pas favorisés.
^ C'est aussi le malheur d'une haute naissance de ne fiafi
croire souvent aux sentiments nobles et généreux chez dess gens d*ane condition inférieure.
> Vous partagez ces préjugés : vous êtes riche et grand seigneur. A Dieu ne plaise que je manque envers vous de respect et oe reconnaissance^ mais profondément blessée, je me manquerais à moi-même si je ne parlais avec toute la franchise et toute la liberté auxquelles j'ai des droits.
» Vous avez cru sauver votre fille en adoptant un système de surveillance secrète, en recevant les services d'un homme taré (fort habile sans doute), qui faisait métier de la délation et de l'espionnage. En cela vous avez manqué à votre dignité et vous avez perdu votre cause devant votre enfant. Elle ignore tout , pensez-vous. Et moi je vous dis qu'elle n'ignore rien. Interrogez-la et vous verrez si elle n*a pas tout pressenti, tout deviné. L'intelligehce éclaire; mais l'amour ! il est doué d'une miraculeuse intuition.
> Ce système de surveillance occulte, vous l'avez également employé à mon égard. Et d'abord, je pourrais vous demander de quel droit vous avez fait cela. Est-ce par attachement? Singulière amitié que. celle qui vit de soupçons ! Est-ce par craintCi?
> Dès le premier jour où j'ai vu que vous receviez inconsidérément la visite de cet homme que j'ai flétri de ma cravache et que je viens de faire jeter en prison, j'ai compris qu'il abuserait de votre crédulité et qu'il chercherait à me perdre h vos yeux. Mais je ne prévoyais pas, je l'avoue, que vous accepteriez sesservices pour me surveiller, moi, et encore moins , saints du ciel 1 pour épier la conduite et les sentiments de M^'^ de Rosambel, votre petite-fille.
• Voilà une grande faute, monsieur le comte. L'élévation de vos sentiments, votre rang, votre âge et l'opinion du monde honorable, tout la condamne.
» Passons à des explications plus nettes, plus personnelles.
:» En ce qui touche M. Hardy, je ne suis pour rien, moi, dans sa passion pour Diane. Je partais du château de la Roche-Cantal le jour même où vous l'y receviez. J'ignorais que vous attendiez sa visite, j'ignorais même que vous l'aviez
rencontré au lac de Saint-Laurent^ dans votre promenade avec Diane. Mais vous dire que^ depuis^ je n'ai pas reçu les confidences de M. Hardy ou que j'ai cherché à combattre son amour enthousiaste et déterminé à tout pour M'^^ de Rosambel^ ce serait mentir^ et je ne mentis jamais.
> M. Hardy est un des caractères les plus élevés et les plus fermes que je connaisse. Il a dans le cœur une affection profonde et en quelque sorte sainte^ il n'y renoncera de sa vie : ou il épousera Diane^ ou il mourra avec son amour.
> Vous avez pris cette passion pour un de ces enthou^ siasmes éphémères qui quelquefois naissent subitement chez les artistes et qui^ par l'absence^ s'évanouissent; en second lieu^ vous avez cru que cette passion prenait sa soursîedans une grande ambition surexcitée^ dans une grande vanité.
> Je vous le déclare, la main sur le cœur, ' monsieur le comte, dans l'un et l'autre cas, vous vous êtes trompé.
> La vérité avant tout; et si j'ai' le courage de vous la dire, c'est que je sais que vous avez le courage de l'entendre.
» Cette considération m'amène à vous parler de Diane. Vous m'en saurez gré un jour, quel que soit d'ailleurs le ehagrin que je vous cause aujourd'hui.
» Vous l'avez enlevée de Paris ; vous l'avez emmenée à l'étranger; vous lui avez demandé sa parole de rompre toute relation avec M. Hardy, et elle l'a tenue loyalement après l'avoir donnée, cette parole; vous avez beaucoup compté sur l'absence, les distractions d'un long voyage, les relations nouvelles, les enivrements du grand monde et surtout sur le temps. Certainement en agissant ainsi vous avez usé de vos droits légitimes de tuteur et de père. Vous avez fait ce que l'on fait ordinairement dans la société, et tous les honnêtes gens vous approuveront, moi la première.
> Mais, sans vouloir sonder le cœur et les sentiments de Biane, que je connais parfaitement du reste, admettons que, par exception, elle persiste dans son affection et qu'elle
n'en veuiUe pas goérir. Gela s'est yu^ monsieur. Quel parti prendre alors ? Le cloître n*existe pius^ et d'ailleurs M^^*' de Resambel touche à l'épeque de sa majoriié. Résister? Pretester? Refuser votre consentement? Vous séparer, ne plus voir votre enfant? Quelle misère! Quelle désolation ! Car je ne parle ni de malédiction ni de privation d'bâ*itdge... Ce ne serait pas odieux, ce serait absurde. On ne maudit ni ne déshérite mk ange. Et en second lien des iffocédés d'une pareille grossièreté, monsieur le comte, ne sont jamais employés par des hommes comme vous.
» Quel parti prendre, je le répète, si Diane persiste dans son amour et sa résolution? Je n'en vois aucun, en vérité, car en pareil cas la loi protège une femme et Yopinton publique est pour elle, quand elle ne Ta pas blessée.
» Ainsi, monsieur le comte, le fait peut s'accomplir malgré vous et malgré toutes vos protestations.
» Pardonnez à ma franchise audacieuse et cruelle. Il fallait d'abord poser ainsi la question pour avoir ensuite le droit de s'adresser à votre raison, à votre intelligence et surtout à votre tendresse.
» M. Hardy n'est pas gentilhomme, cela est vrai. M. le marquis de Civrac l'est parfaitement, lui, et cependant vous consentez à perdre cinq cent mille francs plutôt que de le donner pour époux à votre fille. A mon avis, ce n'est pas cher l et I)iane fait encore là une bonne affaire. Eh bien , dîrer-vous, est-ce une raison pour qu'elle ne trouve pas dans la haute aristocratie un parti très-digne d'elle? Sans doute; mais il n'y a qu'un inconvénient, c'est que Diane ne veut accepter que M. Hardy. Vous ne pouvez supporter 1 1dée qu'elle porte ce nom vulgaire. Prenez garde. Vous donneriez à penser que vous supporteriez très-aisément Hdee que votre fille fût malheureuse avec un titre et un grand nom. Cette supposition vous révolte? Ehl je le sais bien> monsieur le comte. Elle est en contradiction directe avec vos sentfments, puisque vous aimez votre petite -fille d'une tendresse infinie.
M. Hardy n'est pas gentilhomme, mais il en a toutes les
dislÎDClions. C'est bien quelque chose, n'est-ce pas? et. Von pourrait tomber plus mal. Supposez maintenant qu^il soit le mari de Diane. Croyez-vous que la société leur fermerait ses portes ? Croyez-vous que Diane perdrait une seule amie et que M. Hardy serait en butte à des dédains? Ah I monsieur^ quelk fausse idée vous vous feriez du monde en supposant celai Comment! Diane a deux millions, le jour de son mariage; de plus, elle est unique héritière de votre grande fortune; elle est belle, d'une suprême distinction , et vous voulez que la société la boude parce qu'elle ne portera pas un nom historique et qu'en revanche elb aura un mw charmant et d'un grand mérite personnel ? Mais à quelle époque vivons-nous? Est-ce que le monde, depuis hier, aurait changé de mœurs, de sentiment, d'esprit , de goûts , d'inclinations? Est-ce qu'il n'estimerait plus la richesse? est-ce que subitement il aurait perdu ses entraînemenls vers l'opulence, dont il était si amoureux? Allons, ceci n'est pas soutenable.
» Le monde, le plus grand monde, adorera toujours Diane de Rosambel et sa fortune ; Diane fût-elle duchesse ou la femme de M. Hardy.
» Vous avez trop d'intelligence et d'expérience pour en douter, monsieur le comte. Aussi je n'insiste pas.
]> Ah ! je vous en supplie maintenant, les mains jointes et à genoux, s'il le faut, je vous en supplie, aimez votre petite-fille pour elle-même et non pour le titre et le nom que vous lui donneriez par un mariage. Ne voyez-vous pas qu'elle est la joie et l'honneur de votre maison, et que si vous l'attristez, cette charmante enfant, vous désolez votre vieillesse?
» Que vous a-t-elle fait pour la condamner aux larmes? Est-ce que Ditu en la faisant naître dans de si hautes conditions ne vous a pas confié le soin de son bonheur? Est-ce qu'il vous l'a donnée pour être asservie à des vanités de caste et à des préjugés d'un autre âge, elle si jeune, si brillante, si prédestinée? Ne laissez pas cette fleur suave se faner et périr dès ses premières matinées. Hélas! l'âge ne
viendra que trop vite avec ses préoccupations et ses tristesses. Vous-même^ monsieur le comte^ qui arrivez au penchant de la vie, ne vous privez pas des sourires de votre enfant et des élans de sa reconnaissance. Si vous saviez comme on s'éteint doucement quand on jette un dernier regard sur un enfant qui vous bénit pour tout le bonheur qu'on lui a donné I Hélas I mon Dieu ! j'ai vu mourir mon père infirme et âgé^ et son dernier souffle vint s'éteindre sur mon front dans un dernier baiser.
» Que me reste-t-ii à vous dire et comment oser parler de moi^ après avoir parlé de Diane? Que suis-je à côté d'elle, moi pauvre femme dont la jeunesse fut si indignement sacrifiée ! Pour ce qui me regarde, monsieur le comte, vous n'avez à attendre de moi que reconnaissance et admiration.
» Vous connaissez ma vie et vous mettez une sollicitade touchante à la consoler,à l'abriter dans l'avenir. Eh quoi! auriez-vous obten u une promesse dé réparation de la part du grand seigneur qui fut envers moi si coupable?... Dois-je espérer jamais de devenir sa femme légitime?... Soyez béni^ s'il en est ainsi^ non pas à Câuse du rang et du titre qu'il me donnerait, mais pour mon honneur réparé, pour la paix rendue à mon esprit et pour l'estime de moi-même que j'aurais tous les droits de reprendre.
> Oui, dans cette occasion, j'ai bien recennu le noble comte de Tournai. Là, vous êtes ressemblant; c'est bien vous, avec votre bonté, votre aménité, votre raison supérieure, votre charité chrétienne. Aussi, tant que je vivrai, et quoi qu'il arrive, serez-vous assuré, monsieur le comte, delavivereconnaaissance et du respect filial ^laissez-moi vous le dire) de celle que vous avez comblée de vos grâces et de vos bienfaits.
» CHARLOTTE DÀUNOT. !>
Mil GANT DE WANE 249