‹ Le gant de DianeChapitre 20 sur 53 · VENISE · texte numérisé non relu

VENISE

Six semaines s'étaient écoulées depuis le départ de la lettre de Charlotte à M. le comte de Tournai. Une réponse à cette lettre était arrivée de Venise à la villa des Oliviers, et elle était de nature à prouver que les graves paroles de l'amie de Diane avaient produit une profonde impression sur l'esprit du comte.

Toutefois la lettre de M. de Tournai était loin de ressembler à un consentement. On ne promettait rien, on n'autorisait rien, mais l'inflexibilité de Torgueil et de la volonté avait faibli, et on remettait toute chose aux mains de la Providence.

Le ton de cette dernière lettre, et surtout le sens ambigu de quelques expressions avaient décidé Charlotte à conseiller à M. Hardy de faire rapidement un voyage à Paris, pour y régler certaines affaires à lui personnelles, et surtout de revenir immédiatement, pour se rendre ensuite à Venise.

M. Hardy avait suivi ce conseil plutôt par acquit de conscience que par conviction du succès. Il était parti, promettant de revenir à toute vapeur.

Nous abandonnerons nous-même, quoique avec regret, la riante presqu'île de Saint-Jean, les rives ombragées de citronniers en fleurs, la paisible solitude de la villa des Oliviers,-la maison de Charlotte en face de la mer, le joli salon et le portrait de Diane; nous prendrons la route de Gênes, nous traverserons sa merveilleuse rivière, le Milanais, le Padouan et nous arriverons à Venise par la Brenta.

Vers les huit heures du soir, à la fin du mois d'août, après une journée de soleil, au moment où la brise et la sérénité du ciel amènent des milliers de gondoles sur le Grand Canal, on pouvait remarquer au balcon d'un vieux palais, s'élevant au bord de l'eau, une jeune fille assise près de la rampe et regardant le riant et majestueux paysage.

Les sommets des Alpes tyroliennes se détachaient encore sur le fond d\i ciel, éclairés par les derniers reflets du couchant^ et la lane se levait au-dessus du Lido. Les lanternes de la ville étincelaient par milliers sur les eaux comme une traînée d'étoiles. Les gondoliers chantaient doucement^ et le bruit des rames accompagnait en cadence ces refrains un peu monotones^ mais évoquant la rêverie.

Dans un grand salon au premier étage du palais^ dont le8 fenêtres hautes s'ouvraient sur le loiord balcoB où se trouvait la jeune fille^ deux hommes âgés et d'une physkK nomie très-noble achevaient une partie d'échecs. Chacun d'eux était assis dans un fauteuil à dossier armorié, devant une large table couverte d'un velours sombre et à frangiea d'or. De gros candélabres répaftdaient dans le salon unie clarté vive qui animait singulièrement de grands taUea»x appendus aux murailles.

Nos deux partenaires avaient eu en jouant de fréquentes distractions, et certes ils avaient l'un et l'autre d« séiieux sujets de réflexion. L'un était le comte de Teurnai, et l'autre son vieil ami^ le duc Sigismond de Windiseh-Mark, qui^ sur l'invitation du comte et de Diane^ avait quitté sa terre de Finkenstein pour venir chercher à Venise nn retour de santé qui lui avait été promis.

Depuis huitjours, en effets le duc avait ressenti l'inflnence bienfaisante du doux climat vénitien. Il souffrait beaœonp moins; il dormait sans rêves fiévreux; il revenait peuà peu à des idées plus rassurantes. Un certain bien-être moral et physique lui donnait même des espérances un peu folles pour son âge. Aussi ne eessait-il de bénir ses bons amis pour l'heureuse idée qu'ils avaient eue de l'arracher à son hôpi' tal, selon son expression^ où certainement il n'aurait pas tardé à trépasser outre son chapelain, son médecin et son apothicaire.

Cependant, vers neuf heures, au moment où on servait une collation composée de fruits glacés et de pâtisseries, un laquais vint annoncer la visite d'un étranger arrivant do France et nommé M. Robert Hardy.

A ce nom, M. de Tournai se leva et s'avança vers le milieu du salon. La jeune fille, assise sur le balcon, Diane de Besambel, se hâta de traverser le grand salon et de gagner une porte, placée dans Tangle, qui donnait passage dans un appartement reculé.

M. Hardy fut introduit, et comme il avait lieu de s'y attendre, il fut reçu avec une politesse exquise par le noble comte.

— Monsieur, lui dit M. de Tournai après l'avoir invité à s'asseoir dans un fauteuil près de la table, j'attendais votre visite et je vois avec plaisir que vous êtes d'une exactitude admirable. Vous vous étiez fait annoncer de Viliefranche, en Piémont, pour aujourd'hui avant neuf heures du soir. II est kuit heures trente-einq minutes. Certes, les rois ne font pas mieux.

— Monsieur le comte, dit Robert, je vous remercie de la bonne opinion que vous avez de moL Permettez-moi de vous demander si vous avez reçu...

— Une lettre de M™® de Saint-Bemy et un mot d'une autre personne que je ne veux pas nommer, reprit le comte en regardant de côté le duc Sigismund, oui, monsieur. Je suis ravi des choses que ces lettres m'annoncent. Vous avez de très-nobles sentiments, monsieur Hardy.

— Je cherche à vous suivre de loin, monsieur le comte. •Soyez certain que ce que j'ai promis je le tiendrai.

Pendant qu'ils causaient de la sorte, le vieux due de Windisch-Mark, atteint d'un peu de surdité et fort accablé

d'ailleurs par la chaleur du jour, s'était assoupi dans son grand fauteuil, de l'autre côté du salon et dans la partie obscure. Le duc n'était qu'à moitié dans les confidences de son ami au sujet de Diane, et le nom de M. Hardy, qui un moment avait éveillé son attention, n'était devenu pour lui qu'un de ces noms communs à bien des gens çn France. D'ailleurs il était loin de deviner que le visiteur était précisément ce jeune fou que M. do Tournai, quelques jours auparavant, avait juré de ne jamais recevoir. Pour le vieux duc, la visite était donc sans importance, et, en conséquence.

il n'avait eu aucun scrupule à s'endormir, en se disant à part lui : '

— Que Tournai s'occupe de ses affaires; j'ai bien assez des miennes.

Peu à peu la somnolence du vieux duc devint un sommeil profond, mais bienfaisant et réparateur.

M. de Tournai ne voulut pas risquer de troubler le repos de son ami; il engagea M. Hardy à le suivre dans une salle dont les fenêtres donnaient également sur le Grand Canal.

Quand ils se trouvèrent tête à tête, la conversation devint enlre eux plus franche et plus libre. Le comte demanda à M. Hardy s'il pensait que Charlotte arriverait bientôt à Venise. Elle avait été sérieusement invitée à y venir, et, certes, elle devait y être reçue avec tous les honneurs de la guerre-

— Dites de la paix, monsieur le comte, ajouta M. Hardy. M. de Tournai se prit à sourire et lui tendit la main.

— Oui, reprit-il, la paix est faite, et nous la signerons, j'espère. Mais Charlotte viendra-t-elle bientôt?

— Plus. tôt que vous ne pensez, répondit Robert.

— Ah! tant mieux. J'ai ici, avec moi, un vieil ami qui sera ravi de faire connaissance avec elle. Cet ami est malade; il a rompu cependant avec les médecins et la médecine, et ce sont les ordonnances de ma fille qu'il suit maintenant. Il se portera tout à fait bien quand u(i charmant docteur comme Charlotte viendra se joindre à l'autre docteur. Mais parlons de vous, monsieur. Vos résolutions sont les mêmes que celles dont vous m'avez fait part, n'est-ce pas? Vous acceptez la décision de ma chère Diane, quelle que soit cette décision?... vous vous y soumettrez aveuglément?

— Monsieur le comte, reprit Robert, j'ai engagé ma parole, mademoiselle de Rosambel est seule maîtresse de ma destinée. Qu'elle se prononce, je jure de lui obéir. Si elle m'ordonne de renoncer à elle, je m'éloignerai > pour ne plus la revoir, je quitterai l'Europe, emportant avec moi un souvenir qui jamais ne s'effacera. Mais, monsieur le comte, vous avez promis de votre côté de laisser toute liberté à M"® de

^osambel et juré de la laisser se prononcer elle-même, de vive voix et en ma présence.

— Ma parole est engagée comme la vôtre^ monsieur Hardy^ répondit le comte. Ainsi donc^ nous n'attendons plus maintenant que l'arrivée à Venise de notre chère Charlotte^ car il a été convenu que sa présence était nécessaire et que ma petite-fille se prononcerait devant elle comme devant vous.

— Très-bien, monsieur, dit Robert en souriant. Nous attendrons l'arrivée de la dame des Oliviers.

M. Hardy s'était levé^ et M. de Tournai crut qu'il allait prendre congé, ne voulant pas trop prolonger une première visite. 11 lui fit plusieurs questions bienveillantes sur^son arrivée à Venise, s'informant de son adresse et de divers détails au sujet de la maison qu'il avait choisie. 11 apprit que M. Hardy avait pris un logement dans une fort jolie maison du Rialto et qu'il était charmé des soins qu'on avait pour lui et du quartier qu'il habitait.

— Ahl tant mieux, ajouta le comte. Vous me permettrez d'aller vous voir et de vous faire un peu les honneurs de Venise, que je connais depuis si longtemps. Je crois, Dieu me pardonne que j'y ai vécu du temps des doges. Mais adieu, monsieur Hardy; nous nous retrouverons.

Robert, dans toute autre circonstance, se serait retiré après avoir serré cordialement la main que lui tendait le comte. En effet, il lui donna une loyale poignée de main, mais il ne se hâta pas du tout de regagner le chemin de l'escalier. M. Hardy attendait quelqu'un, il avait raison; ce quelqu'un montait d'un pas léger le grand escalier de marbre; ce quelqu'un traversa l'antichambre et se dirigea vers la galerie oîi le comte de Tournai se trouvait encore avec M. Hardy. Un domestique annonça alors, mais avec une certaine discrétion recommandée: '

— Mademoisells Charlotte Daunoy.

— Ahî s'écria le comte en courant vers le salon voisin pour en fermer la porte, le salon où le duc dormait. Vous ici 1 reprit-il en revenant à l'amie de Diane; vous arrivée

dëjàt 0ht que c'est bien à vous! Je ne m'étonne plus que M. Hardy fût si rassuré sur votre voyage...

Après les premiers compliments, Charlotte, qui tenait à la main un petit paquet cacheté^ le remit au gr^ind-père de Diane, en lui disant :

— Voici, monsieur le comte, un cadeau qui tous sera agréable et qui vous prouvera la grande loyauté de M. Hardy. Ce paquet de lettres était pour lui un trésor inestimable. Il vous l'abandonne généreusement.

M. de Tournai serra les mains de Robert avec une touchante expression de reconnaissance.

— ^ Mais Diane! je veux voir Diane! reprit Charlotte impatiente et s'avançant vers le fond de la galerie. Ah ! laissez-moi courir chez elle, monsieur le comte. Quel mal y aurait-il à ce que j'aille la surpf^ndre et l'embrasser avant qu'elle ait eu le temps de me reconnaître, ma chère Dimae, ma sœur, ma bien-aimée...

— Vous reconnaître I s'écria tout à coup une voix angelique. Ne vous ai-je pas devinée, ma belle Charlotte?

Nous renonçons à dépeindre cette joie et cet attendrissement. Quels embrassements entre ces deux charmantes amies qui se retrouvaient après de si cruels momentsl Quelles larmes délicieuses coulaient de leurs beaux yeuxt

M. de Tournai, fort attendri lui-même, commençait à comprendre sérieusement que sa petite-fille, en revoyant si brusquement M. Hardy et Charlotte, pourrait bien ne plus vouloir se séparer d'eux. Dès ce moment-là il devina le parti que Diane prendrait résolument. M. de Tournai avait raison. Dès oe moment-là tout était fini^ et Diane rompant alors avec toute hésitation, puisque son amie de cœur était là, Diane tendit la main à Robert en disant d'une voix émue mais très-accentuée :

— Voici ma décision, monsieur : Restez. Mon cher grandpère, ajouta-t-elle, c'est avec votre consentement, n'est ce pas? que j'ai dit à M. Hardy : Restez.

— Oui, ma fille t s'écria le comte en la pressant dans ses bras.

LE GANT Dp DIANE 2^

Un domestique survint dans la galerie^ annonçant que M. le duc s'était réveillé et s'inquiétait beaucoup de se voir seul dans le grand salon.

— Allons^ mademoiselle^ dit le comte de Tournai à Tamie de Diane, venez apprendre à votre tour comment^ après des années de chagrins, la Providence sait consoler les belles âmes comme la vôtre. Venez, mademoiselle. Si M. le duc Sigismond de Windisch-Mark était moins souffrant, il se* ràit venu lui-môme vous chercher.

M. de Tournai offrit le bras à Charlotte; Diane de Rosambel prit le bras de M. Hardy, son fiancé, et tous les pâtre se dirigèrent vers la grande salle, où le duc les attendait.

Deux mariages furent célébrés à quelques jours de distance dans la vieille cathédrale de Saint-Marc, à Venise.

M. de Tournai, Diane et Robert, devenu so*a mari si heu* reusement, accompagnèrent M. le duc et M*^"" la duchesse de Windish-Mark. à leur château de Finkenstein, et de là, ils reprirent la route de Paris pour y rejoindre M°io la comtesse de Tournai, qui les attendait avec une grande impatience.

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