‹ Le gant de DianeChapitre 3 sur 53 · EL RETIRO · texte numérisé non relu

EL RETIRO

Il ne restait donc plus au salon qu'une sorte de conseil de famille composé d'hommes d'affaires, d'amis et de grands parents. Chacun prit place au cercle en face de la grande cJieminée. W^^ Diane alla se placer sur un gros tabouret aux pieds de sa grand'mëre.

M. Saint-Germain fut invité très-sérieusement par le comte de Tournai à vouloir bien s'expliquer sur la nature du mandat qu'il avait reçu de son client, le marquis de Civrac, et sur le but de sa missionau château de la Roche-Cantal.

On l'écouta avec attention pendant les dix premières minutes; mais comme en avocat habile il tournait autour de la question principale, sans jamais l'aborder, H. de Tournai prenant d'un regard l'avis de Diane, arrêta court l'orateur et ses flots d'éloquence par cett% phrase nette et tranchante :

— Monsieur, M. le marquis de Civrac vous a-îril chargé de venir me demander la main de ma petite fille, M ^^^ de Rosambel?

— Non, monsieur le comte, répondit Saint-Germain interloqué.

— Monsieur, reprit l'inflexible M. de Tournai, le marquis de Civrac, votre client, vous a-t-il chargé de m'appor-

ter ici les titres de cinq cent mille francs de capital hypo tbéqués sar ses biens et qui reviennent à ma pupille comme dédit^ à la rupture du mariage?

— Non^ monsieur le comte! répéta Saint-Germain abasourdi.

— Alors, monsieur Saint-Germain, et vous, monsieur Renard de Banqueville, permettez-moi de vous déclarer qu'à dater de ce moment-ci, je ne vous considère plus comme les mandataires de M. de Civrac, mais que je vous reçois en qualité de voyageurs, de touristes^ et que l'hospitalité à ce titre seul vous est offerte^ Vous allez me faire Thcnneur de prendre le thé avec nous, n'est-ce pas? — Diane, ajoutat-il, allez donner des ordres, je vous prie, pour que le thé, ce soir, soit une collation plus confortable. Nos voyageurs viennent de loin, et je suis certain qu'ils ne sont ennemis ni d'un vieux vin de Bordeaux que j'ai depuis 4 829, ni d'une belle terrinede foies de Toulouse que j'ai reçue ces jours-ci.

— Ah 1 mon cher comte, s'écria le baron des Oursons, que ne parliez-vous de cela plus tôt? J'ai si bien dînét

Le regret du gros baron provoqua une gaieté très-franche et quelques réflexions aiguës de l'abbé Sidoine qui redoublèrent la belle humeur du salon.

Il était environ dix heures du soir. On annonça le thé. Les convives passèrent dans la salle voisine, où un élégant couvert les attendait.

. M"e Diane demanda à son grand-père la permission de ne pas rester. Elle accompagna sa bonne grand'mère jusqu'à son appartement, et après avoir pris congé d'elle, Diane se hâta 4e monter au second étage pour aller retrouver Charlotte avec qui elle était fort impatiente de causer au sujet des nouveaux venus.

ïl était dix heures du soir lorsque M" ® Diane monta au second étage du château. Là était situé son appartement, ainsi que celui de sa compagne, réunis par un salon assez grand et dont les murs, comme ceux d'un petit musée, étaient tapissés de tableaux. Diane alla frapper discrètement à la chambre à coucher de M"° Charlotte, craignant

qu'elle ne reposât déjà.<;Mais Charlotte vint à elle et remmena dans le cabinet de travail qui lui servait de parloir, d'atelier et de bibliothèque. Ce cabinet isolé, dont les deux fenêtres donnaient sur la campagne, était surnommé le Retira, C'était là que les deux amies passaient de belles heures, partagées entre l'étude et la causerie. Une grosse lampe avec son abat-jour vert éclairait le Retiro, Elle était posée sur une table d'acajou, couverte de livres et de quelques papiers'^qui ressemblaient fort aux feuillets manuscrits d'un ouvrage devant un jour être envoyé chez l'imprimeur.

— Vous écriviez, ma chère amie ? demanda Diane en entrant.

— J'écrivais, Diane. Vous savez que je vous ai promis mes mémoires.

— Oui, mais vous auriez dû me promettre de me les lire à mesure que vous les écrivez.

— C'est impossible, dit Charlotte. On ne lira les notes sur ma vie que lorsque j'aurai mis une conclusion à mon livre.

— Mais, Charlotte, vous avez vingt-cinq ans et cette conclusion m'a bien l'air de ne pas arriver de sitôt.

— Ma chère amie, reprit Charlotte, mes mémoires ne comprennent qu'un espace de quatre ans. Je vous les donnerai à lire après votre mariage.

— Là I s'écria Diane, et moi qui veux rester fille.

— Diane I y pensez- vous?

— Si j'y pense? demandez à mon grand-père. Nous avons de furieuses prises d'armes à ce sujet. Mais à propos, Charlotte, reprit-elle, vous avez des confidences à me faire. Cette fuite précipitée du salon au moment où M. Saint-Germain arrivait suivi de son compagnon...

— Ces messieurs sont-ils partis? demanda l'amie de Diane.

— Non. Ce sont leurs espérances qui sont parties. Mon grand-père a été sublime de rondeur, d'habileté et de fermeté; il leur a prouvé net que leur mission était absurde, que leurs ruses étaient éventées et que M. de Civrac était

s un drôle très-déloyal qui tenait à se dégager de son mariage sans restituer les cinq cent mille francs placés sur ses do-

maines. Quant à moi, j'étais fort décidée à soutenir mon grand-père, mais le vaillant homme était assez fort tout seul.

— C'est qu'un honnête homme est toujours bien fort contre des...

— Contre qui, Charlotte?

— Eh ! mon Dieu ! pourquoi ne pas appeler les choses et les gens par leur nom ? Contre des coquins.

— Vous m'effrayez, dit Diane. Dans ce moment-ci, mon grand-père, qui est la bonté même, offre à souper à ces deux... Comment les qualifiez-vous, sérieusement?

— A ces deux coquins, reprit M"* Charlotte dont le regard étincelait.

— Mais alors, reprit Diane, il faudrait abréger leur visite. Si j'écrivais un mot à mon grand-père, pour lui conseiller de congédier au plus vite ces deux...

— Ces deux coquins! répéta Charlotte pâle de colère.

— Ahl ma chère amie, donnez-moi un crayon et du papier, dit vivement Diane. Je vais écrire un billet que Camérina portera.

— Non, dit Charlotte. Ce ne sont pas des malfaiteurs qui volent à main armée sur les grandeso'outes ou qui attaquent les habitations. Ils sont trop roués, je dirai même trop lâches pour cela. Ils ne jouent jamais leur vie, je vous en réponds. Mais ils ont une industrie d'un résultat plus certain et plus lucratif. Je vous les ferai connaître... pas ce soir. J'ai la tête en feu.

— Calmez- vous, ma chère amie, dit Diane. Je ne vous ferai aucune question. Je ne vous demanderai pas, par exemple, quel est le plus coquin des deux?

— C'est le plus jeune; la tête rousse; le Renard sous la peau d'un faux baron.

— M. de Banqueville? reprit Diane, je m'en doutais; il n'a pas dit vingt paroles, mais j'ai démêlé dans ses regards et dans l'accent de sa voix une astuce qui doit être trèsdangereuse, et une méchanceté...

— • De tigre, dit Charlotte.

— Ah ! mon Dieu, mais c'est effrayant, et je veux, écrire un mot à mon grand-père.

— Non, reprit son amie, laissons partir ces deux ennemis dangereux; ils comptent bien revenir. Il faudra veiller à ce qu'ils ne puissent jamais remettre le pied ici.

— Pour cela, je vous en réponds, reprit Diane. Porte fermée énergiquement. Ce qui m étonne, c'est que M. de Civrac, mon cousin, ait des rapports avec eux et qu'il accepte même leurs services.

— Je ne connais pas M. de Civrac, dit Charlotte, j'aime à croire qu'il est la dupe de ces deux...

— De ces deux coquins, dit à son tour Diane. Vous hésitez maintenant à leur donner cette aimable qualification?

— Moi? non, cs^tes. Que s'est-il passé au salon, ma bonne amie? demanda Charlotte.

Alors Mlle Diane, assise dans un bon fauteuil, en face do son amie, lui raconta la scène de la présentation et le sujet de la conversation. Elle ajouta qu'elle pensait que les deux ambassadeurs de TMf. de Civrac, voyant que leur mission avait fait fiasco, n'hésiteraient pas à repartir pour Paris dès le lendemain.

— M. Saint-Germain peut-être, reprit Charlotte. Quant à Tautre (la tête rousse), soyez sûre, Diane, qu'il ne partira pas de sitôt. Cet homme a un plan^ cet homme a un intérêt caché, et il ne renoncera à ses tentatives qu'autant qu'il aura épuisé tous les moyens de réussir.

— Mais enfin, que veut-il? dit Diane.

— De l'argent, mademoiselle. La bourse ou la vie.

— C'est un brigand? un détrousseur?

— Écoutez-moi, reprit Charlotte. Il est dans le monde une race d'hommes née perverse et vivant dans la perversité. Ces hommes-là n'ont ni foi, ni loi, ni âme, ni cœur; ils voudraient supprimer Dieu. Ces hommes-là, le nombre en est restreint heureusement, veulent vivre dans le bienêtre, dans l'indépendance, quelquefois même dans les honneurs et les dignités, à tout prix, fallût-il écraser tout œ qui se trouverait sur leur chemin. Ce sont des égoïstes jusqu'à

la scélératesse. Ils tueraient an besoin^ car ils calomliient avec indifférence et perdent des réputations à plaisir. Ces bommes-là^ ordinairement sans talents éminents^ ont horreur du travail qui mène à la fortune. Mais ils adorent l'argent; il leur en faut et ils le prennent partout où ils peuvent le prendre sans danger^ car ils ont un instinct merveilleux pour se préserver des pièges qui les amèneraient devant la justice. £h bien t Diane^ au nombre de ces dangereux industriels vivant du vice et des fourberies les plus immorales^ je place résolument M. Renard de Banqueville. Vous allez me demander comment et où je l'ai connu? Je ne puis vous le dire encore; mais je lui réserve quelques pages dans les notes que j'écris sur ma vie et que vous lirez en temps et lieu.

Maintenant venons au fait. M. Renard s'est fait Tami de votre cousin^ de votre prétendu. A Paris^ on se lie facilement dans un certain monde. Votre cousin jouit d'une très* belle fortune. M. Renard ne possède au monde que* ses talents industriels ayant pour objet et pour résultat l'exploi-. tation des fortunes d'autrui. Donc^ il a offert à M. de Civrac sodl amitié^ son dévouement et ses services^ mais il les lui a offerts avec une merveilleuse adresse et sous les dehors les plus désintéressés. M. de Civrac doit avoir en lui une entière conûance. Il l'emploie dans les occasions délicates comme celle-ci. Il s'agit d'un mariage ou d'un dédit trèsconsidérable. M. de Civrac (fat stupide ou insensé I) ne veut pas de ce mariage avec vous^ ma ravissante amie, mais il veut encore moins se dépouiller de cinq cent mille francs. Que fait-il? il emploie son ami Renard pour le tirer de là. Or^ retenez bien ceci, M. Renard a flairé Taffaire; il se charge de l'amener à bonne fin. Mais je mettrais ma main au feu qu'il ne s'est aventuré dans cette négociation que parce qu'il est certain de toucher à son profit une très-forte somme. Je ne serais pas étonnée que l'ambassade de M. de Banqueville au château de la Roche-Cantal ne coûtât cinquante ou soixante mille francs de frais à M. le marquis de Civrac. Il aura beau se récrier^ il les payera.

— Mais cet homme est un voleur! s'écria Diane.

— No9^ ma chère amie^ dit Charlotte, mais un filou^ un industriel. Le voleur prend de ses mains au risque de se faire prendre par la main de la police. Le filou-industriel se fait remettre. Il opère. Il vous vole en vous forçant à lui abandonner votre bien sans que vous puissiez éviter le piège. Il en est même qui^ en vous volant^ vous obligent à les remercier. Ceux-là sont les phénix du genre/et je ne serais pas surprise que M. Renard de Banqueville fût classé dans cette catégorie-là.

— Aht Charlotte^ s'écria Diane^ j'aime mieux le brigand arrêtant à main armée sur la grande route.

— Je le crois bien^ et moi aussi^ dit Charlotte. C'est la différence d'un loup à un serpent.

— Eh bien! il faut nous liguer contre le Banqueville^ reprit Diane; il faut le chasser de ce pays-ci. Et puis, il faut le démasquer aux yeux de M. de Civrac; il le ruinerait à son profit.

— Vous avez une belle âme^ Diane^ reprit son amie. M. de Civrac a de grands torts envers vous, et vous voulez vous venger en lui rendant service. Merci, ma bonne amie/ il est bon de vivre auprès de vous. On y respire un air sain, un parfum de vertu qui est délicieux. Oui, nous chercherons à donner de bons avis à M. de Civrac, mais avec prudence.

— Charlotte, comment chasserons-nous le Renard de ce pays-ci?

— Voilà un jeu de mots. Diane, n'en abusez pas. Le chasser est difôcile, s-'il ne veut p^s partir. Chacun est libre de rester dans le pays qui lui convient. M. de Banqueville, en se fixant dans les environs, espère obtenir votre renoncement à la main de son ami et lui faire gagner un demi-million dont il aura une part. Telle est ma conviction.

— Eh bien, dit jDiane avec finesse, puisque le plan de l'ennemi est connu, nous avons un immense avantage sur lui. Il faut ruser; nous ruserons. Il ne faut pas roinpre, mais dénouer. Il faut obliger l'ami de l'ambassadeur Renard à rendre sa parole et à payer cher son dédit. Je veux mon

argent, moi, ajouta Diane avec un sourire d'un charme inexprimable, j'aime l'or, je suis avare, je veux amasser... et comme je suis déjà fort riche, je saurai placer mon demimillion, gagné selon mes caprices, mon bon plaisir...

Et son regard doux et pénétrant, en disant cela, cherchait le regard de Charlotte qui s'obstinait à baisser ses beaux yeux, grave, immobile et laissant couler deux larmes sur son visage pâli.

— Mon Dieu I reprit Diane en se parlant à elle-même, elle a donc un bien grand chagrin, puisqu'elle me le cache avec tant d'obstination. Mon Dieu! quel peu de confiance j'inspire à Charlotte! Et pourtant...

Alors elle vit son amie se lever lentement et s'approcher d'elle, un livre à la main. Charlotte plaça le livre sur la table devant Diane de Rosambel, et posant une main sur le livre, elle dit ces paroles, d'un son de voix très-ému :

— Je jure sur TÉvangile que Diane de Rosambel est la personne du monde que j'aime et que j'honore le plus! je jure de lui dévoiler tous les secrets de mon cœur dès qu'une circonstance que j'attends me permettra de le faire.

— Merci, ma bonne amie, dit Diane. En attendant, je prends ce livre qui est à vous, et je le garde comme témoignage.

Elles causaient ainsi, ces deux belles jeunes filles, lorsqu'on entendit plusieurs voix dans la cour du château. Elles voulurent s'assurer par elles-mêmes si les visiteurs se décidaient à partir. Ellel allèrent se placer à une fenêtre d'une galerie non éclairée, afin de n'être pas aperçues. En effet, dans la cour, une carriole attelée attendait MM. Saint-Germain et Renard de Banqueville qui repartaient pour la ville de Gannat. Ils avaient pris congé de M. de Tournai. Le comte les avait accompagnés jusqu'à la porte du vestibule et il était rentré chez lui. Les deux compagnons se trouvant seuls sur le perron du château et prêts à monter en voiture échangeaient quelques paroles à demi-voix. Le conducteur de la carriole n'en finissait plus d'arranger le harnais de son cheval. La Jconversation s'animait entre les

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deux compagaons^ qui S6 fcroyaient seuls dans la cour.

— Non, monsieur, disait Saint Germain, il n*y a plus rien à faire ici. M. de Civrac payera, puisqu'il refuse le mariage. .

— Et moi, je vous dis que non, répondit M. de âanque-

ville.

— Comment cela?

— Je forcerai la demoiselle à refuser elle-même.

— Gomment cela? demanda de nouveau Saint-Germain.

— Que vous êtes naïf 1 reprit Tautre. Croyez-vous que je vais vous dire mon plan?

— Vous tendrez un piège?

— Oui. Il y a quelqu'un ici, dans ce château qui m'aidera.

— Qui donc ?

— Autre naïveté I reprit Banqueville.

— Ah ! c'est bon, ajouta en riant Saint-Germain. Nous avons des intelligences dans la place. Je devine, nous avons fait un traité secret avec cette mystérieuse demoiselle Charlotte, qui nous a évités avec tant de soins. Bravo!

Un cri douloureux, un cri d'un accent extraordinaire re tentit tout à coup dans la nuit. Les deux compagnons, très- ^ffrayés, se jetèrent dans la carriole, et bon gré mal gré ils forcèrent lé conducteur à partir au galop.

La grille du château se referma sur la voiture de campagne qui venait de prendre le chemin de Gannat. On vit des lumières aller et venir dans l'intérieur du château. Une agitation inaccoutumée à cette heure avancée de la nuit se manifestait dans cette habitation ordinairement si paisible.

Bientôt un domestique qui servait de courrier descendit à l'écurie, sella un cheval, et partit en disant qu'il allait bien vite chercher un médecin à une lieue de là, parce que M"e Charl'Otte venait de s'évanouir tout à coup^ et qu'elle était tombée à la renverse sur le parquet de la ga-^ lerie.

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