FLORENCE
De tous les mois de l'année^ le plus triste assurément^ à Paris^ est le mois de novembre. Je dirai même qu'il est le plus redouté. A cette époque personne n'a encore quitté la campagne: et les gens que leurs affaires y ramènent forcément maudissent ce retour obligé qui les remet dans les tracas des choses positives^ qui constate leur dépendance et qui décèle la gône de leurposition.Unefemmeriche^qui tient au monde élégant^ se croirait déshonorée si elle était obligée de se montrer à Paris avant la fin de Tannée^ et surtout pendant ce mois de pluie et de brouillards^ si monotone dans la ville veuve encore de la haute compagnie. Au contraire^ novembre au château est le moment des chasses et des soirées à la campagne. C'est le mois des visites et de l'hospitalité; on reçoit; et comme il n'est plus possible de vivre beaucoup en plein air, on trouve chaque jour l'occasion d'étaler le luxe et les splendeurs de la châtellenie.
Donc, révenir à Paris dès le mois de novembre c'est faire preuve de mauvais goût, de peu d'usage, de pauvre éducation, d'oubli de la fashion, ou bien c'est dévoiler l'état mesquin de sa position et les misères de sa vie.
Ah! fuyons bien vite; nous touchons aux derniers jours du mois de la pluie et des brumes; fuyons à toute vapeur et allons encore nous promener dans cette belle Italie cou-
roimée de ses fleurs et de ses pampres^ et toute brillante de soleil.
11 est une ville dans le monde d'où les Français ne partent presque jamais qu'avec la résolution bien prise d'y revenir.
Cette ville est la capitale de la Toscane.
Florence est surnommée la belle, ce qui^ selon moi^ veut dire surtout Yagréable,
Il est des cités plus imposantes; il n'en est pas, je crois^ qui charment plus Fimagination et les yeux.
Ce serait le cas de nous livrer ici à une description de la ville de Florence, qui, dans je ne sais quel poëme, est désignée sous le nom de Duchesse d'Italie. Cette description serait intéressante par ses détails et par son ensemble; elle serait pittoresque et très-riche avec un peu de recherche, au point de vue des arts; elle serait séduisante par les mœurs et les usages racontés et appréciés; mais il est plus que probable qu'elle impatienterait le lecteur de ce récit, qui, avant tout, veut qu'on lui raconte l'histoire des personnages avec lesquels il a fait connaissance dans les chapitres précédents.
Entre un lecteur et jan spectateur il y a cette différence, que ce dernier s^ donne la joie de vous siffler en public, tandis que le premier vous maudit en particulier. Quant au résultat, il est le même; vous tombez.
Cependant, dussions-nous être maudit et sifflé, il nous est impossible de ne pas dire, à propos de Florence où nous allons entrer, que cette belle ville est d'origine étrusque; que sous la domination romaine elle prit le nom de Urbs amina, à cause de sa position sur l'Arno, et que, sous les empereurs, elle reçut de ces grands voluptueux couronnés le surnom de Florentia, à cause de sa vallée où les fleurs naissent en toute saison. Nous ajouterons qu'elle fut ruinée par Totila, qui vint l'assiéger à la tête de ses Goths extravagants de barbarie; que Narsès, général de Justinien, la reprit et n'eut pas le temps d'achever sa restauration; mais que, sous l'empire de Charlemagne, elle devint plus belle et plus florissante que jamais.
Voilà pour l'histoire antique. Pour ee ijui touche le moyen âge et la renaissance au sujet de Florence^ nous n'avons certes pas le projet de nous livrer à des investigations très-étrangères à notre récit. Nous dirons seulement que la capitale de la Toscane se constitua en république^ gouvernée par des patriciens; que, très jalouse de son autorité et de sa prépondérance en Italie^ elle fut longtemps en guerre avec Sienne^ Pise et Lucques^ ses voisines^ et qu'elle finit^ après des guerres plus ou moins heureuses et des révolutions sanglantes^ par tomber elle-même sous la domination de la grande maison de Médicis. Depuis lors^ les hommes de génie^ les grandes œuvres et les hautes renommées ne lui manquèrent pas. Vous n'avez qu'à visiter les palais^ les églises^ les monuments de la belle cité^ tous vous parleront de sa gloire mêlée de malheurs et de prospérités.
* Florence, ô mon amour, duchesse d'Italie... »
Oui, cette qualification donnée par un poète me paraît très-juste. Cette ville est une duchesse, et par Félégance des mœurs et des habitudes et par la noblesse de l'origine.
Quant au site enchanteur au milieu duquel s'élève la capitale de la Toscane, nous n'en parlét^ons pas. Qui ne connaît les pentes fertiles de l'Apennin au nord de la cité> les ondes claires de TArno qui coulent sous des ponts de marbre, et les plaines fécondes et fleuries qui s'étendent comme des tapis de fleurs au sud et à l'ouest, jusqu'à Pise et à Piombino?
Revenons à notre récit.
Notre lecteur se souvient, nous l'espérons, d'avoir entrevu au ' château de la Boche-Cantal, chez le comte de Tournai, une camériste attachée au service de M^» Diane de Rosambel, une petite merveille florentine portant le nom de Camérina. Cette jolie enfant avait suivi ses maîtres en pays étranger^; elle avait assisté au mariage de Diane et au mariage de Charlotte à Venise, où M"» de Tournai avait rejoint sa famille. Mais après ces joies et ces bonheurs, quand M>»e la duchesse de Windish-Mark fut partie pour
le château de Finkenstein^ situé au bord de la Save^ en Auiriche, et quand M"ao Hardy se disposait à revenir en France avec les siens, Camérina, qui avait revu Tltalie, s'était sentie prise d'un désir immense d'aller retrouver sa chère famille; d'honnêtes paysans de Toscane, habitant aux environs de Florence une jolie maison rustique, au toit couvert de tuiles rouges et entourée d'un verger. Le lac de Côme lui avait rappelé sa fontaine ombragée de trois oliviers, et le langage du peuple vénitien avait fait battre son cœur au gouvenir du doux parler de Florence.
Cette ravissante Mignon d'Ilalie, regrettant la patrie^ avait attendri tous les cœurs. Diane et Charlotte lui avaient prodigué des marques de tendresse, en l'assurant qu'a^vant trois mois, si elle patientait encore, on la ramènerait au pays natal, chez son père et dans les bras de sa mère.
Camérina, folle de joie, avait baisé les mains de ses bonnes dames, et, comme elle les aimail avec un touchant dévouement, elle avait promis d'être raisonnable et d'attendre l'époque de ce bienheureux voyage à Florence, qui devait être un rendez-vous pour l'hiver.
Cette explication était nécessaire avant d'aller visiter la petite ferme du père de Camérina, située à quatre milles de la porte San-Gallo à Florence, dans la paroisse de San- Gaetano des Apennins, et sur le penchant d'un coteau fertile, au nord-est de la cité.
Vers le milieu d'une belle journée de novembre, il en est beaucoup de cette sorte à Florence, un moine de Tordre des Capucins arrivait à la ferme de Tito Pizzani, qui n'était autre que le père de Camérina. Le brave Tito était occupé dans ce moment~là à cercler quelques tonneaux. Le vin avait été abondant, et il s'agissait de le transvaser dans quelques jours. Le moine s'arrêta sur le pas de la porte de la cour, la besace sur l'épaule et le bâton à la main.
— Dieu vous donne le bonjour, Tito Pizzani, dit-il. Je vous vois occupé agréablement.
— Comme, vous dites fra Bartolacclo, répondit le contadino. Nous avons du vin. Je vais lui donner de hoxkS ton-
neaux de chêne. Nous aimons le vin généreux. Entrez^ nous boirons un coup.
Le moine s'approcha de Tito et s'assit sur un banc.
— Eh bien ! dit le fermier en continuant son ouvrage, quel bon vent vous amène?
— Le vent de la quête, Tito. C'est mon jour.
— Vous voulez du pain, des figues, des fromages de chèvre, vous en aurez. Quant au lard, vous n'en acceptez pas.
— Vous me donnerez bien des légumes frais ?
— Cherchez encore ce qu'il vous faut.
— Et quelques œufs de vos bonnes poules ?
— Allez toujours.
— Si vous y ajoutiez un petit fiasco de vin ?...
— Eh I le couvent n'en boit pas, mon révérend.
— Le couvent, c'est possible ; mais le frère quêteur, pour soutenir ses forces en vue du bon Dieu.
— C'est juste, reprit Tito. Je vais d'abord vous offrir un verre de rosoglio. C'est Marthe, c'est ma femme qui Fa fabriqué.
' — Bonne femme I excellente mère ! ajouta le moine. A propos, je ne la vois point ici ? Comment va sa chère santé? Et les trois petites filles ? On dit, Tito, que l'aînée vous est revenue de France?
— Oui, par la grâce de Dieu, répondit le paysan, depuis huit jours. C'est une bénédiction que ce retour. Elle était absente depuis dix-huit mois. Elle nous est revenue grande, belle et sage, bien élevée et pourvue de tout en abondance.
— Mais, dit le moine, voilà qui est un bienfait du ciel. Vous devez être bien heureux.
— Enchanté, ravi, et Marthe aussi.
— Où est votre fille ? demanda fra Bartolaccio.
— A la ville, avec sa mère et ses deux sœurs. On a pris le caretino ; on a attelé la mule et on a apporté des provisions à la noble famille française qui a adopté Camérina.
— Ah ! dit le moine, cette riche famille est à Florence.
— Depuis huit jours et pour tout l'hiver, grâce en soit rendue à la madone.
— De manière que Gamérina n'est chez vous que pour deux ou trois mois ? Je croyais que vous la garderiez pour la marier ?
— Dites donc, fra Bartolaccio, reprit Tito, il me semble que vous avez envie de me confesser. Si vous buviez votre rosoglio sans vous fatiguer tant le gosier?
Le moine remplit son verre et but lentement, Tair béat et satisfait
Tito Plzzani, qui était un excellent homme, pensa que ce pauvre capucin pouvait avoir besoin de manger. Il alla chercher un pain et des figues sèches, et il les posa sur une table de pierre, à Tombre d'un grand platane qui était Tornement de la cour. Le moine remercia par un sourire, et tout en faisant le signe de croix il alla s'asseoir devant la table. Tito plaça un fiasco de vin et un gobelet à côté des comestibles.
— Voyons, dil-il à fra Bartolaccio, c'est aujourd'hui jeudi, si vous mangiez un peu de petit salé, un morceau de salante y par exemple, ou de mortadella?
— Oh ! dit le moine, le couvent n'en mange pas.
— Non, mais le frère quêteur, pour réparer ses forces?...
— Tentaiione ! reprit le moine. Dieu m'est témoin que je ne vous ai pas demandé di> salame, mon cher Tito, ni de la mortadella,
— C'est moi qui porterai le péché. Allons, bah ! saint François fermera les yeux.
— Il est si bon! ajouta le moine. Ahl quel grand saint!
— Attendez, reprit Tito, nous allons le fêter. Et moi aussi j'ai faim.
— Tentatore! dit le frère.
Cinq minutes après, les deux convives, assis sous le grand platane, se livraient aux délices d'une collation aussi substantielle que leur appétit était franc et oavert. Le moine avait des dents superbes. Il mangeait avec un entrain qui faisait plaisir à voir. Tito lui tenait tête vaillamment. On buvait un vin clairet qui n'avait qu'un défaut, c'était de provoquer rasade sur rasade. Le moine avait la tête solide
tes LE GANT DE DIANE
et Tito ne se grisait jamais. On buvait donc avec séeorité.
Le fermier Pizzani était un homme d'environ quarantecinq à quarante*huit ans, robuste^ nerveux, bien bâti^ infatigable au travail. Il avait , une jtête superbe et une expression de bonté qui n'excluait pas du tout la finesse et l'intelligence. C'était un parfait bonnéte homme, comme on en trouve chez les habitants de la campagne en Toscane, l^on catholique, mais sans préjugé ni superstition. Il avait une demi instruction, mais il était passé maître pour tout ce qui concernait rhorliculture et l'agriculture. On le citait comme un des bons jardiniers et un des bons laboureurs du pays toscan. Il avait de l'ordre, assez de bien pour 'un paysan, quelques économies et un grand amour du travail. Avec de tels avantages il avait fort bien élevé sa famille, et sa maison était citée comme une des mieux pourvues.
Quant à fra Bartolaccio, nous verrons par la suite quelles étaient ses qualités. Contentons-nous de dire ici que le (rater pouvait être âgé de quarante ans environ; qu'il était de petite taille, peu chargé d'embonpoint, endurci à la fatigue, d'une physionomie assez triviale mais douée d'un regard d'une pénétration qui donnait quelque inquiétude de primeabord. Il avait accepté du salé et du vin... Donc, fra Bartolaccio s'était fait une morale qui , dans l'occasion , ne péchait pas par trop de rigorisme. Au fait, comme il le disait avec assez de raison, il fallait bien qu'un frère quêteur réparât un peu ses fbrces, dans l'intérêt du couvent.
Ce bon repas du milieu du jour, à l'ombre du platane, se serait prolongé indéfiniment peut-être, lorsqu'on entendit le son argentin des grelots d'un mulet.
— Voici le carretino, dit Pizzani. Ma femme revient de la ville avec mes filles.
Il quitta la table auprès de laquelle il laissa le moine aux prises avec une assez large bouteille.
Marthe revenait, en effet, de Florence, qù elle avait porté dès le matin une assez jolie petite charretée de légumes, de fruits et de fleurs, car cet ensemble constitue en Italie le commerce des jardiniers. La femme de Tito conduisait elle:-
mâme la mule qui, alerte et fringante^ arrivait à la ferme d'un pas rapide. Dans la petite charrette se trouvaient^ assises sur des bottes de paille, les trois filles de cette heureuse Marthe, belle encore à trente-huit ans.
Gankérina, placée entre ses deux plus jeunes sœurs^ Ghiara et Julia, leur racontait ses voyages en pays étrangers.
Tito alla au-devant d'elles à cent pas de distance, et, se plaçant sur le devant du carretino, il dit à Marthe qu'il avait reçu la visite de fra Bartolaccio. La fermière éprouvait une répugnance instinctive et presque invincible pour ce moine qui, du reste, venait très-rarement quêter dans ces environs de la ville.
Elle se pencha vers Tito, et elle lui dit à voix basse :
— Vous savez, mon cher Tito, que je me défie énormément da ce frère quêteur. Jene connais pas son couvent. Il le dit situé de l'autre côté de la ville, dans la plaine traversée par le chemin de Sienne, très-loin... J'ai parlé de ee couvent à plusieurs marchandes du quartier qui avoisine la porte ramaine, personne ne le connaît. Il serait temps de se débarrasser du frater, ajouta Marthe d'un air très-sérieux. Gamérina est aujourd'hui une grande fille... elle est revenup à la ferme. Je* ne suis pas sans appréhensions... Ce moine m'est suspect; je le croirais volontiers un agent de je ne sais qui.
— Rassurez-vous, Marta, dit le fermier, j'aurai l'œil sur lui. Cependant, je dois vous avouer que je le crois trop bête pour qu'on ait sujet de se défier de lui; puis il est poltron comme un lièvre. Par exemple, il mange comme un loup.
— Je n'aime pas les loups, ajouta la fermière, et c'est moi ^ui pie charge de eongédier celui-ci.
— Marta, soyez prudente, ajouta Tito d'un air d'autorité. On arriva dans la cour de l'habitation. Le moine n'avait
pas bougé de place; mais quand il vit Marthe et ses filles descendre du carretino, il se leva et il les salua assez humblement.
— Vous voilà? dit la fermière. Eh bien! avez-vousce qu'il vous faut?
— Doua Marta, reprit le lîrère^ recevez mes félicitations. -— Sur quoi?
— Sur le retour de votre fille aînée que je vois auprès de vous. Ah! bonté 4jvine! quel ange de beauté!
— C'est bon, reprit Marthe. Vous avez l'œil trop clairvoyant, fra Bartolaccio. A propos, reprit-elle, j'ai rencontré par hasard quelqu'un de votre connaissance.
— Quelqu'un de ma connaissance? dit le frater assez inquiet.
— Oui. Le portier de votre couvent.
— Le portier de mon couvent?...
— Sans doute. Vous avez bien ^n couvent et un portier?
— Certes oui, dit le moine assez embarrassé.
— Eh bien ! ce portier que j'ai rencontré par hasard au marché, à Florence, est de ma connaissance^ et il m'a parlé de vous.
— Et que vous en a-t-il dit, dona Marta?
^ Oh ! beaucoup de bien, reprit la fermière en rusée diplomate.
— C'est un digne portier, ajouta le moine qui tombait de surprise en surprise, mais que la fièvre commençait à gagner.
En môme temps^ il se hâta de réunir dans sa besace les provisions qu'il tenait de la munificence de Tito, se préparant à prendre congé de dame Marthe dont le visage sévère et le coup d'oeil pénétrant Tinquiétaient beaucoup. Les deux jeunes sœurs de Camérina voulurent donner, elles aussi, quelques provisions à la besace du pauvre frère quêteur Ghiara lui apporta un petit panier d'œufs frais très-soigneusement fermé; Julia lui remit six fromages de chèvre plies dans des fougères. Le moine acceptait, en murmurant des bénédictions.
Camérina, qui avait éprouvé instinctivement les mêmes répulsions- que sa mère pour ce frater^ Camérina, jolie au possible et parée avec une élégance du meilleur goût, se
tenait à Técart^ observant la scène et ne voulant pas s'y mêler. Fra Bartolaccio^ beaucoup moins bête que ne le supposait le brave Pizzani, avait reiùarqué les défiances qu'il inspirait à la belle jeune fille. Il voulut s'assurer par luimême s'il ne se trompait point, et s'approchant d'elle^ il lui dit humblement :
— Et vous, bon ange du ciel, ne donnerez-vous rien, dans votre charité, au pauvre quêteur ?
-^ Je lui donnerai un bon conseil, répondit Gamerina : c'est de ne plus revenir ici dorénavant sans apporter un certificat du révérend père supérieur du couvent de Saint- François de Florence, attestant que fra Bartolaccio est un capucin de son ordre.
Le coup était bien porté. Le frater le reçut en plein visage ; il courba la tête, ne pouvant soutenir le regard candide et imposant qui partait des grands yeux noirs de la fille de Tito.
— Eh ! dit alors Pizzani, que cette réplique surprenait, eh! mon révérend frère, quelle luile vous tombe sur la tête? . que veut donc dire cette petite fille avec son certificat? et comment ne lui répondez-vous pas que vous êtes un saint homme et qu'elle n'est qu'une impertinente? Eh ! fratello, levez un peu le nez afin que l'on puisse voir votre charmant visage...
Mais Marthe ne voulut pas que les choses furent poussées plus loin. Cet homme portait l'habit religieux, il ne fallait pas l'humilier aux yeux des jeunes filles qui étaient là. Marthe était trop bonne catholique pour ne pas éviter jusqu'à l'ombre d'un scandale. Elle invita donc fra Bartolaccio à la suivre en dehors de la porte de la cour, et là, le prenant à part, elle lui dit avec fermeté et en le regardant en face :
— Je ne vous vois venir ici que depuis trois mois et rarement, ce dont je ne me plains pas ; nous ne savons trop si vous êtes un vrai capucin ou l'émissaire de quelqu'un. Je vous engage donc à ne plus revenir,,puisque vous voyez qu'on ne vous reçoit pas volontiers. Dans le cas où vous se-
riez un de ces rouleurs de campagne^ rôdant sons le froc avec de mauvaises intentions^ prenez garde que Tito oa tout autre ne vous casse les reins avec un bon bftton de comouLller. Voilà le chemin ouvert devant vous^ et bon voyage I
Le moine lui lança un regard livide. La besace sur l'épaule et le bâton à la main^ il prit sa route le long des haies du chemin^ d'un pas rapide et sans tourner la tête en arrière une seule fois. Bientôt on le perdit de vne.
Nous le suivrons encore jusqu'au moment où il entra dans un petit bois de chênes verts et de chénes-liéges qn'il devait traverser en descendant la pente des collines^ avant de se rendre dans la plaine.
Arrivé dans ce fourré, il parut respirer plus à Taise, comme s'il venait d'échapper à quelque sérieux danger.
Cependant, à deux cents pas dans le bois, un homme, assis au pied d'un chêne, attendait le moine. Dès que celuici parut, l'inconnu se levaf et vint à lui avec empressement.
— Eh bien ! lui dit-il, vous avez vu Tito Pizzani, le père de Camérina ?
^ —Oui.
— Vous avez pu causer avec lui assez longtemps ?
— Oui, reprit le moine, en déjeunant, tête à tête.
— Et vous avez pu avoir des renseignements sur les deux familles étrangères, arrivées à Florence de France et d'Allemagne ?
— Oui, répondit le frater. D'abord elles sont dans la plénitude du bonheur^ à ce que dit le père de Camérina. Il y a trois ménages. Les deux jeunes mariés français habitent une jolie maison, Longo Arno^ à la porte de Florence, près des Cachines. L^'s deux vieux, grand- père et graud'oière, occupent un hôtel du quai de la Trinité. Le duc autrichien et sa jeune femme sont installés dans un palais de la ^^ Largo. Us sout arrivés à Florence les uns auprès les autres. Us y §ont tous réunis; ils y passeront l'hiver. Ils sont tous dans la plénitude du bonheur, je vous l'ai dit.
L'inconnu se prit à sourire avec une expression satanique^ et il murmura entre ses dents :
— Je sais bien qui troublera la fête. Touchant tableau de famille ! il y aura bientôt du vitriol sur cette belle toile !
— Mais reprit le moine, je vous préviens, cependant, que je cesse de me mêler de vos affaires, si vous méditez quelque coup demain par vengeance. Je commence à être très-suspect dans ce pays-ci, et j'ai le projet d'aller m'établir ailleurs. J'ai deux condamnations sur le dos en Fjance, et c(Home je connais parfaitement la langue italienne , je me sois réfugié en Toscane , où je vis assez paisiblement sous le froc.
— Vous êtes un lâche poltron, reprenait son interlocuteur. Je vous paye pourtant assez largement. Que diable 1 reprenez du cœur. On ne réussit qu'à ce prix. Quand vous aurez assez d'argent, vous jetterez le froc aux orties , et vous TOUS embarquerez pour les Étals-Unis> où vous vivrez libre et honoré.
— C'est bien mon projet. Et vous?
— Moi, je ne pense qu'à me venger. Nous verrons après. Allons, séparons-nous. Je vous donne rendez-vous d'ici à huit jours à la même heure au cabaret de la Mule- Noire hors les murs, près la porte de Rome. Voici six sequins : je paye comme un roi. Adieu, frater,
— Bonsoir, dit le moine, et surtout pas de coup de main, ou je ne me mêle plus de rien.
Ils se séparèrent. Le moine prit son chemin dans la direction du couchant pour gagner la route qui menait à la porte San-Gallo. L'inconnu marcha droit devant lui pour T^joindre un galezzino qui l'attendait à un quart de lieue de ià, à une auberge isolée.
Cet étranger était de taille moyenne; il pouvait être âgé de trente-cinq ans; il était robuste et paraissait doué d'une activité surprenante. Il avait des cheveux touffus, bouclés ^ttrês-noirs; il );)ort3it la barbe, également du plus beau noir à'éhèîie. Il avait les traits réguliers et le teint clair et coloré. M était Français certainement , à en juger par la pureté de
son accent; il avait les manières et les allures d'un de ces viveurs àe Paris qui dépensent beaucoup d'argent et qui possèdent certains secrets pour se faire de belles rentes.