LONGO ARNO
Sur la rive gauche de FArno, hors la ville, avant d'arriver aux Cachines, qui sont à Florence ce qu'est à Paris le bois de Boulogne, on peut remarquer quelques maisons élégantes entre cour et jardin et d'un goût lout moderne. Les usages et les mœurs de la France s'acclimatent beaucoup mieux qu'ailleurs dans la ville des Médicis. La société y est polie^ gaie^ aimant le luxe de bon ton, les beaux-arts et les plaisirs. Celle des étrangers vit en très bonne intelligence avec la société florentine. Il y a entre elles beaucoup d'affinité, et les relations s'y établissent facilement.
M. Hardy et sa jeune femme habitaient une charmante villa du quartier Longo Amo , ayant pour voisins des Anglais et des Russes de distinction.
Arrivés depuis huit ou dix jours avec la résolution de vivre aussi isolés que possible (ils étaient si heureux!), ils n'avaient pu cependant éviter certaines relations trop vite établies. C'était un peu leur faute; ils avaient toute l'apparence de gens très-bienveillants, très-aimables et trèsdistingués; et puis ils menaient fort grand train, comme on dit. Leur maison était montée avec un luxe de haute compagnie. C'est un attrait qui manque rarement d'éveiller l'attention, d'amener des sollicitations et de faire naître beaiicoup d'enthousiasme et d'amitiés autour de soi. D'ailleurs, en pays étranger, les maisons françaises sont le point de mire de tout le monde. M. et M"'^ Hardy n'avaient point prévu cela. Dans la ferveur de leur amour mutuel, ils n'avaient pensé qu'à eux-mêmes, oubliant toute précaution et ne s'imaginant pas qu'on s'occuperait d'eux. S'ils avaient
soupçonné les curiosités et les exigences du monde^ ils auraient pris leur vol^e comme deux ramiers vers quelque solitude d'outre-mer. Mais venir s'établir à Florence, à l'époque de l'hiver^ quand la brillante compagnie de l'Europe arrive dans ce doux climat^ c'était faire preuve d'une charmante étourderie. Bah ! l'amour raisonne-t-il ? l'amour avec ses ravissements et ses enthousiasmes a-t-il jamais prévu les accidents du chemin ouvert devant lui ? A-t-il jamais seulement jeté les yeux autour de lui ?
D'un autre côté, M. le comte de Tournai avait de nombreuses relations avec la grande compagnie en Europe. Dans presque toutes les capitales, il était certain de rencontrer d'anciens amis qui lui amenaient de nouvelles amitiés. En venant habiter Florence avec M"* de Tournai, pour y passer l'hiver, il s'était logé sur le quai de la Trinité, c'est-à-dire au milieu du monde aristocratique. On lui avait bien vite persuadé qu'il fallait ouvrir sa maison, et que tout ce qui était distingué à Florence comptait sur lui. Donc, il recevait beaucoup, et, par contre-coup, Diane et son mari étaient obligés de voir la société. Mais ils y mettaient de la réserve, croyez-le bien; ne cédant au monde que ce qu'ils ne pouvaient se dispenser de lui accorder. Ils voulaient, disaient* ils entre eux, voler le moins possible leur bonheur. Voler son bonheur quand on s'adore, c'est se montrer, c'est donner à autrui des heures qui seraient si précieuses dans l'intimité.
Par une belle après-midi, Robert et Diane s'étaient échappés en quelque sorte de leur maison, prévoyant des visites. Ils avaient pris la résolution de faire une longue promenade à pied dans la campagne, laissant à droite le bois des CachineSy où se rendaient tous les carrosses de la ville.
Prenant des sentiers à travers les jardins et les champs, ils étaient arrivés à des prairies bordées de saules et de peupliers dont ils suivaient les sinuosités; ils causaient, ils riaient, ils cueillaient des joncs et des glaïeuls sauvages, comme deux écoliers échappés du pensionnat.
Au détour d'une^haie formée par des aubépines et des vignes folles, ils rencontrèrent une assez vieille femme as-
sise sur une pierre servant de borne^ et occupée à lire dans un vieux livre à images coloriées. Cette femme portait le costume des villageoises des environs. Elle avait le teint flétri^ mais les dents belles et l'œil d'une étrange vivacité.
Robert et Diane firent un mouvement^ comme pour passer assez loin de cette inconnue^ dont l'apparition subite au coin d'une baie les avait surpris.
— Votre Excellence aurait-elle peur de moi? dit la villageoise à Robert.
Le titre d'Eji&celIence (la Sua Eccelenza) est prodigué en Italie aux étrangers de distinction.
— Peur de vous ? répondit Robert, et pourquoi ?-
Il donnait le bras à M™"" Hardy. Tous les deux s'approchèrent de la femme inconnue. Robert mit la main à la poche et présenta de Targent à cette pauvre liseuse. Celleci reçut reçu avec une reconnaissance qui se traduisit par un regard joyeux et un salut profond.
Elle porta à ses lèvres la pièce d'argent et la baisa comme si c'eût été une relique. Puis s'adressant à Diane :
— Votre Excellence veut-elle le grand jeu? demandât-elle.
— Ah ! dit Robert à sa femme, je crois que nous avoDS affaire à une tireuse de cartes. '
— Une sorcière I reprit Diane en se reculant un peu , jamais! Je n'aime pas ces sortes de gens.
— Ni moi non plus, dit Robert.
Ils reprenaient leur chemin pour continuer leur promenade , lorsque la villageoise se leva avec une incroyable agilité et courut après eux.
— Eh ! dit Robert en se retournant vivement, que vous laut-il?
— Vos Excellences me prennent donc pour une meudiante? dit la vieille d'un ton assez hautain.
— Non, reprit Robert.
— Et pour qui me prennent donc Vos Excellences ?
— Ma foi, Diane, dit Robert à sa femme à demi-voix, pour qui la prenons-nous cette vieille folle ?
Là villageoise ne comprenait pas le français ; elle ne se douta pas de la qualification qu'on lui donnait.
Diane qui parlait italien comme son mari le parlait, répondit à la femme inconnue :
— Ma bonne femme, noire intention n'a pas été de vous humilier. Les étrangers ignorent à qui ils ont affaire...
^ Ah ! qu'elle est donc belle celle-là I s'écria la villageoise en regardant en face M«>« Hardy.
— Bon 1 dit Robert, attrapez cela , ma chère amie. Vous le méritez bien.
Diane rougit et se trouva un peu décontenancée.
— Qu'elle est donc belle ! répétait la vieille femme.
— Oh I par Dieu, reprit Robert , cette admiration me touche vivement. Cette pauvre créature a le sentiment du beau très-développé, et cela mérite récompense. Tenez, ma bonne, dit-il à la villageoise en lui mettant un louis dans la main.
— Per Baccho I s'écria la femme inconnue , vous payez comme un prince les services qu'on ne vous a pas rendus I
— C'est peut-être par compensation , reprit Robert en riant. Il y a tant de princes qui ne payent pas les services qu'on leur rend I
. La villageoise, ou la sorcière, comprit. Elle lança à M. Hardy un coup d'œil d'intelligence qui le surprit beaucoup. Diane avait une certaine inquiétude indéfinissable. Elle fit un mouvement pour partir et pressa le bras de son mari.
— Oui, dit celui-ci en français, c'est assez pour vos nerfs, Diane. Cette femme vous tourmente avec ses aii's affolés. Partons.
Ils firent trente pas assez rapidement. La vieille femme était restéelmmobile sur le chemin. M. Hardy et Diane, arrivés à un coin de la haie où le sentier tournait, se hâtèrent de doubler le cap ; mais arrivés à l'extrémité du champ qui bordait cette haie, ils se retrouvèrent en face de l'é-
^ trange vieille qui avait fait le tour en sens inverse^ et avec une rapidité surprenante. Diane tressaillit. Robert jeta sur la villageoise un regard sévère, et lui ordonna, en bon langage toscan, de ne pas les suivre, et de s'éloigner au plus vite.
— Ah I dit la vieille, je m'en doutais bien. Voilà le prince qui se fâche maintenant. Bon tout à Theure, maintenanl méchant, un vrai prince, quoi ! Tenez, Excellence, reprenez votre argent, et ne me dites pas de choses dures. J'ai voulu vous rendre service; vous ne le voulez pab?... Gatk, merci. Mais, bonté divine, que votre signera est belle, et que de choses je lui aurais prédites en faisant pour elle le grand jeu t
— Ah ! je veux m'éloigner d'ici, reprit M°*' Hardy. Cette maudite femme me lance des regards 'effrayants.
Robert prit son parti résolument. Il signifia à la villageoise que si elle avait le malheur de le suivre, il la ferait arrêter par les gendarmes. Il l'engagea en même temps à garder l'argent qu'on lui avait donné>
Ces mots étant dits d'un accent net et impératif, Robert reprit le chemin le plus court qui menait à la villa, calmant de son mieux l'impatience de sa femme qui voulait à chaque instant précipiter le pas. Ils ne furent plus suivis. Arrivés à la longue avenue de peupliers qui avoisinait leur habitation, Diane s'aperçut qu'une carte roulée avait été posée ou jetée dans le capuchon de soie qui pendait derrière sa mante. Elle saisit vivement cette carte avant que son mari pût s'en apercevoir. Elle la déplia, lut les trois mots qu'elle contenait, jeta un cri et tomba en défaillance dans les bras de Robert, qui, tout éperdu, l'emporta jusqu'à la villa.
Que disait cette carte restée dans la main crispée de M"« Hardy ? Robert le sut à son tour. Trois mots étaient écrits et les voici : AmorCf félicita, tradimento.
Après trois mois d'un bonheur sans nuage un éclair venait de sillonner ce firmament jusque-là si limpide.
Un violent accès de fièvre se déclara et une demi-heure après cet événement, M. le comte. M"»* la comtesse de Tou^
Dai et Charlotte^ duchesse de Windisch-Mark^ étsjiient réunis dans la chambre de la malade^ étonnés^ inquiets excessivement et comprenant à peine les explications que Robert leur donnait^ tant il était lui-môme dans un trouble alarmant.
Le vieux duc Sigismond arriva à son tour^ bravant ses infirmités et voulant s'assurer par lui même de l'état de la chère fille de son meilleur ami et de Tamie la plus tendre de sa femme. On raconta au duc ce qui était arrivé.
— Ah! parbleu t reprit-il, voilà qui ne mérite pas d'être pris au sérieux comme le fait notre charmante Diane. Pour peu qu'on habite l'Italie^ on se familiarise avec cette race de sorciers et de sorcières qui exercent dans ce beau pays leur diabolique industrie. Ils abusent étrangement des esprits crédules; ils se font de bons revenus dans les campagnes et chez les artisans des faubourgs des villes. La police du grand-duc les traque assez vigoureusement en Toscane^ mais le sorcier et la sorcière sont habiles surtout à deviner les agents et l'arrivée des gendarmes. Quant à cette maudite vieille^ c'est une de ces folles^ une pazza de campagne^ qui porte dans ses poches des cartes cabalistiques, sur lesquelles on lit des mots sans valeur et sans suite^ et avec lesquels elle sait très-habilement fabriquer un horoscope selon la position et la physionomie des gens. Moi^ par exemple^ dans ma jeunesse^ on m'a prédit dix fois le contraire et toujours le contraire absolu de ce qui m'est arrivé.
Ce langage si ferme et si raisonnable parut prévaloir sur les chimères noires qui assaillaient Diane^ et vers la fin de * la journée il ne restait de son indisposition qu'une grande faiblesse^ un peu de confusion de s'être évanouie pour une vilaine carte sale^ trouvée dans un capuchon de satin^ et un peu de tristesse cependant.
Robert, en voyant renaître le sourire sur les lèvres de sa bien-aimée Diane^ renaissait lui-même à la joie^ à l'espérance, à la vie.
Quelques personnes, des amis de la famille, vinrent le soir à la villa de M. Hardy, mais on se garda bien de leur
dire la vraie cause de Tindisposition de la maîtresse de la maison.
— Cependant la duchesse do Windisch-Mark, que par une douce habitude nous continuerons à appeler Charlotte, chercha l'occasion de causer en particulier avec Robert. Elle avait de vagues inquiétudes^ des appréhensions tnexplicables, et elle sentait le besoin de faire des conOdences à celui dont elle connaissait depuis longtemps la fermeté d'esprit et le courage. L'occasion se présenta naturellement. Mp^ Hardy^ très-fatiguée^ s'était retirée dans son appartement; toute la compagnie^ composée de dix à douze personnes, causait^ lisait des journaux^ pu jouait dans le salon. Chacun avait sob occupaticm pour la soirée. Charlotte, selon une habitude qu'on lui pardonnait si volontiers, chercha un peu à s'isoler et se rendit sur la terrasse des Orangers. Robert ne tarda pas à la rejoindre. Le clair de lune était magnifique, et ks eaux de TArno coulaient silencieuses et brillantes à cent pas de la maison.
La duchesse Charlotte et M. Hardy se mirent à se prom^ ner d'un bout à l'autre de cette terrasse; un vrai jardin po^é devant les fenêtres du premier étage.
— Je me garderai bien, disait la duchesse, de parler de cela devant Diane, mon cher Robert, mais depuis trois jours j'ai la tète perdue. Des craintes chimériques me viennent assiéger. Je crois que nous sommes tous trop heureux. Qu'en dites-vous, Robert?
En disant ces paroles elle soupirait comme si un chagrin oppressait ce noble cœur.
— Chère duchesse, reprenait M. Hardy, rappeleK-voitf que j'ai été votre confident dans des conditions bien di« verses; ne me cachoz rien; parlez, Qu'avez-vous?
— Ce que j'ai? dit-elle. Ehl mon Dieul c'est facile à déflnir; j'ai peuY. Mais, chut! pas un mot à personne,
M. Hardy tressaillit. l\ donnait le bras à CharloUe et il sentait son cœur battre assez vivement.
— Maïs, au nom du ciel, reprit-il, vous allez, j'espère, vous défaire de cette absurde folie> n'est-ce pas? Vous avex
penr sans eause. Allons do&c^ c'est presque béte^ je Tou^en préviens^ chère duchesse.
— Sans cause, repritrelle. J'ai des rêves noirs, des souvenirs attendrissants qui me reviennent de bien loin et que je croyais perdus, des saisissements nerveux, des inquiétudes étranges.
— Vos chimères^ Charlotte, dit Robert.
— Oui, mes chimères de la Roche-Cantal ; elles amené* rent mon départ, vous savez.
— Ah ! ne rappielez pas cela. Mais, ma chère amie, il faut w vous guérir ; il faut prendre tous les moyens possibles et
mener une vie plus gaie que vous ne le faites. Votre mari pourrait-il trouvermauvaisqu'une charmante femme comme^