‹ Le gant de DianeChapitre 23 sur 53 · TOUS · texte numérisé non relu

TOUS

— Lui ? dit Charlotte, c'est Thomme le plus excellent de la terre. En vierllissant, il est devenu adorable de vertu et de bonté. Je le vénère et je crois que je l'aime maintenant autant que je l'ai détesté dans le temps.

— Quand il n'était pas votre mari.

•— Oui. 0ht alors !... Mais passons.

— Enfin vous êtes heureuse, madame la duchesse, reprit Aobert ; vous l'avouez et cependant vous vous tourmentez à plaisir.

*- Je me tourmente, c'est possible.

— Corrigez vous, duchesse. Vous êtes trop jeune, trop ^ aimante, trop aimée et trop admirée pour vous faire du chagrin. Ce serait braver la Providence.

La duchesse de Windisch-Mark garda le silence ; elle tarait au ciel de beaux regards; elle avait l'air de chercher xm étoile amie. De temps en temps quelques soupirs s'écbappaient de son sein comme des aspirations vers riufim. Hobert soutenait toujours son bras sur le sien, et la prontenade continuait d'un bout de la terrasse à l'autre, jus- Qu'au moment où, frappée d'un souvenir qui lui revenait soudain, Charlotte s'arrêta.

— Qu'avez-vous? demanda M. Hardy.

"- N'est-ce pas un moûie que je vois d'ici sur le bord de

l'Ariio? dit-elle. Il me semble qu'il est bien attentif à regarder du côté de cette terrasse.

— C'est un religieux de Tordre des Capucins, ajouta Robert. Eh bient un moine vous effraye? Préparez-vous alors à de bien fréquentes terreurs si vous restez quelque temps en Italie. Celui-ci doit-étre quelque pauvre mendiant, un quêteur qui ne tardera pas à s'approcber de la maison en nous montrant sa besace.

— Une besace assez lourde et assez ronde^ ajouta Charlotte^ autant que le clair de lune me permet de la distinguer.

— Parbleu 1 Ce pourvoyeur est peut-être à la chasse depuis le lever du soleil.

— Il devrait être rentré à son couvent, reprit la duchesse.

— Pourquoi ? s'iUaime la liberté et la rêverie au bord de Feau ? Qui nous dit que ce bon frère n'est pas un poète?

— Sous le froc ? ajouta la duchesse.

— Eh I madame, Pétrarque ne portait ni la plume ni la rapière.

— Je plains la belle Laure de celui-ci, dit Charlotte.

— Le connaissez-vous ? demanda Robert»

— Non. Cependant quelque chose me dit que je dois l'avoir rencontré. Si c'est le même, il est assez repoussant : une triste figure, un air en dessous, avec des allures qui inquiéteraient. Avant hier, en sortant de chez moi, je vis sous le vestibule du palais un moine à peu près comme celui-ci qui cherchait à lier conversation avec mon cocher; il lui parlait en italien. Mon cocher est Allemand et ne connaît au monde d'autre langue que celle qu'on parle à Vienne. Le moine me vit passer; j'allais à pied à l'église de l'Annunziata, tout près de là. Il me suivit, ou me devança, et quand j'entrai à l'église, je le trouvai au bénitier, m'offrant de l'eau bénite. Une pauvre femme qui passait devant moi allongea la main, toucha les doigts du moine, et fit le signe de la croix. Elle me dispensa de recevoir l'eau bénite de ce religieux, ce qui ne me' déplut pas. Quant à lui, il me parut mécontent et je le perdis de vue.

En rentrant chez moi, le concierge du palais me prévint que le frère capucin était revenu et avait cherché à lui faire des questions. Il l'avait congédié assez cavalièrement. Qu'est-ce que cela veut dire^ ajouta Charlotte. .

— Il est évident, répondit Robert, que le fraier a quelque arrière-pensée. Mais, mordieu, qu'il piennegardeàlui; je saurai bien ce qu'il y a au fond de sa besace.

— Tenez, reprit la duchesse, le voilà qui s'avance vers la terrasse.

En effet, le moine ayant rechargé sa besace sur l'épaule, s'éloigna du bord de l'eau et vint tout droit se placer à dix pas du mur de la terrasse qui était peu élevée. Là il s'arrêta, croisa les bras sur sa poitrine et s'inclina deux fois.

— Frère, lui dit Robert en italien et en se penchant sur la rampe, que voulez-vous? il me semble que vous portez assez de provisions. Si cependant vous avez besoin de quelque chose, je vais donner des ordres à l'office...

— Votre Excellence est trop bonne, répliqua le religieux. Ce que je demande, c'est un verre d'eau bien fraîche. L'eau de TArno est trouble aujourd'hui.

H. Hardy appela un domestique et lui dit quelques mots. Cinq minutes après, le domestique sortit de la maison avec un plateau à la main et il s'approcha du moine. Celui-ci prit le verre de cristal et le tendit au domestique, qui, >yant mis sur le plateau un flacon de vin à côté de la carafe, versa de ce vin dans le verre du frater.

— Oh t oh I dit Robert à Charlotte, notre révérend n'a pas horreur de la liqueur de Noé.

— Boira-t-il du vin? ajouta la duchesse.

— Vous en doutez? Regardez.

Le moine, après avoir dit quatre mots au domestique, avala l'excellent vin qu'on lui avait servi. Il remit le verre sur le plateau et il s'inclina de nouveau du côté de la terrasse.

— Cpnstant, dit M. Robert à son valet de pied, tu sais assez l'italien pour demander au frère s'il a besoin d'autre chose.

— Monsieur, répondit Constant, le révérend frôre voudrait avoir l'honneur de vous parler.

— Dis lui de s'approcher de la terrasse, Constant, répliqua M. Hardy.

— Je rentre, ajouta Charlotte. Cette figure m'agace les nerfs.

En effet, la duchesse quitta le bras de Robert et se bâta de rejoindre la compagnie au salon.

Robert, penché sur la rampe, attendait que le moine s'expliquât. Constant restait auprès du frater.

— Dis-lui donc de parler. Constant, ajouta M. Hardy. Il est donc bien niais, ce capucin-là?

Comme s'il avait compris le français, le frater leva la tôte à ces paroles, et dit à Robert en italien :

— Excellence, j'aurais une grâce à vous demander. J'ai été attardé à la ville; la nuit est venue et mon couvent est bien loin.

— Passer la nuit ici? reprit M. Hardy en hésitant un peu. Non, je ne donne pas asile à un moine pour la nuit. Si vous voulez de l'argent, j'eïi ai à votre service. Vous irez coucher dans une auberge.

— Excellence, dit le frater, la règle nous défend d'accepter de l'argent. Des provisions seulement. Mais je suis bien las... vous êtes bon catholique. Excellence.

~ Qu'en savez- V041S, dit Robert. Voici ce que je vous propose. Où est votre couvent?

— Sur la route de Sienne. Il faut près de deux heures à pied pour s'y rendre d'ici.

— Oui, dit Robert, mais en phaêton attelé de deux bons chevaux on se chargera de vous y conduire en trois quarts d'heure.

Le frater ne s'attendait pas à cette proposition. Il se contenta de regarder Yexcellencc d'un air assez interloqué.

— Eh! reprit M.Hardy, vous acceptez, je pense. Vous arriverez à votre couvent en carrosse, comme un prélat. Je vais donner des ordres en conséquence, attendez.

Constant était rentré à la maison. Le moine s'assit sur un

banc de pierre près de la porte d'entrée. M. Hardy ordonna à son cocher d'atteler le chariot qui servait pour la promcsnade des chevaux le matin. Cette voiture était pour l'usage des gens de la maison. Il y avait deux places sur le siégo élevé et deux bancs se trouvaient placés dans la caisse découverte où Ton montait par le marchepied de derrière.

Le cocher attela deux bons chevaux qui, volontiers, eussent envoyé le moine à tous les diables, s'ils avaient su pour quel per;ionnage on les enharnachait ce soir-là. Le cocher, de son côté, ne paraissait pas très-ravi de la promenade qu'on lui ménageait. Son maître lui donna quelques instructions : il lui recommanda, entre autres, de ne répondre à aucune des questions que lui adresserait le moine, et surtout en arrivant au couvent de s'informer du nom et un peu de la conduite du quêteur, pendant qu'il laisserait souffler les chevaux.

Le chariot attelé, on invita le frère capucin à monter. Il obéit en feignant beaucoup de reconnaissance. M. Hardy présida à ce départ, et il eut l'occasion d'examiner de trèsprès la physionomie du quidam qui ne lui revint pas du tout. La lourde besace fut placée aux pieds du frater. On ouvrit la porte cochère de la cour,, et le char à bancs, éclairé par deux lanternes, partit dans la direction indiquée parle moine. Par précaution on avait donné au cocher un comliagnon : un jeune- homme de seize ans qui servait M. Hardy en qualité de jockey. Jean, c'était le nom du jeune domestique, se plaça sur le siège à côté du cocher. Tous les deux tournaient donc le dos au capucin établi sur un banc du chariot.

La voiture partit. Robert la suivit des yeux; mais plusieurs personnes étaient venues sur la terrasse de la maison, et Charlotte, quece départ surprenait, demanda à M. Hardy, qui était encore sur le devant de la porte d'entrée:

— Qu'est-ce qu'il y a donc? où envoyez-vous votre char à bancs?

— Parbleu ! répondit gaiement celui-ci, je ne pouvais refuser un carrosse à ce révérend frère pour retourner chez

lui, et qui peut-être sera un jour cardinal; je veux me mettre très-bien dans ses papiers.

La duchesse ne put se défendre de sourire à l'idée d'un assez triste capucin regagnant son couvent dans un char à- bancs à la mode et attelé de deux beaux chevaux anglais.

— L'idée est bonne, dit-elle à M. Hardy revenu au salon; on saura où est le couvent de ce futur cardinal, comme vous dites, mon cher Robert.

Mais la soirée avançait, chacun se disposa à se retirer. Il était même un peu tard pour M. le duc de Windisch-Marck. Sa jeune femme lui offrit le bras et l'aida à marcher jusqu'à la voiture qui les attendait au perron. On avait pris congé de Diane en lui racontant l'aventure originale de l'enlèvement du moine. Elle riait aussi. Enfin toute cette bslle compagnie se sépara et bientôt la villa Hardy rentra dans le silonce.

Robert tint à ne pas se coucher avant le retour de son cocher.

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