DEUX ECLAIRS DANS LA NUIT
Il était environ minuit lorsque M. Hardy entendit le roulement du chariot qui rentrait dans la cour de la villa. II se hâta de descendre pour parler au cocher.
— Eh bien ! lui dit-il, et le frater ? L'avons-i^ous déposé sain et sauf à son couvent ?
Le cocher s'approcha de son maître et lui dit d'un ton mystérieux :
— J'aurais à parler en particulier à monsieur. Jean et moi ne voulons pas dire devant les gens ce qui nous est arrivé.
-— Diable! dit Robert, c'est donc sérieux? Je remonte. Vous viendrez dans le petit salon.
M. Hardy avait l'habitude de se coucher fort tard. Personne ne fut donc étonné de voir le cocher et Jean aller
lui parler dans le salon où il lisait jusqu'à une heure assez avancée de la nuit.
Les deux domestiques, debout devant leur maitre^ avaient Tair assez embarrassé. Jean^ qui était beaucoup plus jeune que le cocher/ mit plus d'impatience et moins de précaution dans ce qu'il avait à raconter.
— Monsieur, dit-il, il faut vite vous déclarer que le moine que nous ramenions à son couvent nous a échappé en route, sans que nous ayons pu savoir comment il a fait pour sauter du chariot, qui allait vite, lui et sa besace, car il ne l'a pas oubliée.
—Peste ! s'écria Robert. Le drôle est habile, et s'il ne s'est ras cassé les reins.
— C'est ce que nous ignorons, reprit le cocher. Le frater était carrément assis sur un des bancs, et nous allions bon train sur la route de Sienne, éclairés par nos deux lanternes; à trois quarts de lieue de la ville, le moine était encore avec nots. Nous lui tournions le dos. Tout à coup je veux lui parler, croyant qu'il m'appelait... Monsieur, plus de capucin et plus de besace. Jean a dit vrai. Je tourne les chevaux ; nous revenons sur nos pas à une assez grande distance. Nous nous arrêtons; nous appelons... la campagne était déserte, silencieuse, et la nuit était noire. Alors nous nous décidons à reprendre le chemin de la ville au pas. Jean marchait à côté du char à bancs, examinant la route . et même les fossés, cherchant à découvrir quelques traces du fugitif. Dans le premier moment, nous avions cru qu'il était tombé de voiture et qu'il s'était cassé le cou. Mais &yant rencontré un brave paysan, nous lui avons conté l'aventure en lui demandant s'il connaissait le couvent des Capucins, situé à deux lieues sur le chemin de Sienne.
Le couvent des Capucins, sur la route de Sienne? reprit cet homme étonné. Quand vous iriez jusqu'à la ville de» Sienne elle-même, vous ne rencontreriez pas le moindre couvent. On vous a parfaitement mis dans l'erreur, et quant à votre moine, a ajouté le paysan, n'en soyez point en peine; s'il vous a quitté, c'est qu'il avait intérêt à vous fuir.
-- Allons^ reprit Jean, il faut bien dire à monsieur toat« la vérité. Yoici^ monsieur^ un couteau laissé par le moine dans le chariot; il doit le regretter.
Jean remit à M. Hardy un de ces couteaux dits catalans^ longs^ courbes et effilés. Le manche en était grossier^ mais la lame paraissait fine et bien trempée.
Robert cacha le couteau dans une armoire à lui. Pats s*adressant à ses deux domestiques :
— Écoutez-moi bien, leur dit-il ; je vous ordonne de garder un silence absolu sur cette aventure. Vous êtes censés avoir reconduit le moine à son couvent.
— Oui, monsieur, répondirent les deux domestiques; mais nous chercherons à retrouver le frater, et alors...
— Alors^ vous me l'amènerez, dit le maître avec autorité. Allez, mes amis, allez vous reposer, et pas un mot à qui que ce soit.
Les jours qui suivirent cette soirée ne furent marqués d'aucun incident particulier. M»® Hardy^ parfaitement remise de son indisposition, avait repris le cours de ses visites et de ses promenades; d'un autre côté, la duchesse de Windifcch-Mark, cédant aux sages conseils de Robert, chassait loin d'elle ses chimères et ses appréhensions sans cause.
En compagnie de sa chère Diane, Charlotte s'était mise à voir beaucoup^ le monde à Florence. On se doute des immenses succès que ces deux beautés de France obtenaient de jour en jour. Il y eut un moment même où elles furent un peu effrayées de leur triomphe et surtout du nombre prodigieux d'amies et d'admirateurs nouvellement acquis.
L'hiver s'annonçait d'une manière ravissante. OntoucTiaît au milieu de décembre et le temps était encore d'une douceur infinie; dans la campagne, des fleurs partout; dans la ville, un beau soleil égayant les monuments les plus sévères et les habitants les plus affables du monde. On vivait dehors, en quelque sorte, comme dans certaines villes du Midi de la France en plein été.
Nous avons vu que Gamerina, rendue à sa famille pour
mk temps^ n'avait pas renoncé du tout à reprendre son service de camériste auprès des dames étrangères qui s'étaient cbargées de son avenir. Mats à qui devait appartenir Gamerina^ depuis que la maison du comte de Tournai était en quelque sorte partagée en trois ? Le service de M°^« de Tournai était bien grave pour cette jeune fille. Aussi la bonne dame avait elle renoncé à la florentine Gamerina en faveur de Diane et de Charlotte. Mais à laquelle des deux? 'Le cas était embarrassant d'autant plus que Gamerina avait nne égale affection pour Tune et l'autre de ces dames.
Voici donc ce qui avait été convenu. La petite Florentine devait habiter chez sa mère pendant le séjour à Florence; mais au départ des deux dames elle devait les suivre^ attachée au service commun si les deux dames étaient réunies^ et attachée pendant six mois de Tannée au service de l'une ou de l'autre si les dames n'étaient pas ensemble. Ainsi partagée en deux^ Gamerina était assurée de ne jamais manquer de protection.
-Presque tous les jours la belle enfant , accompagnée de sa mère, se rendait à la ville en carretino pour y apporter des pro\ isions.
Il arrivait quelquefois qu'on la gardait toute une journée^ tantôt chez W*^ Hardy, tantôt ch€z la duchesse de Windiseh-Mark.
C'était un vendredi. Il y avait eu à Florence ce jour-là un marché magnifique, un de ces marchés qui précèdent ordinairement les époques de grande fôie. On touchait aux fêtes de Noël.
Marthe avait amené sa fille chez la duchesse, et elleméine, accompagnée d'un valet de ferme, avait passé sa journée sur la place du Dôme où se tenait le marché. Quand elle revint vers la fin du jour au palais de ViorLarga, Charlotte lui demanda de lui laisser Gamerina jusqu'au lendemain. Il devait y avoir le soir un salut magnifique à l'église de la Annunziata avec illumination, et Gamerina avait grande envie de voir la solennité. Marthe consentit volontiers à cela. Elle partit pour sa ferme en a&nonçant
que le lendemain dans la journée Tito viendrait prendre sa fille.
Vers les huit heures du soir, Charlotte et Camerina se disposèrent à se rendre à Téglise pour le salut. Nous avons dit déjà que l'église de la Annumiata, ujie des plus riches de Florence, est située assez près de Via Larga, La duchesse voulut y aller à pied, le temps étant très-beau. Elle s'achemina donc vers Téglise, accompagnée de sa chère camériste.
Il y avait foule à la Annunziata. Mais la duchesse avait des chaises réservées. Elle parvint à se bien placer, ainsi que sa compagne, et toutes les deux purent assister commodément au salut, qui eut lieu avec une pompe inaccoutumée. Jamais meilleur orchestre n'avait accompagné des voix plus pures et plus mélodieuses. Le salut en Italie est ordinairement un concert religieux des plus remarquables. Le succès de celui-ci fut immense et chacun en sortant de l'église était dans le ravissement.
Près de la porte, au moment où la foule s'écoulait assez bruyamment, une pauvre fille mal vêtue, maigre et pâle, tendit la main à la duchesse et lui demanda l'aumône d'un air suppliant à fendre le cœur. Charlotte en fut émue et lui donna une pièce d'argent.
— Oh 1 dit la pauvresse en faisant le signe de la croix, ma mère est sauvée; elle aura du bon bouillon pour elle et ma petite sœur qui est bien malade.
Charlotte pressa le bras de Camerina et lui dit :
— Voilà une famille bien malheureuse. Demande à cette jeune fille où demeure sa mère.
En causant ainsi on était arrivé sous les arcades de la place.
La jeune pauvresse répondit à Camerina en pleurant que sa mère logeait dans un gîte abandonné, où on la laissait par charité, près de la porte Pinti, non loin de là.
La duchesse regarda Camerina, et lui dit en italien : • — Si ce n'est pas loin d'ici, pourquoi n'irions-nous pas voir cette pauvre famille ?
— Madame, reprit la mendiante, j'allais vous supplier à genoux de venir voir ma misérable mère et ma petite sœur
mourante. Vous ferez un miracle^ comme les anges qui visitent les pauvres.
— Ah ! dit Charlotte, celte jeune fille me fend le cœur. Viens, Gamerina. Allons finir notre journée par une bonne action.
— Cette mendiante, répondit Camerlna, ne doit pas appartenir à des gens sans éducation. Elle parle bien, et puis, avez-vous remarqué, madame, comme elle vous a distinguée au milieu de la foule ? Je l'avais même aperçue dans Féglise cherchant à vous parler. C'est qu'elle savait bien qu'elle serait sauvée si elle parvenait à parler à une grande dame comme vous. Elle est bien malheureuse, certainement, mais je la crois un peu rusée...
Ces paroles de Camerina ne firent qu'augmenter la curiosité de Charlotte et le désir de visiter ce gîte où gémissait la pauvre mère de famille qui avait faim, elle et ses enfants.
On prit à gauche sous Tarceau, et on gagna un quartier assez désert où sont situés de grands jardins. La mendiante précédait la duchesse. La nuit était claire, et les larges dalles qui pavent les rues à Florence étaient d'une propreté qui engageait à marcher.
On arriva devant une sorte de masure adossée au mur d'un jardin. Cette maison devait avoir appartenu autrefois à quelque couvent démoli, dont elle était une dépendance. Ses murs étaient épais, mais lézardés. Trois marches formées par des pierres disjointes amenaient à une porte toujours ouverte et en arceau. Une voûte longue et sombre formait corridor, au bout duquel on apercevait une petite lumièrq.
— Eh I ma pauvre enfant, dit Charlotte, où nous menezvous ? Votre mère habite ici ?
— Hélas! madame, répondit la mendiante, il n'est que trop vrai. Ma mère est là, couchée sur k paille humide, avec ma sœur, dans cette chambre en ruine au bout du corridor.
Charlotte, qui était très-brave, marcha la première, et Camerina la suivait sans la moindre hésitation.
Arrivée sur le seuil de la chambre basse oii brûlait une lampe accrochée au mur, Charlotte regarda autour d'elle, cherchant des yeux dans la pénombre la malheureuse fenume dont on lui parlait.
Un cri terrible retentit. Camerina se trouva séparée de b duchesse par la mendiante même qui les avait amenées et qui la repoussait vers la porte d'entrée de la masure avec une force inouïe. La lampe s'était éteinte. Camerina jeta des cris en appelant sa maîtresse. Mais un affreux silence se fit autour d'elle. La fille de Marthe se sentit saisir le bras avec Violence^ et une voix d'homme lui dit rudement.
— Je devrais te tuer... Va-t'en vite, et songe bien que si tu dis un mot de ce qui s'est passé ici, tu seras poignardée, toi, ton père et ta mère.
Camerina fut en quelque sorte jetée à la rue, et la porte de la maison délabrée se referma avec violence.
Folle de douleur, mais conservant toute son énergie, h fille de Marthe et de Tito regarda bien autour d'elle pour pouvoir reconnaître la maison, puis elle se mit à courir dans la direction de la place de VAnmtmiata et de la rue Via Larga. Elle arriva ail palais qu'habitait Charlotte, et après avoir appelé au secours pour sa maîtresse les gens de la maison, à bout de forces, la pauvre enfant tomba éva* nouie sur le pavé du vestibule.
Dans cette même soirée, M. et M"*« Hardy assistaient, an théâtre de la Pergola, à une représentation solennelle d'un opéra de Mozart. Une cantatrice célèbre arrivant de Paris chantait ce soir-là.
La salle était des plus brillantes. La cour du grand-dae et presque toute la haute compagnie s'y trouvaient. M*"* Hardy et son mari étaient placés dans une loge du premier rang, près d'un couloir. Diane n'avait jamais été plus belle et plus heureuse; des diamants étincelaient dans ses magnifiques cheveux blonds ; un sourire ravissant s'épanouissait sur ses lèvres.
M. Hardy laissa un instant sa femme seule ; il avait un mot à dire à son laquais resté dans le vestibule du thé&tre*
Quand il revint dans sa k)ge^ quand on lui ouvrit la porte du petit salon qui précédait cette charmante loge^ il trouva Diane assise sur un canapé^ le visage caché dans un mouchoir et fondant en larmes.
— Juste ciel I s'écria-t-il. Qu'avez-vous, ma chère amie?
Diane i^e répondit pas. Elle se leva avec dignité, elle essuya ses pleurs et dit à son mari avec une fermeté toute nerveuse :
— La voiture, je vous en prie. Je veux rentrer chez moi. Je suis très-soufifrante.
— Vous avez pleuré, madame ? ajouta M. Hardy.
— Oui, répondit-elle. La douleur...
Robert ne comprenait rien à ce changement subit. Il Tattribua à des spasmes nerveux auxquels sa femme était su* jette depuis quelque temps. Il lui plaça une mante de fourrure sur les épaules et lui donna le bras. On monta en voiture et on s'éloigna de la Pergola, pour gagner rapidement la villa située Longo Arno.
Dans le trajet, pas une parole ne fut échangée. Seulement M. Hardy remarqua que sa femme mordait quelquefois un mouchoir de batiste, et que souvent aussi elle essuyait des larmes.
Le bonheur pour nous fuir a des ailes; pour revenir, il marche à Taide d'un bâton, quand toutefois il revient.
Le soir dont nous parlons, le bonheur, par un caprice violent , inexplicable, avait tout à coup pris sa volée loin des trois familles, si heureuses jusque-là d'être réunies à Florence.
De retour chez elle, Diane monta rapidement dans son appartement, demandant avec instance qu'on Ty laissftt seule. Robert y consentit. Seulement une femme de chambre eut ordre de se tenir dans une pièce voisine. Les portes restèrent ouvertes. Au bout d'un quart d'heure de silence, M. Hardy, que l'inquiétude dévorait, se fit annoDcer chez sa femme. I) la trouva agenouillée devant un prie-Dieu, et il attendit qu'elle lui adressât la parole. Diane se releva
bientôt ; elle était très-pâle^ mais on voyait que la prière lui avait rendu un calme inespéré.
Robert s'approcha d'elle^ lui prit la main et l'amena à un fauteuil. Il se tint debout à Tangle de la cheminée^ et là, cherchant à dominer une émotion violente :
— Ma chère Diane, lui dit-il, vous ne trouverez pas étonnant, n'est-ce pas, que je cherche à savoir la cause de Télat étrange où je vous vois? Vous connaissez ma tendresse, ma vive sollicitude... Qu'est-il donc survenu?
Mme Hardy fixait sur lui ses beaux et mélancoliques regards. Un sourire triste indiquait qu'elle évoquait des souvenirs.
— Diane, reprit Robert, quand je vous ai quittée un instant, quand vous avez été seule dans la loge, que vous estil donc arrivé ?
^inc Hardy prit lentement un billet plié en quatre qu'elle avait caché dans un de ses gants et elle le présenta à son mari.
— Ce qui m'est arrivé, dit-elle, le voici.
— Une lettre jetée dans votre loge?... s'écria Robert avec colère en saisissant et ouvrant le papier. Ciel ! une lettre anonyme I
Alors Diane se leva avec une lenteur majestueuse et elle dit à son mari :
— Permettez-moi de passer dans mon oratoire. Quand vous aurez lu ce billet qui contient une révélation, vraie ou fausse, vous comprendrez que j'ai besoin de me rapprocher de mon crucifix pour prier.
— Diane ! s'écria M. Hardy en voulant la retenir.
Mais elle lui adressa un regard suppliant, un de ces regards qui font céder les plus énergiques volontés, et elle passa dans une pièce voisine.
Robert, avant de lire la billet, l'examina avec une curiosité violente et mêlée de terreur. Le papier en était trèsdistingué, et par sa qualité et par le parfum qu'il exhalait. L'écriture était fine; on voyait qu'elle avait été tracée d'une main rapide, mais sans être troublée. Cette écriture
était celle d'une femme d'un rang élevé et d'une éducation parfaite. Voici les quelques lignes que le billet contenait :
< Madame^ -
> Vous m'avez inspiré un touchant intérêt^ et je ne puis me défendre de vous faire une confidence qui certainement vous causera beaucoup de chagrin , mais qui vous éclairera et pourra vous mettre à l'abri dans l'occasion.
> On vous trompe cruellement^ indignement 1
> Avant de vous épouser^ M. Hardy avait des relations coupables avec Charlotte^ qui n'a jamais cessé d'être éprise dé lui follement.
) Aujourd'hui ces relations continuent dans le plus grand mystère. Elles sont devenues criminelles^ puisque M. Hardy est marié et que Charlotte l'est aussi.
» Un complot va éclater ce soir. La duchesse de Windisch- Mark sera enlevée par des brigands; on viendra vous annoncer cette affreuse nouvelle ; M. Hardy volera à son secours ; il quittera Florence, s'élancera sur les traces des ravisseurs... Eh bien, madame, tout cela est une fable. Les deux anîants se rejoindront je ne sais où, et peut-être même ne reviendront-ils plus. Ce sera un enlèvement romanesque comme un autre. La passion est folle...
» Recevez cet avis d'une amie qui se fera connaître un jour, et qui vous rend de grand cœur aujourd'hui le service de vous dévoiler une indigne trahison. >
M. Hardy, après avoir lu ce billet, le replia lentement et le plaça sur la tablette de la cheminée, en invitant sa femme, qui pouvait l'entendre de la pièce voisine, à serrer dans une cassette (^tte lettre absurde, mais infâme, qui servirait peutêtre un jour de pièce de conviction pour démasquer quelque intrigue.
Diane revint retrouver son mari, dont le calme et la tranquillité d'esprit l'étonnaient à un point extrême. — Eh bien , Robert ? lui dit-elle.
— £h bien, ma chère Diane?
— Cette lettre est infâme !
— Oui, dit Robert.
— Et absurde aussi?
— Surtout absurde, madame.
— Oh ! alors vous devez me croire folie, puisque ce maudit billet anonyme a eu le pouvoir de me faire tant de mal.
— Je suis loin de vous croire atteinte de folie, Diane, dit M. Hardy; mais ce que je ne puis m'expliquer, c'est que vous, si grande par Tintelligence et par le cœur, vous ayez douté de moi un instant et douté de Charlotte...
— Tenez, reprit Diane avec un élan sublime de tendresse; laissons là ce vilain rêve et pardonnez-moi.
Elle se jeta dans ses bras et Robert la serra contre sa poitrine, heureux, éperdu, triomphant.
— Mais de grâce, reprit-il, maintenant que vous voilà dans toute la plénitude de votre raison, dites-moi comment ce billet vous a été remis.
— J'étais assise au coin de la loge, reprit Diane, le coude appuyé sur le velours du rebord ; tout à coup, sur ce môme velours, j'ai vu une lettre, je l'ai prise, elle était à mon adresse.
— Oui, dit Robert, la loge donne, d'un côté, contre un couloir; elle est à portée de la main. Et vous n'avez pas vu quelqu'un se retirer ou vous observer?
— J'ai ouvert la lettre en me retirant dans le salon. Je l'ai lue; je suis tombée anéantie sur le canapé. Vous êtes survenu.
— Ah ! si je connaissais l'infâme I s'écria M. Hardy en serrant le poing. Mais, Diane, n'en parlons plus et songez à prendre du repos. Surtout pas un mot de cela à notre bonne Charlotte. Elle en serait au désespoir. Demain, pour faire diversion à ces ennuis, je proposerai une promenade à cheval dans les montagnes, vous savez, à travers ces beaux sites que vous trouvez si pittoresques dans l'Apennin. Le temps sera favorable; voyez les étoiles limpides dans le ciel. Quelle nuit magnifique I
LE GANT DE DIANE 29i
Tout à coup on entendit sonner la ciocbe de V^ porte d'entrée de la cour. Diane tressaillit :
— Eh ! dit-elle^ qui peut venir? il est plus de onze heures. Une des femmes de chambre de la maison monta en toute
hâte et vint annoncer Tarrivée d'un domestique appartenant à la maison de la duchesse de Windisch-Mark.
Elle dit que cet homme avait la tête presque égarée et qu'il racontait des choses impossibles.
M. Hardy et sa femme se regardèrent avec inquiétude; ils se hâtèrent de passer dans le grand salon attenant à l'appartement de Diane.
-- Faites monter cet homme, dit Robert d'une voix ferme.
Le domestique arriva. C'était un Italien depuis peu au service de Charlotte.
— Expliquez-vous en quatre paroles^ lui dit Robert^ et surtout calmez-vous.
Le domestique .« après quelques secondes passées à recueillir ses idées^ raconta brièvement l'événement terrible qui s'était passé dans la soirée.
— Tous mentez t »'écria Robert. Vous êtes gagné pour donner suite à une comédie infâme!
— Monsieur^ s'écria cet homme que cette accusation révoltait^ je suis un honnête homme^ dévoué à ses maîtres. M°^« la duchesse a été enlevée ce soir par des brigands. Si je mens que Dieu me foudroie! Nous avons caché encore cet événement à H. le duc qui est souffrant. Hais je sors de chez M. le comte de Tournai. Il va venir ici. avec M>i«Camerina qui a tout vu.
Un cri retentit. Diane tombait sur un fauteuil.
— Mon Dieul dit Robert^ ma tête se perd I
— Ah l s'écria Diane, ce n'est point une comédie, c'est un drame horrible 1
La grande porte de la cour s'ouvrit avec précipitation, et on entendit le roulement d'une voiture qui entrait.
Un instant après, M. le comte de Tournai et Camerina arrivaient par le grand escalier.
M. Hardy courut au-devant du comte :
— De grâce! lui dit-il^ ménagez Diane.
Le comte^ dont ia pâleur était effrayante^ serra la main de Robert sans prononcer une parole. Gamerina avait le regard sombre, elle ordinairement si gaie, si sereine. Le comte lui fît signe d'attendre dans Tantichambre.
Quand il parut au salon, Diane courut au-devant de lui et se jeta dans ses bras, baisant les mains de son grandpère et le suppliant du regard de ne lui rien cacher.
— Rassurez-vous, ma fille, dit M. de Tournai. Un accident est arrivé à Charlotte: de vilaines gens voulaient l'entraîner pour lui voler quelques bijoux. La police est avertie, j'ai pris mes précautions. Toute une brigade de gendarmes est sur pied.
— Charlotte est-elle retrouvée? est-elle ramenée chez elle? Je veux à l'instant aller la trouver, s'écriait Diane éperdue.
Pendant que le comte cherchait à calmer le désespoir de sa petite-fille, M. Hardy, dans l'antichambre , interrogeait Camerîna^ qui répondait brièvement et avec une admirable précision. Camerina dit qu'elle avait fait prévenir aussitôt M. de Tournai logé plus près de Yia-Larga que M. Hardy; que le comte avait averti le chef de la police; qu'elle avait elle-même guidé les agents; qu'on avait fouillé la masure abandonnée; qu'on n'avait trouvé personne, mais qu'on avait découvert dans un enclos abandonné, derrière la maison^ et ouvert sur la rue déserte, des traces fraîches d'une voiture qui devait avoir stationné longtemps sur le terrain humide; que cette voiture avait pris le chemin de la porte Pinti; qu'en effet les gardiens de la porte avaient vu sortir une chaise de poste attelée de deux chevaux et ayant les stores des deux portières fermés ; que cette voiture une fois hors des murs était partie à fond de train dans la direction des montagnes.
— Merci, dit M. Hardy, merci, ma chère Camerina; tu as tout sauvé.
Il embrassa la belle enfant et il descendit le grand escalier avec rapidité^ courant aux écuries et disante ses gens :
— Qu'on selle deux chevaux. Jean, tu me suivras. Des arçons aux selles. Qu'on aille, par le petit escalier, me chercher deux paires de pistolets à deux coups et mon couteau de chasse. Jean, prends aussi le tien, et partons. On dira à madame que je suis chez le duc de Windisch-Mark.
Les ordres de M. Hardy furent exécutés avec une promptitude extraordinaire. Quelques minutes après, il s'élançait à cheval et partait sans bruit, suivi de Jean, et tous deux bien armés. A cent pas de la maison, les deux cavaliers prirent le galop dans la direction du nord-est de la ville.