DANS LÀ MONTAGNE
La nuit était froide et tout le ciel é{incelait d*étoiles. Les pentes rapides de la chaîne des Apennins, couvertes de pins et de mélèzes, avaient une teinte sombre. Un chemin praticable pour les voitures, quoique très-étroit, serpentait dans les défilés de ces montagnes. De temps en temps on rencontrait de petits ponts d'une seule arche jetés sur des torrents.
Environ à cinq lieues de la ville, en suivant le chemin tortueux à travers des ravins, on -arrivait à une plate-forme, dominée d'un côté par de hauts sommets, et aboutissant de l'autre côté à des rochers coupés à pic. Le site était sauvage; on distinguait pour toute culture quelques coins de terre couverts d'arbres rabougris. Vers le milieu du plateau, coupé en deux par le chemin, se trouvait une maison de chétive apparence, ayant à sa droite un petit jardin potager. C'était une auberge qui servait de halte aux muletiers, quand le mauvais temps les prenait dans la montagne.
Dans la nuit dont il est ici question, une chaise de poste, attelée de deux chevaux, était arrivée à cette auberge. La voiture avait été remisée sous un hangar; des fagots amoncelés autour d'elle la cachaient aux regards indiscrets. Les chevaux mangeaient l'avoine qui ne leur avait pas été ménagée, dans une écurie basse, derrière la maison.
Cette voiture avait amené des voyageurs: une dame, accompagnée de deux messieurs, dont Fun, par son ton impératif et par nne certaine recherche dans son costume de voyage^ paraissait étre> de prime-abord^ quelque étranger de distinction.
La dame avait été amenée par lui dans Tunique chambre de Tauberge^ située au-dessus de la cuisine qui^ elle-même^ composait tout le rez-de-chaussée et servait de salle à manger. On avait allumé un bon feu dans cette chambre^ et une table était servie pour le souper.
Le voyageur était descendu à la cuisine, et tandis qu'on préparait un frugal repas^ il causait près du feu avec son compagnon de route^ mais avec certaines précautions et à voix couverte.
Ce voyageur était ce même personnage qui, peu de temps auparavant^ avait eu un colloque secret avec le frère capucin Bartholaccio, dans un petit bois situé près de la route qui menait de la ferme de Tito Pizzani à Florence. C'était un homme d'une énergie peu commune, dans la force de rage; et dont le visage, encadré de larges favoris d'un noir d'ébène^ avait une expression de dureté et en même temps d'inquiétude.
— Ces muletiers n'arrivent donc pas? disaitril à soncom<pagnon ; ils devraient être ici depuis la chute du jour^ et il est près de deux heures du matin.
— A votre place, moi, répondait le compagnon, je ne les attendrais pas. Le chemin est un peu étroit, mais il n'est pas mauvais, et les chevaux du postillon se sont bien re-^ posés.
-^ Non, reprenait l'autre, je ne voudrais pas m'aventurer en voiture dans les défilés. On va trop lentement. Je voudrais gagner la chaîne des Abruzzes demain dans la matinée. Une fois là^ je trouverai des compagnons qui assure* ront ma fuite.
*— Quant à moi, mon parti est pris, et je vous quitte pour m'en retourner à Florence. J'ai fait pour vous ce qui avait été convenu. Nous avons réglé nos comptes. Nous voilà
quittes et dégagés l'un de l'antre. Certes^ le métier était rude ; vous ne m'avez pas ménagé.
— Mais je t'ai bien payé, ajouta l'autre. Tu sais, reprit-il, que tu as tout autant d'intérêt que moi à te taire sur ce qui a été fait?
— Je îe sais, reprit le compagnon. Si j'étais découvert comme vous ayant servi de complice , on m'enverrait aux galères pour dix ans.
— Si Ton ne te pendait pas, ajouta l'homme aux noirs favoris, en riant d'un rire sardonique. Allons, méchant moine , reprit-il , va retrouver ta défroque de capucin, et prends garde de te faire pincer. Si j'arrive à bon port aux États-Unis, je penserai à toi , et tu viendras me retrouver.
— Vous avez donc amassé beaucoup d'argent? dit celui que notre lecteur a reconnu pour être le faux capuein qui servait les projets de vengeance du personnage mysté*
lieux.
— De l'argent? répliqua celui-ci. Eh! sans doute. J'ai fait d'assez belles économies à l'âge où Ton fait de si belles folles.
— Vous avez agi avec prudence et discernement, ajouta Bartholaccio. Moi, je n'ai pas un sou. Je mendie sous un froc; mais ce métier n'est pas bon : on ne rencontre pas souvent des amis comme vous. A propos , avant de nous séparer peut-être pour toujours, ne me direz-vous pas franchement qui vous êtes?
— Je suis Espagnol, dit le quidam, et tu sais mon nom. Quant à mes aventures, je te les conterai si jamais tu viens me rejoindre à New-York ou à la Nouvelle-Orléans.
— Vous êtes Espagnol? reprenait Bartholaccio; oui, comme je suis capucin. Mais n'importe, ce ne sont pas mes affaires. Dites donc, senor hidalgo, dit-il, que fait la senora? Vous aurez de la peine à l'amener jusqu'au port dé mer où vous voulez vous embarquer.
— Bah ! dit l'autre. Le plus difficile ^st fait. Il était fort malaisé d'enlever cette superbe duchesse.
— Diantre ! A qui le dites-vous ? ajouta le frater.
— Mille bombes! reprit l'Espagnol^ et ces muletiers qui n'arrivent pas ! Allons^ il faudra continuer ma route en chaise de poste^ quand les chevaux se seront refaits. Ma foi, si nous nous cassons le cou, tout sera dit. Quant à moi^ je mourrai en bonne et belle compagnie.
— Il est certain que c'est une superbe /emme ! ajouta Bartholaccio en clignant de Toeil^ mais fière ! Je crois qu'elle n'a pas prononcé un mot depuis son enlèvement.
— Pas un seul, dit le seigneur espagnol; mais elle parlera, car j'ai une petite conversation à avoir avecelle^et qui lui rendra la parole.
— Bonne chance^ don José da Sylva ) dit le faux moine. L'oiseau est beau^ mais difficile à mettre en cage.
— C'est mon affaire.
— Sans compter que bien des gens à l'heure qu'il est doivent être en route pour le retrouver.
— J'ai tout prévu. Mon stratagème a parfaitement réussi. Tu vois que nous n'avons pas été poursuivis. La petite mendiante qui m'a servi pour attirer la belle dans le piège est à l'heure qu'il est sur le chemin de Bome^ avec assez d'argent pour aller loin.
— Je craindrais le jeune Français qui m'a prêté si généreusement son carrosse pour me ramener à mon couvent.
— Lui 1 dit don José. Dans ce moment^ il est aux prises avec sa moitié^ qui doit avoir une terrible fièvre de jalousie, et qui le tient au violon chez elle.
— Vous avez donc tout prévu ?
— Tout, monsieur.
— - L'habile homme! Vous auriez fait un homme d'État.
— Eh ! reprit don José da Sylva, je ne vendrais pas mon étoile. Les circonstances font les grands hommes, et, sous le ciel américain, toutes les capacités peuvent se produire. Mais c'est assez, frater. Puisque tu ne veux pas suivre ma fortune, puisque la poltronnerie chez toi l'emporte sur Tambition, retourna à ton métier. Je t'ai reconnu, sous le froc, pour un rusé compère, et je t'ai procuré l'occasion de gagner cinquante sequins. Va, et cherche une autre au-
baine comme celle-ci. Encore une fois, je ne te recommande pas le secret... En me vendant à la police^ tu te vendrais^ et tu serais pendu.
— C'est dit, reprit Bartholaccio. C'est compris. Je retourne à Florence, au cabaret de la Mule-Noire, où je retrouverai mon froc et ma besace. Dame t on a des amis.
Les deux compagnons se séparèrent en se soubaitant mutuellement un bon voyage. Mais Bartbolaccio était trop prudent pour reprendre le chemin ordinaire. Il gagna des* sentiers à lui connus à travers les montagnes. La nuit était claire, et le drôle avait bon pted^ bon œil^ et il portait des armes sous sa veste de montagnard.
Don José da Sylva^ dont le nom était aussi faux que la couleur noire de ses favoris et< de sa chevelure^ don José rentra seul dans la cuisine de Tauberge^ en ordonnant qu'on lui montât à souper dans la chambre de la senora.
Il avait eu soin de mettre dans ses intérêts^ en arrivant^ Taubergiste et sa femme par des arguments irrésistibles et sonnants. Leur discrétion était parfaitement payée. Le noble Espagnol passait aux yeux de ses hôtes pour enlever une riche héritière. L'auberge était retenue par lui et pour lui seul^ jusqu'à l'arrivée des muletiers qui devaient venir Ty chercher.
Don José monta résolument Tescalier de bois qui conduisait de la cuisine à Tétage supérieur. Quand il entra dans la chambre^ la belle dame enlevée était assise très-paisiblement près de la cheminée où flambait un assez bon feu.
Elle ne détourna pas la tête. Don José prit une chaise et s'assit à l'autre angle de la cheminée.
' — Madame^ dit-il^ votre silence obstiné me fait de la peine. Je comprends votre chagrin. Toutefois vous ne m'accuserez pas d'avoir manqué de procédés dans ma vengeance. Nous ne reviendrons pas sur le passé. Si je vous ai fait du mal dans le temps^ vous m'avez fait tomber dans un piège atroce^ vous m'avez livré à la justice^ vous m'avez fait condamner^ incarcérer... Si je n'avais rencontré un geôlier
sensihley et si j'ettsse manqué d'argent, je sefais eneore écroué avec des malfaiteurs pour six ans. J'ai Jugé qu'il était plus sain de respirer l'air de la liberté et plus agréable de me rapprocher de vous pour tenter de vous enlever et de vous consacrer mes jours.
La dame prisonnière, ou plutôt Charlotte, tressaillit à ees paroles, et jeta sur don José, à qui nous rendrons aussi son véritable nom, un regard écrasant de dédain.
Renard, baron de Banqueville, sentit les étreintes de ia colère lui serrer là gorge, en voyant le souverain mépris qu'il inspirait à cette noble femme.
— Madame, dit-il, pas de hauteurs ici; vôu^ êtes eniiien pouvoir... Songez que ma vengeance ne peut plus avoir de limite, et que dans un moment suprême je ne suis pas homme...
— A reculer devant un assassinat, dit Charlotte. Je le sais.
— Ah I s'écria le bandit en se levant, je sens que je finirais par vous tuer. Madame, reprit-Il en se remettant un peu, vous me connaissez mal ; bien que j'aie de furieux motifs de me venger de vous, il pourrait se faire cependant que vous me vissiez renoncer à ces projets^ si vous acceptiez mes conditions...
'^ Voyons, dit la duchesse.
— Vous avez eu entre les mains des papiers qui> m'avezvous dit, me feraient condamner comme faussaire...
— Oui, répondit Charlotte, qui s'attendait peut-être avec efftoi à d'autres conditions. Oui, j'ai, chez moi, ces papiers.
— Eh bien, madame, reprit Renard, arrangez-vous de manière que ces papiers voussoientadressés dans le lieu sûr où je vous conduis, et rendez-les»moi; à ce priz> je vous laisse libre. Vous retournerez chez le duc voire mari, et moi je quitterai l'Europe.
— Et où me conduisez-vous? demanda la duchesse.
— Chez des amis à moi, dans les Abruzzes.
— Ah t je comprends^ reprit Charlotte, de bons amis, de
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vrais cheyalierB^ bien armé6> n'est^îd pas? et à qui tôt ou tard on donne un beau collier au bout d'une potence ?
-^ Charlotte, s'écria Renard en voulant saisir les bras de la duch^se^ Charlotte^ songez que vous êtes en mon pouvoir^ que je suis votre maître... que je puis tout...
— Vous! dit la noble femme en se dégageant avec une admirable énergie^ vous^ mon maître ? Essayez de le prou^ ver !.*.
Le baron reçut en plein visage un coup d'œil si menaçant^ qu'il se sentit glacé de frayeur. Debout, immobile au milieu de la chambre^ il regardait la duchesse, qui se promenait lentement d'un angle à l'autre de l'appartement, calme comme elle Teût été au milieu des siens.
-«Que j'essaye de vous prouver que je suis votre maître? s'écria-t-il.
— Oui.
— Que je vous tiens en mon pouvoir?
— Oui; essayez.
— Ah 1 ah I rçprit-il, je n'y avais pas pensé. Au fait, vous êtes une femme d'énergie. Vous avez des armes sur vous,
. peut-être?
— Que je sois ^tmée ou non, dit fièrement la duchesse, je ne vous crains pas plus ici que le jour où je vous parlais en face, à cheval, vous savez où.
— Misérable coquine! s'éeria Renard en faisant trois pas en avant.
— Tenez, dit Charlotte eu continuant sa proffienade> vous me faites pitié et vous avez une peuf horrible.
Tout en causant de la sorte, la duchesse avait plusieurs fois jeté les yeux sur la campagne, à travers les vitres de la fenêtre. En prononçant les derniers mots qu'elle veûalt de dire, elle s'était rapprochée de la porte.
•^ Je vous défends de sortir et de descendre, lui dit vivement le baron en Courant à elle.
•^ Monsieur, reprit la duchesse, qui déjà dépendait lestement Tescalier menant à la cuisine 9 j'ai des ordres à donner pour mon souper.
Tout à coup le galop de plusieurs chevaux retentit sur le chemin.
— Ce sont les muletiers! s'écria Renard; allons^ vive la joie! Madame^ nous allons souper et partir sous bonne escorte.
•— Gomment donc ! reprit la duchesse du bas de Tescalier^ mais une escorte princière ! Voici votre garde d'honneur qui vient vous chercher^ monsieur le baron y regardez !
L'auberge était envahie par huit ou dix gendarmes^ à la tète desquels on voyait un jeune homme ayant deux pistolets aux poings^ et qui monta l'escalier avec une rapidité effrayante. Arrivé sur le seuil de la porte de la chambre du premier étage^ ce jeune homme s'arrêta. Renard reconnut M. Hardy^ et^ saisissant lui-même les pistolets qu'il portait dans ses poches, il jeta un cri de rage et fit feu sur son adversaire. Les deux coups de feu de M. Hardy partirent en même temps.
Après cette quadruple explosion^ un seul des deux com* battants descendit l'escalier : c'était Robert; il avait un bras cassé, mais de l'autre bras il saisit la main de Charlotte^ qu'il porta à ses lèvres avec enthousiasme.
Éperdue et tout en pleurs^ la duchesse voulut elle-même aider les gendarmes à transporter Robert dans la voiture qu'on avait amenée pour elle de Florence. Elle se retrouva avec ses gens et sa charmante Camerina, dont le courage et le dévouement ne s'étaient pas démentis un instant. M. Hardy^ qui commençait à souffrir beaucoup^ fut placé dans la voiture^ et^ sous Fescorte de Charlotte et de la petite Florentine^ il fut transporté chez lui en moins de leux heures.
Quant à M. le baron Renard de Banqueville^ il était tombé mort sous le feu des pistolets de M. Hardy.
Nous renoncerons à décrire les vives émotions qui éclatèrent au retour de Robert^ grièvement blessé. Nous renoncerons surtout à parler de Diane^ qui retrouvait ses
deux affections les plus cliières, et qui désormais se promettait bien de repousser loin d'elle les idées folies qui un instant avaient altéré son bonheur et celui de son mari.
Ici finira ce récit. Ce serait en affaiblir l'intérêt que d'y ajouter des réflexions et des détails épisodiques. Le lecteur bienveillant et ingénieux, comme dit le poète Cervantes, complétera ce qui peut manquer à cette histoire de Charlotte et de Diane, que nous avons essayé de raconter dans un but louable, celui de prouver qu'il est encore dans le monde de belles natures, admirablement douées, et qui, par la noblesse du cœur, le charme de leur personne et l'élévation de leurs sentiments, peuvent nous réconcilier avec une époque trop décriée par les uns et trop louée par les autres.
FIN
TABLE
Pagret.