PROMENADE DANS LES MONTAGNES
Par une belie matinée de la fin d'avril, M. le comte de Tournai, en compagnie de M^e de Rosambel,sa petite-fille, partait à cheval du château de la Roche-Cantal pour une excursion à travers les bois et les vallons de ce beau pays montagneux où le printemps répand à pleines mains les roses saiivages, les violettes el les fleurs de genêts. La rosée avait été abondante, les branches d'un vert tendre étincelaient de gouttes perlées et brillantes; les gazons étaient semés de diamants liquides; des myriades d'alouettes gazouillaient dans Tair; la campagne exhalait des senteurs ' odoriférantes. Jamais plus douce matinée n'avait annoncé un jour plus beau.
Le cheval que montait Diane de Rosambel était de race arabe, mêlée à cette race limousine qui a beaucoup d'affi- , Dite avec ce que Ton nommait autrefois le genêt d'Espagne. Ce cheval était doux et ardent, un peu sur l'œil, vigoureux et leste comme un daim; il avait la crinière d'un gris d'argent et la robe pommelée de larges plaques couleur cape de Maure. M. de Tournai montait un bai brun du Mecklembourg de choix ayant de la taille et de la poitrine comme un cheval d'escadron. Le comte n'avait jamais renoncé à la selle carrée, dite à la française, garnie de fontes i Tarçôn et reposant sur un tapis de velours bleu galonné d'argent. Lui-môme portait un costume en harmonie avec Itt harnachement de son cheval. Il était botté jusqu'au dessus du genou, comme de coutume. Son habit de chasse était boutonné sévèrement, et la forme de son feutre rappelait un peu le chapeau de chasse de l'époque de Louis XY.
Un piqueur, monté sur un poney de grande race, vigoureux et excellent trotteur, suivait à quelque distance, portant en sautoir un manteau roulé. Le piqueur avait à l'arçon de sa selle deux fontes à pistolets, remarquables par
leur solidité et surtout par leur dimension. On pouvait voir aisément qu'elles n'étaient point garnies d'armes à feu^ car leur couvert de cuir verni était légèrement soulevé par divers objets soigneusement empaquetés.
Cette promenade avait un double but. On allait prendre le grand air et visiter quelques villages situés dans les montagnes.
La conversation s'engagea peu à peu^ à mesure que le chemin devenait plus montueux. Les chevaux allaient au pas de route^ mais avec une certaine impatience ; ils hennissaient et provoquaient auloin^ dans les pâturages^ les beu glements des taureaux et les aboiements des chiens de bergeries.
— Ma fille, disait le comte, je vous remercie d'avoir repris avec moi vos promenades à cheval. D'abord cet exercice vous fait beaucoup de bien, et moi je ne suis plus seul à chevaucher comme un chevalier errant. Ma fille, Tâge est arrité pour moi où la compagnie devient un besoin indispensable. Je ne vis plus depuis bien longtemps avec mes illusions, mes rêves, mes espérances; je vis avec des souvenirs, et les souvenirs sont conteurs.
— Eh! mon grand père, reprenait Diane, vous montez à cheval comme un jeune colonel de dragons. Vous feriez une campagne et vous enfonceriez un carré. Vous voilà plus ferme que jamais sur votre bon cheval d'escadron.
— Il est certain, mademoiselle , reprenait le vieux gentilhomme en maniant sa longue cravache, il est certain que sil'occàsion s'en présentait encore... Ah! parla corbleut... Mais laissons cela, nous avons à causer sérieusement.
— Sérieusement, mais gaiement, reprit Diane. Les plus grandes affaires du monde se sont traitées en dehors des congrès, qui ne sont, vous me l'avez dit, que des scènes préparatoires au nœud de l'action et au dénoûment.
— Sans doute, dit le comte. Aussi n'assemblerons-nous pas des conférences pour traiter la grande affaire qui nous occupe.
— Qui vous occupe, voulez-vous dire, car. pour ce qui
me regarde^ ce qui m'occupe le plus dans ce moment-ci^ c'est la culture de mes rosiers et les dispositions à prendre pour mes volières.' J'aurai des oiseaux magnifiques, monsieur le comte. On m*a promis jusqu'à des cardinaux-defeu et des bengalis, l'Asie et l'Amérique. Deux de mes amies de pension, mariées aux environs de Paris, se sont chargées de pourvoir mes cages.
— Deux de vos amies mariées> Diane. Elles ont votre âge et elles sont mariées depuis deux ans peut-être, ajouta le comte.
— Eh bien, reprit Diane, suis-je déjà caduque et ma tête commence-tellc' à radoter ?
— Non, Diane, reprit le grand-père, non, ma fille. Vous avez vingt ans, vous êtes d'une jeunesse de caractère ravissante. Ce n'est pas à moi de vous dire que votre beauté est citée partout; assez d'autres vous en rabattent les oreilles. Mais, mon enfant, quand on a vingt ans et qu'on s'obstine à rester fille, on se réveille un beau jour en ayant trente ans et sans être mariée.
— Ah! ahl dit Diane en riant, me voilà bientôt coiflFant sainte Catherine.
— Parlons sérieusement, ma fille.
— C'est difficile, grand-père.
— Ah I c'est difficile? Eh bien, mademoiselle, je vais bien vous obliger, moi, à ne pas me rire au nez. J ai reçu quatre lettres de gens considérables qui demandent votre m^in.
— Juste ciel 1 Tous les quatre 1
— Mademoiselle, je vous prie de m'écouter.
— C'est que, voyez-vous, mon cher granc[-papa, reprit Diane, Sultan a des caprices, des impatiences nerveuses, il danse plutôt qu'il ne marche. Regardez.
Et en disant cela, M^^* Diane, avec une grâce incomparable, faisait exécuter à son cheval les plus jolies courbettes du monde, suivies de soubresauts et de piaffero.ents cadencés.
— Allons, reprit le comte de Tournai, il n'y a pas moyen de résister à ce charmant diablotin. Mademoiselle, soyons
extravagants si vous vouiez. Pendant cette promenade^ jetons aux vents toutes les folies qui nous passeront par la tête... TeneZ; reprit-il après une secoadé de réflexion, parlons un [peu de cette bizarre aventure de l'autre jour qui, Mas! a failli coûter cher à notre bien-^imée Charlotte.
Le coup était habilement porté. Le cheval de M^^ Diane cessa tout à coup de danser; il reprit une allure régulière, et Diane elle-même, devenue sérieuse subitement, se rapprocha de son grand-père et lui dit d'un son de voix trèsposé.
— Ah ! mon père, si vous me parlez de Charlotte et de son chagrin, je ne ris plus. Pauvre Charlotte î
— Diane, reprit M. de Tournai, voilà trois jours passés depuis sa chute, depuis son évanouissement. Qu'a dit le médecin hier au soir?
— Il lui a trouvé moins de fièvre. Il espère que d'ici à cinq ou six jours Charlotte pourra quitter son appartement et même descendre au jardin.
— Dieu soit louéî ajouta le comte, j'ai eu une fièrepeur.
— Et moi un fier chagrin ! reprit Diane.
— Ma fille, c'est donc un mystère, continua M. de Tournai, on ne peut donc savoir la véritable cause qui a déterminé cet évanouissement subit. On dit que Charlotte tomba comme foudroyée.
— Je n'eus pas la force de la retenir dans mes bras, dit Diane; je la vis se renverser ; je la soutins de mon mieux; elle m'échappja, elle tomba sur le parquet... Ah! quelle frayeur 1
— Mais la cause de ce mal subit, vous la sa\ez, Diane?
— Oui, mon père.
— Et vous croyez devoir la taire.
— Je le dois.
— Charlotte vous l'a demandé?
— Non, mon père.
— Alors je ne comprends pas pourquoi...
— Un mot vous fera comprendre, mon excellent grandpère, car vous avez une loyauté de cœur incomparable. La
eaose qui a proToqué révanonissement et le malaise série«x de Charlotte ne doit pas être révélée^ parce qu'elle compramettrait peut-être la réputation de cette charmante et ver* tneose personne. Elle la compromettrait injustement... C'est lout ce que je puis dire.
— Bien, ma fille, reprit le comte. N'en parlons plus et cherchons tous les moyens de rendre votre aimable compagne à la santé, à la sérénité, au bonheur calme dont elle est si digne. Vous connaissez mon admiration et ma tendresse pour elle. Je ne puis me défendre d'un certain serrement de cœur quand je m'imagine que cette jeune fille peut avoir des ennemis secrets. Elle est d'un mystère qui m'inquiète et qui me peine beaucoup, je ne vous le cache pas.
— Rassurez-vous, mon père, nous aurons ses secrets et nous la guérirons de sa mélancolie. Remarquez cependant C(»nbien le fond de son caractère est eDJoué. C'est use gaieté contenue, qui s'échappe par élans comme des rayons à travers la nue.
— Diane, reprit M. de Tournai, Charlotte ne vous a-trcUe jamais fait entrevoir ce qu'elle ferait dans le cas où vous viendriez à vous marier ? Vous suivrait-elle ? Resterait-elle à la Roche-Cantal ?
— Voulez- vous la vérité vraie, mon père ?
— Oui certes I
— Eh bien ! dit Diane, Charlotte ne resterait ni avec vous, ni avec moi ; elle partirait' pour un couvent.
— Toujours le couvent î dit le comte. Elle finira par prendre Thabit.
— Non, mon père.
— Tiens, comment le savez-vous ?
— Je devine ; je compare, j'arrive à un résultat.
— Diable ! quelle logicienne !
— Plus que vous ne pensez. Remarquez que Charlotte, tout en aimant la r^raite, le silence, a peur de la vie daustrale. Elle adore l'indépendance tout en recherchant la solitude. Souvent elle l'a avoué, la solitude c'est la liberté.
68 LE GjLNT de DUNE
Quand nous Tavons vue à Nice pour la première fois chez les dames de la Visitation^ elle n'avait ni Thabit^ ni les habitudes réglementaires de la ihaison ; elle habitait un pa* Villon donnant sur le jardin et ayant la mer bleue pour horizon; elle était pensionnaire et non pas novice. Elle nous a même avoué qu'elle s'était réservé la liberté de sortir selon Toccasion^ tout en ne profitant jamais de ce droit convenu. Ce qui me prouve^ mon cher grand-père^ que Charlotte ne prend le couvent que comme un asile, un abri, en attendant quelque événement prévu de loin et qui déterminera chez elle un changement complet dans ses idées et son genre de vie.
— Ma fille, dit M. le comte de Tournai en soulevant son chapeau, j'ai l'honneur de vous faire mes compliments les
^ plus sincères. Peste 1 vous observez et vous définissez comme un philosophe, un philosophe chrétien, j'entends. Je ne m'étonne plus que vous ayez si bien deviné nos deux coquins de l'autre jour, MM. Saint-Germain et de Banqueville. A propos, croyez-vous que ce Banqueville soit parti, qu'il ait quitté les environs? Quant à l'homme d'affaires, il a repris sa tournée dans notre province, où il compte quelques clients.
— Des pigeons des montagnes qu'il plume probablement.
— C'est possible. Mais le Banqueville ?
— Je mettrai ma main au feu qu'il n'a pas quitté nos environs.
Vous l'avez consigné à la porte du château, mais soyez tranquille, cher grand-père, nous le découvrirons un jour sur les toits. C'est l'opinion de Charlotte, n'est-ce pas? Comment le connaît-elle si bien ?
— Autre mystère, monsieur le comte. Nous marchons sur des cavernes de secrets.
— Je le vois bien, dit en souriant M. de Tournai.
Tout en causant de la sorte, le vieux gentilhomme et la charmante écuyère arrivèrent au plateau de Saint-Laurent-les- Mon tagnes, situé dans une région élevée. C'était unoassez large
plaine^ an centre de laquelle brillait^ comme un miroir de Tif argent^ un petit lac ceinturé de roseaux à fleurs roses et de jonquilles. Cette eau^ entourée de prairies^ était pour le voyageur une surprise des plus agréables. Après avoir traversé des gorges assez sombres^ des défilés de rochers de basalte^ toute une chaîne montueuse et tourmentée^ le plateau vert et brillant était abrité au nord par des pics neigeux^ et au sud il s'ouvrait comme une immense terrasse sur Thorizon à perte de vue.
Un petit village^ situé à mi-côte au nord-ouest^ dominait le lac et ses alentours. Ce hameau était Saint-Laurent^ il était composé d'une centaine de maisonnettes^ la plupart couvertes de chaume et se groupant autour d'une petite église presque neuve^ mais adossée à un vieux clocher dont la flèche aiguë et la spirale élégante témoignaient d'une origine illustre. Il était évident que ce clocher^ d'une architecture merveilleuse^ avait appartenu à une antique abbaye^ dont il ne restait plus que les fondements. Sur ces débris vénérés^ on avait élevé Téglise rustique et le petit presbytère.
A la vue du lac qui étincelait au soleil, Diane jeta un cri de joie et proposa à son grand-père de faire le tour de la pièce d'eau pour respirer à l'aise les senteurs odorantes des joncs en fleurs.
-• Non, ma fille, dit M. de Tournai. Le lac est très-plein par la fonte des neiges qui a grossi les sources, et les prairies à l'entour n'ont pas un sol très-ferme dans cette saison. Quand les chaleurs de l'été auront durci les terrains circulaires, nous pourrons venir sans danger tirer des pluviers et des bécassines au bord du lac et des roseaux. D'ailleurs, ma chère Diane, vous savez bien que notre promenade a un but ce matin, et que nous devons revenir de bonne heure à la Roche-Cantal.
— Vous parlez comme Salomon, mon grand-père, dit Diane. Vous êtes la sagesse, moi la folie. Allons de compagnie; l'une tempérera l'autre.
— Allons, mon enfant, répondit le comte.
70 LE GINT DE DUNB
Alors^ se dirigeant un peu à gauche^ les promeneurs mirent leurs chevaux au grand trot, et, au bout de dix minutes, ils arrivèrent à l'entrée du rillage et s'arrêtèrent devant une maison de ferme située entre une cour et un verger.
M. de Tournai mit pied à terre le premier, et vint donner la main à Diane, qui sauta de cheval avec la légèreté d'une abeille. François réunit les brides et emmena les trois chevaux à l'écurie de la ferme. Diane et son grand-père parurent au seuil de la porte de la cour. Deux chiens énormes et enchaînés se mirent à aboyer d'une voix formidable. Il en résulta qu'une nichée d'enfants sortit de la ferme et s'éparpilla dans la cour, criant, courant et ne sachant plus où donner de la tête à la vue de ces visiteurs si bien habillés.
Un brave villageois d'une cinquantaine d'années vint audevant de M. de Tournai, le bonnet de laine à la main et l'air à la foif» enchanté et respectueux.
— Jacques, dit le comte, bonjour ; nous venons te voir, toi et ta famille. Comment va ta fille ?
— Un peu mieux, monsieur le comte, dit Jacques Martin, grftce aux bontés de mademoiselle qui lui a envoyé un médecin et d'excellents médicaments.
— Jacques, reprit Diane, allons voir votre fille. Je vous préviens que nous déjeunons chez vous ce matin.
— C'est un grand honneur pour nous, mademoiselle.
— Et pour nous un plaisir, maître Jacques, ajouta Diane en hâtant le pas.
— 11 faut que je prévienne mademoiselle et monsieur le comte, reprit Jacques, qu'il nous est arrivé depuis deux jours un étranger.
Dian^ sarréta. Le comte jeta autour de lui des regards de curiosité.
-T-^Un étranger ? dit-il. Et qui donc peut passer par ici? C'est un pays perdu dans les montagnes.
— Sans doute, dit Jacques, mais l'étranger que nous avons n'est pas un voyageur ordinaire qui cherche à aller
bien vite' et à traverser le plus de pays possible. C'est un jeaae homme qui a Fair de ne voyager que pour se promener et qui va cheminant dans toutes les montagnes des environs, cherchant des paysages à dessiner, comme il dit. Hier^ il a passé sa journée à crayonner du grand papier sur ce roeher qui domine tout le plateau. II a pris le lac^ et le village et les sommets couverts de sapins ; il a^ ma foi^ tout pris sur sa pancarte^ même des vaches qui pâturent dans les prairies.
— Ah t ah ! dit le comte de Tournai, un artiste, un touriste. Bon t et où est ton intéressant voyageur, Jacques?
— Ma foi, répondit le villageois, comme il couche dans la grange, il s'est levé sans qu'on fît attention à lui et il s'est sauvé de grand matin, sans doute pour aller chercher quelques nouveaux pays dans les montagnes. Et puis, voyez-vous, il n'est pas difficile, il s'arrête dans le premier gîte venu, et pourvu qu'il trouve du pain bis, du fromage, du lard et des œufs, il est content. Par exemple, il est généreux comme un roi; il veut toujours payer double.
— C'est un hôte précieux et rare, mon ami Jacques, dit le comte. Mais entrons chez toi.
La cuisine, grande et d'une propreté remarquable, était la pièce principale, on peut même dire la seule du rez-dechaussée de la maison. Un escalier de bois de sapin, situé dans un angle, conduisait à l'étage supérieur, où se trouvaient trois chambres. Au-dessus était le grenier, servant plutôt de magasin à paille et de colombier. M. de Tournai s'arrêta au rez-de-chaussée et prit place à la grande cheminée, où pétillait un bon feu clair et rose, fait avec des |K>mmes de pins et des branches de chênes. Diane se hâta de grimper l'escalier de bois et de se rendre auprès de la malade, la fille de Jaeques Martin, une jeune femme de vingtcinq ans, veuve depuis huit mois d'un mari qu'elfe aimait et qui lui avait laissé trois enfants. Mais la fille de Jacques Martin n'était point abandonnée du ciel, puisqu'il lui restai! son père et le tendre intérêt qu'on lui portait au château de la Ro6he-€l(antal.
Marie Villon était le nom de- cette jeune veuve^ un type de sagesse et de beauté. Elle avait perdu son pauvre Pierre Villon par suite d'un accident déplorable; il avait reçu un coup de feu dans la poitrine à une cbasse aux loups organisée dans un intérêt public par les -villages des environs. Pierre Villon était mort dans les sentiments religieux les plus louables. Il avait laissé un petit bien et une grande réputation de bravoure et de probité. Hélas 1 à sa mort Marie était enceinte de cinq mois^ et elle mit au monde un bel enfant^ un garçon que son père désirait depuis longtemps^ n'ayant eu jusque-là que des filles, f Bonne graine^ disaitil^ mais qui ne manque jamais. >
Mlle* Diane et Charlotte aimaient beaucoup Marie^ et à cause de ses chagrins^ et à cause de son charmant caractère qui ressemblait à sa gracieuse personne. Marie était malade assez sérieusement depuis deux mois ; il lui avait fallu renoncer à nourrir son petit Pierre, et c'était un gros chagrin pour cette pauvre mère. Voilà pourquoi Diane de Rosambel venait la voir quelquefois; voilà pourquoi elle dirigeait ses promenades vers le joli plateau de Saint-Laurent-les-Montagnes.
Quand elle entra dans la chambre de la malade^ ce fut^ de la part de celle-ci^ un cri de joie^ et ce furent des remercîments sans fin. Nous laisserons un instant M^^^ Diane tenir compagnie à sa chère Marie Villon pour nous occuper un peu de ce qui se passait en dehors de la maison de ferme; nous oublierons même M. le cotnte de Tournai^ causant pâturages et bestiaux avec Jacques Martin^ tandis qu'une grosse servante s'évertue à mettre une nappe blanche sur la table de la cuisine^ et que François^ le piqueur de M. le comte^ apporte sur cette même table du vin de Bordeaux et du pâté de jambon; provisions qu'il avait dans les larges fontes de sa selle^ et qui venaient se joindre avec prudence aux provisions de la ferme.
A un demi-quart de lieue environ du village de Saint- Laurent^ sur le versant d'un coteau tout boisé de petits sapins^ un jeune homme revêtu de la blouse des artistes et coiffé d'un feutre gris^ dessinait le côté sud du paysage.
ayant à rhorizon l'eau du lac et quelques pics lointains. Du point où il se trouvait, Tartiste givait parfaitement distingué le cavalier et sa compagne qui étaient arrivés depuis une demi-heure sur le plateau et qui s'étaient dirigés vers le village. JI avait même reconnu avec une assez vive émotion que ces promeneurs, aux allures aristocratiques, s'étaient remisés à la maison de Jacques Martin, à l'entrée du village, précisément au logis où lui-même avait établi sa résidence. L'artiste, très-préoccupé de cette apparition inattendue, délibérait avec lui-même pour savoir s*il rentrerait à la ferme plus tôt que de coutume, ou bien si, se réfugiant dans sa superbe indifférence, il continuerait à passer au travail en plein air le reste de sa matinée, sans se soucier de faire connaissance avec les nouveaux hôtes de Martin. Ce dernier parti lui paraissait le plus digne, mais il comptait sans un souvenir enflammé qui vint tout à coup de l'horizon et qui l'éblouit comme un éclair.
— Jour de Dieu ! s'écria-t-il, si le hasard, ou la Providence... Mais non, c'est impossible! D'ailleurs, au bois de Boulogne, elles étaient deux à cheval... Pourquoi n'y en a-t-il qu'une? Il est vrai que celui qui l'accompagne est âgé comme le monsieur du bois de Boulogne... Cependant on m'avait assuré, à leur hôtel, à Paris, que tout le monde était parti pour l'Italie... C'était peut-être une ruse pour me faire perdre la piste. Les concierges sont si gredinst Aussi, moi, ayant découvert que cette famille noble avait un château dans ce département, dans ce canton, suis-je venu rôder dans ce pays-ci, qui, du reste, est magnifique , et où je trouve des paysages à croquer^ tels qu'en Suisse ou dans les Pyrénées, il n'y en a pas de plus remarquables. Voyons, résumons-nous. Le concierge de la rue de Rivoli aura accepté mes dix francs et m'aura trompé en m'affîrmant que ce vieux gentilhomme et ses deux filles étaient partis pour ritalie. II m'aurait trompé deux fois plus si je lui avais donné vingt francs. Le comte de Tourna^, car je sais son nom, sera revenu chez lui avec ses filles (ou ses petitesfilles). De là, sans doute, il se disposera à voyager avec
elles. Et moi^ qui ne venais ici qu'eu désespoir de cause, et comme par manière de consolation^ pour voir seulement la cage de ces beaux oiseaux Je trouve les oiseaux et la cage. C'est providentiel 1 Je crois qu'une étoile me guide. Mon projet était, après avoir visité ce canton fleuri, de me rendre dans la grande vallée de l'Allier, pour visiter la Roche- Cantal et ses environs. Maintenant il faut changer de plan et ne pas me fourvoyer dans une aventure romanesque où je pourrais jouer un rôle ridicule.
On n'arrive plus dans les châteaux sans en connaître les hôtes comme au temps des trouvères et des chevaliers errants; ou si Ton fait cela, on passe pour un intrigant et on risque de se faire mettre à la porte. Réfléchissons. J'ai la plus grande envie de connaître le comte de Tournai et ses ravissantes filles ou petites-filles; l'une d'elles certainement a perdu le gant que j'ai trouvé, un gant dont je suis fou parce que' je devine la main; j'ai la plus grande envie de faire connaissance avec M. de Tournai, et justement le voilà qui dirige sa promenade vers ce village, et qui vient passer quelques instants pour se reposer sans doute à la ferme où j'ai pris un gîte. L'occasion est magnifique 1 Allons chez nous, où nous ferons connaissance avec cet honorable comte.
A ce raisonnement, trés-logique, bien qu'il partît d'une tête pleine de folies, notre ingénieux lecteur a certainement reconnu M. Robert Hardy, que nous avons laissé à Paris, cherchant à découvrir la belle inconnue qui avait perdu un gant au bois de Boulogne. M. Hardy, comme il Ta dit lui-même, avait été aux informations auprès du concierge de la maison, rue de Rivoli, que lui avait indiquée M"e Jacqueline, fille de M. Francœur, le garde-chasse, M. Hardy n'avait pu obtenir qu'un renseignement équivoque, à savoir que M. le comte de Tournai avait un château sur la limite du Bourbonnais et de l'Auvergne, dans la vallée de l'Allier, mais que M. le comte était parti de Paris pour l'Italie avec sa famille. Cette réponse, payée dix francs^ était une demi-vérité. Elle avait l'avantage de satîs-
faire aux prescriptions de M. de Tournai^ qui n'avait pas vouiu^ sans doute, donner un renseignement positif sur ce qu'il comptait faire en quittant Paris, et en jnéme temps elle ne pouvait passer pour un mensonge caractérisé aux yeux de celui qui payait dix francs une innocente indiscrétion. Donc M. Hardy s'était mis en route pour l'Italie, ayant tou-» jours sa relique dans son coffret pour découvrir 1 inconnue aux belles mains dont il était amoureux; mais son instinct ou son étoile (les fous et les grands hommes en ont une toujours), son étoile, disons-nous, Tavait entraîné à l'extrémité du Bourbonnais. Du reste, ce n'était pas trop dévier pour se rendre en Italie.
La chose est donc 'bien expliquée. On ne nous accusera pas d'inconséquence et d'obscurité. Nous reprenons notre récit, mais pour cela un repos est nécessaire, et nous donnons rendez-vous à notre ingénieux lecteur au chapitre suivant. «