LA MAISON DE CHASSE DE TALLOHBBEUSE PRÉS DE CORBEIL
L'auteur de ce livre se souvient qu'en l'année 1829 (il était fort jeune), la maison de cliasse de VallônL. *' appartenait à M. le comte de Merlini , un gentilhomme milanais, naturalisé Français selon la loi et surtout selon ses goûts et son caractère. M. de Merlini était un homme d'environ soixante ans, grand et noble, ayant une belle flgure, des cheveux poudrés à blanc, des manières superbes, exerçant chez lui l'hospitalité en vrai châtelain, l'esprit ouvert et gai, jouissant d'une santé florissante et d'une fortune en harmonie avec sa santé. Le comte de Merlini était veuf depuis trente ans. 11 n'avait jamais voulu se remarier, parce que, disait-il, les cinq sixièmes des mariages ressemblent à ces attelages composés de deux chevaux capricieux, dont l'un tire à droite et l'autre à gauche. D'ailleurs, M. de Merlini avait une grande passion , une passion datant de sa jeunesse, et
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gui, à rage mûr, Je possédait encore tout entier : la chasse.
Et quelle chasàe! la chasse au tif, tout simplement; mais à un degré si perfectionné et dans des conditions si savantes, avec des délicatesses si incroyables, que chez lui cet exercice était un art dans toute retendue de Texpression.
M. de Merlini se vouait surtout à Télève des faisans. La perdrix rinléressait médiocrement, la caille et la gelinotte ne lui paraissaient pas dignes de l'occuper un moment; il dédaignait passablement le gibier d*eau et méprisait le lièvre et le lapin. Sa passion, son amour, son admiration était le faisan; le faisan doré ou argenté, n'importe. La poule faisane était l'objet de sa tendresse, de son culte, sa fille bien-aimée, l'amusement et l'occupation de sa vie. Le coq faisan était son orgueil et sa joie. •
Aussi ce digne gentilhomme , comme on le pense bien, avait-il chez lui , à la villa Vallombreuse, les plus riches et lies plus florissantes faisanderies de France et de Navarre. Les veneurs du roi venaient le consulter, et tout chasseur sérieux prenait des leçons à son école.
* M. de Merlini était fort riche ; on lui donnait bien cent mille livres de retite.^Ëh bien! il les dépensait en entier à sa maison de chasse de Vallombreuse^ au milieu de ses coqs et de ses chères poules faisanes.
Le domaine dépendant de la maison de chasse élaft immense et presque tout entouré de bois où le gibier trouvait des remises aussi faciles que nécessaires à sa
conservation. Un mur circulaire ceinturait le domaine. Nul braconnier ne se serait risqué à franchir ce mur; M. le comte de Merlini avait trois gardes -chasse d'une vigilance redoutable; il eût poursuivi devant tous les tribunaux , jusqu'en cassation , un délit commis sur ses terres. De ce côté-là cet excellent homme, bon , doux, facile à vivre , charitable , d'une libéralité sans pareille, de'ce côté-là, le comte était féroce.
— Quel dommage, disait-il, qu'on ne pende plus de temps en temps un braconnier! comme ces justes exécutions profiteraient à la morale publique et à la prospérité de ce beau pays de France!
Très-bien I .^.. et si au moment même on venait à parler à ce terrible Robin des Bois de quelque pauvre famille des environs, il dépêchait vers elle un de ses gens, les mains pleines de secours de toutes sortes.
La maison de chasse était le seul bâtiment de maître de Vallombreuse, mais quelle maison, quel château eût valu cette chaumière! L'habitation se composait d*un grand corps de logis bâti dans le goût de ces belles villas qui se montrent çà et là sur les bords enchantés du Mincio ou sur les rives calmes de l'Arno. Les grandes salles et galeries du rez-de-chaussée avaient leurs murs revêtus de marbre aux couleurs variées.
L'escalier du perron lui-même était composé de larges marches marmoréennes , et dix colonnes servant de supports à la terrasse du premier étage étaient autant de fûts de marbre jaune et jaspé, dit marbre africain. De beaux vases surmontaient les piliers et les balus- ' trades.
Le rez-de-chaussée comprenait «n grand vestibule, une galerie toute peinte, au plafond, d'arbustes fleuris et d'oiseaux les plus éclatants de couleurs, d'une salle à manger au pavé de mos«y(que , d'un salon ovale ayant deux cheminées de porphyre rouge veiné, d'une bibliothèque, d'une salle de bain, et de pièces diverses d'une moindre importance.
Le preiiiier élage était composé uniquement de chambres à coucher, qui presque toutes avaient un petit salon attenant. Les offices et les cuisines se trouvaient dans la région du sous-sol, bâtis eux-mêmes sur de. grandes et belles caves. La villa était donc peu élevée, mais couronnée, sur ses qilatre côtés, par une balustrade surmontée elle-même de vases élégants , en été remplis de gerbes de fleurs.
Deux pavillons, destinés l'un aux gens de service, l'autre aux écuries et remises, étaient situés, un peu à distance, de chaque côté de la maison de maître ; la cour s'ouvrait au milieu et présentait au domaine une grande grille aux pointes dorées. Une pelouse toujours verte, située en face de la cour, conduisait aux faisanderies. Ici, nous renonçons à,toute description, n'étant pas de force à traiter de l'élève du faisan et de la vénerie en général, d'une manière digne du noble comte de Murlini.
C3S habitations, destinées aux poules faisanes et aux coqs servant à la propagation et à la ponte, étaient si remarquables que le roi Charles X disait quelquefois : « Si j'étais riche, je voudrais avoir des faisanderies comme celles du comte de Merlini. »
Revenons à Vallombreuse.
Telle qu'on la voyait donc à Tépoque de 1829, la maison de chasse de Vallombreusp était une rayissanle et originale habitation. Du mois de Septembre à la mi-janvier, des parties de chasse au tir y étaient organisées avec une rare distinction. Le comte de Merlini savait choisir ses hôtes, et ses invitations étaient faites avec une intelligence et une sûreté de jugement qui prouvaient une tète réfléchie et un goût parfait. Quelle grande et belle compagnie on pouvait voir chez lui ! Quelles ravissantes chasseresses se mêlaient à ces fêtes qu'on eût dit être renouvelées de l'élégante antiquité en l'honneur de Diane à la chevelure d'or !
Mais ce rêve rose et vert ne devait avoir qu'une durée bien limitée. Un jour, le comte de Merlini, encore dans la force de l'âge, plein de santé, se sentit pris d'un refroidissement subit. Il se mit au lit et mourut, dans la huitaine, d'une fluxion de poitrine : la mort des chasseurs, la mort des braves.
On dit que quelques heures avant de mourir, il fit ouvrir les fenêtres à balcon de son appartement donnant sur ses faisanderies. On dit q^'au rappel d'usage, on vil arriver à tire-d'aile de belles poules faisanes qui vinrent se percher sur les galeries des fenêtres et s'appro^ chèrent de leur maître défaillant pour becqueter une dernière fois du biscuit que leur présentait sa noble main.
11 mourut donc paisiblement et heureux, si toutefois on peut quitter sans regret une vie si douce et si al)ritée. Combien le pleurèrent 1 combien lé cherchèrent
longtemps en vain autour de œs champs fleuris, le long de ces ruisseaux et dans les retraites de ces bois : .
Pleurez, nymphes de Yaax!
ou plutôt, en nous adressant aux belles solitaires de Vallombreuse, disons avec le divin poëte latin ;
Lngete, Teneres, eapidinesqae.
Cependant, trêve à nos regrets aujourd'hui, car Thabitation de Vallombreuse est tombée en des mains bien dignes de la posséder, comme on le verra par la suite de cet ouvrage.
Revenons à notre époque présente et à notre récit, concernant Rosalinde, Rosemonde et leur entourage.
Près de vingt-cinq ans se sont écoulés depuis la mort du comte de Merlini, et cependant les traditions de la vie élégante de ce digne gentilhomme ne se sont point affaiblies à la maison de chasse de Vallombreuse.
Aujourd'hui, cette habitation a pour propriétaire une des plus charmantes femmes de l'Europe, M™® la comtesse de Ronoy, à qui nous donnerons souvent, dans ce livre, le nom de Charlotte, en la priant de vouloir bien nous pardonner cette familiarité en faveur de toute l'admiration que-nous professons pour elle.
Par une belle après-midi de septembre, au moment où les rayons du soleil couchant dorent les coteaux de vignobles situés sur la rive gauche de la Seine, un élé-
gant phaéton de chasse arrivait dans la coûtée Yaltombreuse. M. le vicomte' de la Rocheferney, Léopold, venait rendre visite à M°>« de Ronoj, qui était sa parente à un degré assez rapproché. '
Léopold s'était fait annoncer dès la veille; on l'attendait par conséquent. Le but de sa visite était sérieux. M. le vicomte avait de graves confidences à faire à sa belle cousine.
Quand Léopold arriva au grand salon, il trouva M^^^de Ronoj en face d'un élégant chevalet et occupée à peindre des fleurs et des oiseaux, un tableau fort en .harmonie avec la résidence de Vallombreuse. Charlotte se leva avec précipitation et alla au vicomte, lui tendant les deux mains, que Léopold baisa avec une vive et respectueuse affection.
— Ma cousine, dit-il, vous êtes certainement la femme du monde que j'aime» le plus.
— Oui, mon cousin, répondit la comtesse en riant de ce beau rire épanoui qui n'est donné qu'à la jeunesse ; oui, mon cher cousin, mais non pas la femme que vous aimez le plus au monde.
— De l'esprit et du cœur, madame la comtesse ! dit Léopold, mais c'est trop, et vous finirez par me tourner la tète.
— Alors, asseyez-vous et causons, reprit Charlotte. Vous dînez avec moi, n'est-ce pas? je suis toute seule, c'est-à-dire que j'ai Kilty, ma demoiselle de compagnie, et M. Dubouvreuil, que vous aimez tant... vous savez, mon régisseur ?
— Ah! Dieu, s'écria Léopold, Tliomme de France le plus insupportable quand il veut Têtre, et il le veut toujours. Quant à Kitty, je ne dis pas, elle est élégante et jolie. '
— Eh! mon cousin...
— Après vous, cousine, après vous, comme un satellite après une étoile.
— Vous avez donc de terribles confidences à me faire? reprit la belle comtesse. Mais savez-vous, monsieur Léopold, que je suis bien tentée de ne pas accepter ce rôle-là? J*ai Tair d'une tante, et pourtant...
— Oui, et pourtant vous n'avez que vingt-deux ans à peine; allez, allez, cousine, je ne sais pas si les anges Sont plus beaux que vous, mais je sais bien que tous sont très-jeunes et qu'on leur fait pourtant des aveux et des prières. Vous êtes ma dévotion, vous. Si je ne vous regardais pas comme ma patronne, je serais amoureux de vos yeux adorables, mais...
— Mais vous me nichez dans une chapelle, pour pouvoir vous dire mon adorateur et prendre mes conseils. Cest commode!
— Cousine, ne plaisantons pas, j'ai de graves chagrins.
— Oh! alors, trêve à la raillerie, dit Charlotte. Seulement, vous tâcherez de n'être pas trop lugubre en; me parlant de vos ennuis, hein? Je hais les crêpés noirs, quoique veuve, ou plutôt parce que je suis veuve.
— Et très-peu contrariée de l'être, belle cousine; vous portez des crêpes roses, n'est-ce pas ?
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— Ah ! monsieur le vicomte...
— Allons, de la franchise, chère et bonne Charlotte. Vous avez élé la femme du plus méchant mari de France, et^ qui n*a eu en sa vie qu'un mérité, c'est de quitter le monde après trois ans de mariage. Vous avez été sacrifiée, vous avez souffert héroïquement pendant deux mortelles années, et vous poussez la générosité jusqu'à honorer par un langage plein de dignité la mémoire du défunt. Paix à sa cendre ! mais à vous surtout paix et bonheur, mou incomparable cousine.
— Quand me ferez-vou3 vos confidences, monsieur de la Rochefernev? demanda la comtesse en brisant la conversation.
— Madame, quand vous voudrez. Seulement, pas devant Kitty^ celte enfant charmante, et surtout pas devant Dubouvreuil,qui a toujours un sac bourré de sentences à vider. Comment pouvez-vous garder auprès de vous un être si parfaitement constitué pour représenter l'ennui en ce monde, cousine?
— Bah ! je me suis faite à lui, reprit Charlotte*.. C'est un si honnête homme I
— Vous appelez cela un honnête homme, un être qui fait tout ce qu'il peut pour nous faire haïr la vertu?
— Mon cousin, je vous demande de l'indulgence pour ce vieux régisseur, que je regarde comme un ami de la maison.
— ^ Dites un vieux meuble... C'est bon, on le ména^ géra, on ne tapera pas dessus, il en sortirait trop de poussière.
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— Voici l'heure du dîner, dit Charlotte ; j'entends la voix de Kitty.
M"« Kitly arrivait, en effet, en chantant un rondeau et portant à pleins bras des glaïeuls et des iris : une vraie moisson de nymphe Aréthuse.
— Bon Dieu I s'écria Charlotte, elle a fauché tous les bords de l'étang !
— Madanie la comtesse , dit Kitty "en déposant sa gerbe fleurie sur la grande table de marbre, vous les peindrez, et plus belles encore. Ah ! mon Dieu, dit-elle en cherchant à s'enfuir, monsieur le vicomte f
Léopold courut après elle et la ramena.
— Méchante! lui disait-il en.baisant le boutdesdoigts de cette enfant, oh I la mauvaise, qui me hait parce que je l'adore et que j'ose le lui dire devant témoins!
' — A la' bonne heure! reprit la comtesse; que ces aveux-là, monsieur le vicomte, aient toujours des témoins; sans cela, Kitly et naoi nous nous fâcherions.
— Rassurez-vous, ma cousine, répondit sérieusement Léopold.
11 était six heures^u soir. La nuit arrivait, parée^de son voile brillant d*étoiles et répandant à pleines mains ces^ délicieux parfums d'automne inconnus des pauvres habilanls des villes. On sonnai t la cloche annonçant le dîner.
Exact comme un chronomètre, M. Dubouvreuil entra au salon. C'était un homme de cinquanle-cinq ans environ, assez grand, passablement maigre, agile et rgbuslc encore, d'une mise très-propre, et qui tenait le milieu entre les usages de la campagne et la mode adoptée dans le monde. M. Dubouvreuil avait une manie.
c*était celle de porter toujours son feutre gris sous le bras gauche, mêpfie en plein air et en pleiji soleil; aussi son illustre visage était-il basané comme un cuir de Venise. Quand il entra, il exécuta ses trois saluts d'usage, mais ce jour-là il y ajouta un quatrième salut pour M. le vicomte de la Rocheferney.
— Gorbleu! dit Léopold, il m'a reconnu du premier coup d'œil.
M^ie Kitty, blonde et rieuse, se réjouissait beaucoup du désappointement de Léopold et se proposait de ne pas l'épargner, en provoquant les sujets de conversation propres à exciter l'éloquence du plus ennuyeux des régisseurs.
On passa dans la salle à manger où le dîner attendait les convives. Deux laquais et un maître d'hôtel étaient à leur poste, chargés du service.
La conversation fut ce qu'elle devait être en bonne compagnie. Elle ne toucha qu'à des sujets généraux; le temps, la vie à la campagne*, les projets d'embellissements et de réparations utiles fournirent amplement au» dialogue des convives. Mais au moment du dessert, c'est-à-dire au moment où la conversation devint plus gaie parce qu'elle devint plus libre , M"« Kitty, lança son lièvre, et voilà qu'elle eut la folie de toucher à une question... politique.. C'était l'élément de .M. Dubouvreuil, qui lisait chaque jour trois journaux, depuis le titre jusqu'à la signature du gérant.
— Mon Dieu! dit Léopold à demi-voix et en se penchant vers sa cousine. Ahl Kitty me revaudra celai
— Mademoiselle, dit alors M. Dubouvreuil en cessant
de manger des quartiers de poires étalés dans son assiette, votre esprit est plus sérieux que votre visage, et c'est une justice que j'aime à vous rendre. Vous me demandez des nouvelles concernant ce grave démêlé de la Prusse et de la Suisse qui occupe l'Europe entière dans ce moment- ci? C'est une question capitale et qui eût été digne des délibérations du Congrès de Paris si elle avait été soulevée h cette époque. Vous n'ignorez pas, mademoiselle, les causes de ce déplorable conflit; j'ai déjà eu l'honneur de vous expliquer, avec la permission de M™« la comtesse, quels étaient les droits légitimes de S. M. le roi de Prusse sur la principauté de Neuchâtel. Si votre mémoire vous fait défaut, je suis prêt...
Dans ce moment-là , le vicomte cassa une charmante assiette de porcelaine de Sèvres sur laquelle il coupait en deux un fruit dur et glacé.
— Bien! dit Charlotte en souriant, un vieux Sèvres de moins et qui est allé rejoindre ses aïeux du dixhuitième siècle.
— Mille et mille pardons, ma bonne cousine, répondit Léopold touché on ne peut davantage de la bienveillance ravissante avec laquelle sa maladresse ou plutôt son impatience lui était reprochée.
Kitty ne riait plus , très-peinée de l'accident dont son étourderie était cause. Un regard de Léopold lui avait dit : Vous m'avez donné une crispation de nerfs en mettant ce damné. Bouvreuil sur le terrain de. la politique, et j'ai cassé mon assiette dans un mouvement de colère.
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M. Dubouvreuil ne s'aperçut même pas de Taccident.
H continua à parler avec un imperturbable sang-froid en s'adressant toujours à Kitty :
— La question, mademoiselle, est perplexe. Les droits de la maison de Brandebourg sur Neuchâtel sont des droits héréditaires, cette souveraineté provenant d'un apanage de la maison de Longueville qui , au dix-huitième siècle, s'allia, par les femtnes, à la maison royale de Prusse.
Ici, M.DubouvreuiPqui, pendant ce lourd exposé, avait parlé en levant les yeux au plafond pour se mieux recueillir,. M. Dubouvreuil, disons-nous, porta ses regards autour de lui , et reconnut qu'il était resté complètement seul dans la salle à manj;er. Mais un grand politique ne se déconcerte pas pour si peu; M. Dubouvreuil était lancé dans la pleine eau des intérêts de l'Europe et de l'élément diplomatique; il se leva sans interrompre le cours de sa polémique, et continuant toujours à parler à M^^e Kitty, dont il se croyait escorté, il rentra
dans le salon en reprenant de plus belle :
— Reste le point de droit, mademoiselle; une nation peut-elle, selon les lois éternelles de la justice, briser, par un élan spontané de la volonté , les liens de la tradition et de la légitimité? Peut-elle renverser ses constitutions primordiales et se transformer, en quelque sorte, par un acte libre et spontané? Yoxpopuli^ vox Jki, Je le sais, mademoiselle, je le sais...
M. Dubouvreuil était arrivé au milieu du grand salon et se trouvait précisément en face de l'élégant perchoir
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sur lequel caquetait Brésil, un des plus beaux aras du nouveau monde, le seul auditeur qui lui fût resté.
Qu'importe! M. Dubouvreuil n'était plus à lui; tout entier à la muse de l'éloquence, 'il poursuivait ses périodes.
— Le peuple, mademoiselle, c'est l'image de la famille; or, toute famille bien organisée ne peut, de son propre mouvement, briser, anéantir...
— Sans mentir, reprit Brésil, si votre ramage ressemble à votre plumage...
— Gomment! mademoiselle, répondit M. Dubouvreuil, vous doutez de cette loi si sage?...»
— Aimes-tu le fromage? dit Brésil.
— Quelle mauvaise plaisanterie! s*écria M. Dubouvreuil... A propos de Neuchâtel, vous vous livrez à celte allusion fantasque...
— Vilain! mets donc'ton masque! s'écria Brésil. Pour le coup, M. Dubouvreuil, rendu à lui-même,
reconnut avec stupeur qu'abandonné par ses convives, il haranguait un perroquet dans la solitude.
De grands éclats de rire retentirent dans le petit salon voisin. M. Dubouvreuil comprit sa fausse position , et il reprit gravement, majestueusement même, le chemin de l'escalier.
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