LA CONFESSION
, Gomme le terrible régisseur avait déserté le salon, il devint possible à M*'® Kitty d'y rentrer et de se mettre au piano, selon son habitude apr^s dîner. Elle avait ce qu*on appelle dans le monde un beau talent de pianiste et elle chantait à ravir. La voilà dbnc aux prises avec des nocturnes et des cavatines; mais, comprenant que dans le petit salon voisin, deux personnes avaient à causer assez sérieusement, la charmante jeune fille se contenta d'exécuter sur le clavier de vaporeuses mélodies, tempérant par degrés Féclat de son jeu.
En effet, M™e de Ronoy, assise sur une causeuse, en face du vicomte qui prenait du café et fumait un délicieux cigare, se préparait à entendre une confession dont elle entrevoyait le sujet.
Léopold parla ainsi :
— Oui, ma bonne cousine, j'éviterai les longueurs et je tâcherai de dire gaiement des choses très-graves. Vous attrister serait un crime, vous qui êtes faite désormais pour vivre d'une existence calme et sereine,
— Allez, mon cousin , reprit Charlotte , je vous donne carte blancbe, jusqu'aux larmes. cependant. J'ai pris la résolution de ne pleurer jamais que de joie. Oh!
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]e suis d'un égoïsme effroyable ; voyons, monsieur le vicomte.
— madame la comtesse, dit Léopold, vous avez été élevée dans un des meilleurs pensionnats de Paris. Il y a cinq ans que vous vivez dans le monde. Vos souvenirs du couvent sont donc encore .aussi frais que les fleurs que vous peignez.
-T- Cela est vrai, répondit Charlotte.
— Permettez-moi une question. Avez-vous conservé des relations avec vos anciennes amies de la pension?
— Avec plusieurs, oui, sans doute.
— Avez-vous cherché à revoir celles de vos compagnes qui, plus jeunes que vous de deux ou trois ans, étaient restées au couvent après votre sortie?
— A quoi bon cette seconde question, mon cousin? N'importe, j'y répondrai. J'avoue que, mariée presque immédiatement après ma sortie du couvent, je n'ai pas conservé de relations avec les recluses que j'y ai laissées. C'est une faute que je me reproche.
— Mais, du moins, ma cousine, avez-vous gardé le sou\enir de quelques-unes de ces ravissantes recluses, comme vous les appelez. Vous rappelez-vous M»e de Villefort?
. — Ah! s'écria Charlotte, voilà le voile déchiré. Voilà le paysage, et, dans le fond vaporeux, deux ondines, Rosalincte et Rosemonde.
— Précisément, dit le vicomte, deux suaves beautés...
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^— DoiU vous êtes épris? J'espère pourtant que vous avez choisi entre elles?
— Oui et non, répondit le vicomte avec un certain embarras. ^ ^ ,
— Comment, oui et non! dit Charlotte. Mais alors je ne dois plus continuer à vous écouter.
— Rassurez-vous. Voici le récit de mes aventures» Jugez-moi ; je ne plaiderai pas du tout en ma faveur.
Ici, Léopold raconta naïvement à sa cousine par quel hasard il avait aperçu dans le jardin du pensionnat la ravissante jeune personne dont il devint épris instantanément. 11 n'oublia ni le mur sur lequel il était assez sottement perché, ni la branche de lilas fleurie qu'il jeta aux pieds de la belle inconnue.
— Jusqu'à présent, dit Charlotte, c'est duFlorian tout pur. Continuez.
— Mon premier soin, reprit le vicomte, fut de m'informer du nom de cette incomparable jeune fille.
— Naturellement. El vous donnâtes de l'argent, beaucoup'd'argent, au concierge du pensionnat, qui, en échange, vous apprit «que la divinité dont vous lui traciez le portrait se nommait...
— M"ede Villefort, répondit Léopold, sans pouvoir tirer un renseignement de plus de ce maudit portier. Il prit mes deux louis et refusa Tes cinq ou six autres que je lui offris pour l'engager à s'expliquer plus au long. Cet hpmme était corruptible à dose modérée. Quel malheur !
— Gomment, quel malheur? dit la comtesse.
— Eh I certainement, vous allez voir. Je rentrai chez moi,, le cœur et la tête battant la campagne. Je vous épargne, ma belle cousine, la description des perfections divines' dé mon idole.
— Oui, passons. Quand je quittai le couvent, dit Charlotte, M"es de Yillefort avaient à peine quinze ou seize ans, et déjà elles étaient Tune et l'autre d'une admirable beauté.
— Ma cousine, reprit Léopold, un amoureux est un fou, mais un amoureux qui écrit est un archifou. Je pris la plume e^ je griffonnai dix, quinze, vingt lignes d*une extravagance inouïe probablement. Le lendemain, à la même heures j'étais sur mon mur, à la même place, mais plus caché que la veille. On arriva dans l'allée, on passa à six pas de mon gîte ; je lançai mon billet... Oh! dieux et déesses I on le ramassa, on l'ouvrit à la hâte et on le cacha dans le sein de la robe en fuyant sous les allées sombres. C'était fini. Le lendemain, un second billet était préparé ; mais, cette fois, ce fut un jardinier qui se trouva sous le mur.
Cet homme me regarda, et, à ma grande surprise, il m^fit un signe d'intelligence. Je compris qu'il était là chargé d'une mission de courrier de cabinet. Je jetai mon billet que je fis suivre d'un écu. L'un, et l'autre furent ramassés et emportés. Mon intrigue était nouée. 0 femmes ! A la sixième lettre, je reçus une réponse, dix lignes d'un style et d'une écriture admirables de distinction. On ne me laissait rien espérer, mais on ne me défendait pas de brûler toute ma viç, c'est-à-dire
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qu'on me réduisait à l'étal de cierge destiné à se fondre dans un sanctuaire.
— El c'est le jardinier qui vous fll passer cette in-: comparable réponse ? demanda la comtesse.
— Oui, madame, au bout d'une gaule. La correspondance continua de ^lon côté. J'offrais un enlèvement et un mariage immédiat. Quant à mon idole, je ne la revoyais jamais. Je ne l'avais vue en pleine lumière que la première fois, le jour de la branche de lilas; la seconde, le jour du premier billet, je ne l'avais qu'entrevue. N'importe. Ma proposition d'enlèvement reçut un refus formol. Je la "renouvelai. Mon éloquence commença à ébranler des principes, des convictions. Au bout de huit jours, je reçus une acceptation en neuf mots : « Demain, dix heures du soir, petite porte du jardin. » Comme tous les autres qui l'avaient précédé, ce billet n'était pas signé, remarquez-le , madame.
— Je remarque surtout, reprit la comtesse, qu'il serait peu convenable à moi d'écouter la suite d'un roman qui entre dans un chemin de traverse trèsscabreux, Kitty joue dans ce moment une admirable fantaisie de Schubert; si nous allions au salon pour entendre Kitty?
— Mon excellente cousine, ma providence, je vous en supplie, dit Léopold, écoutez-moi jusqu'au bout. Ce que j'ai à vous dire pourrait être dit devant Kitty elle-même.
— Je ne le crois pas; mais voyons, continuez, ajouta M™« de Ronoy.
— Le lendemain, à dix heures du soir, à la petite porte du jardin, dans la rue, une voilure attendait. La porte s'ouvrit, une jeune personne, enveloppée entièrement d'une mante, parut, accompagnée de sa femme de chambre. Ces deux femmes montèrent dans. la voiture, et je me plaçai sur le siège. Mon domestique partait à cheval en avant. Nous traversâmes Paris. Nous arrivâmes à deux heures du matin seulement à Fontainebleau, où nous devions prendre le chemin de fer pour Lyon et la Suisse, n'ayant pas voulu risquer d'être reconnus à la gare de Paris. A la gare de Fontainebleau, la jeune personne que j'enlevais tint à ne pas découvrir son visage voilé. Elle prit place, avec sa femme de chambre, dans une diligence du convoi, en ra'invitant à prendre place dans une autre voiture du même train. Nous partîmes. Le lendemain, à midi, nous avions passé la frontière. A une heure, nous arrivions à Genève. Là, il fallut se loger à l'auberge; nous nous rendîmes à l'hôtel de France.
Ma cousine, j'arrive à un dénoûment. A l'hôtel de France, M"« de Villefort daigna découvrir son visage. Je restai ébloui, confondu, écrasé dje surprise. C'était^ pour la taille, la grâce, l'incomparable majesté, la même jeune fille du jardin du pensionnat, la même qui avait ramassé la branche fleurie; mais les yeux de cette beauté étaient d'un noir de jais au lieu d'être d'un bleu céleste, tels que je les avais vus au jardin de Paris, et ses cheveux, au lieu d'être de couleur or-brun foncé, étaient d'un blond clair et doré comme un rayon de soleil. Quant aux traits, ils étaient presque les mêmes,
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mais avec une eipression de fierté hautaine que je ne leur avais pas trouvée à Paris,
Mes idées se perdirent. J'étais probablement trèsridicule, car le plus impertinent, le plus éclatant des éclats de rire vint m'atteindre en plein visage.
— Ah ! grand Dieu ! s'écria la comtesse, je crois deviner. Quoi! est-il possible, mon pauvre cousin?
— Oui, ma cousine; amoureux fou d'un ange, je lui avais adressé des lettres passionnées... C'était un démon à sa ressemblance qui m'avait répondu... Croyant enlever un ange, c'était un démon qui m'avait enlevé ! Ignorant que M"® de Villefort avait une sœur,' croyant partir avec Rosemonde, c'était Rosalinde qui, s'emparant de l'intrigue, m'avait emporté dans son char de feu, comme Alcine, la diabolique Alcine aux terribles enchantements I
— Mon cousin, dit Charlotte, arrêtez là votre récit. Vous m'en direz la suite une autre fais. Il faut que j'aille entendre Kilty jouant une symphonie de Beethoven.
M™e de Ronoy, placée à quelques pas du piano, et Léopôld assis à l'extrémité du salon, se mirent à écouter un des plus admirables thèmes du divin composi-^ teur; symphonie digne des harpes célestes et que la charmante jeune fille exécutait avec toute la poésie de son âme. Cette grande harmonie , cette belle dame penchée sur un vase étrusque, ce jeune homme perdu dans une immense rêverie, cette nuit si calme au dehors, ce noble salon, cette ravissante muse au piano , tout cela était d'un charme infini.
Quand M"* Kitly eut cessé de jouer, un silence extatique succéda aux accords harmonieux, et peut-être se serait- il prolongé longtemps si Kitty ne s'était retournée en disant :
— Eh bien, j'ai chanté dans le vide !
— Oh ! merci mille fois , ma chère Kitty,' dit le vicomte en allant lui baiser la main. J'avais la fièvre, et vous m'avez fait le plus grand bien.
— Ma chère amie, ajouta la comtesse, il faut que vous mettiez le comble à vos complaisances; allez nous préparer le thé dans la petite serre.
— Boni dit en elle-même Kitty. Je suis de trop. Les confidences vont revenir.
Elle sortit en souriant, en chantant une phrase mélodique. M™^ de Ronoy s'était assise sur une causeuse. Le vicomte reprit :
— Vous l'avez congédiée, et pourquoi ? Je n'aurais pas fait rougir ce calme, et jeune visage. Poursuivons ; le voulez- vous, cousine?
— Allez, mon cousin.
-:- Ma position, reprit Léopold , avait cela de singulier, qu'elle touchait en même temps au sérieux et au ridicule. M"<^ de VilLeforl me dominait complètement ; elle le comprenait à pierveille. Je ne pouvais m'expli- ,quer le but, la pensée secrète de cet étrange coup de main (je ne trouve pas d'autre expression] dont j'étais en quelque sorte victime. Rosalinde ne pouvait m'aimer; je n'étais pas assez fort pour me le persuader. -Rosalinde agissait donc sous l'influence d'une idée mystérieuse et avec un plan bien arrêté.
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Dans ces cas-là, chercher à déchirer le voile de Finconnu est un moyen qui ne manque pas d'habileté. D'ailleurs, ruser avec une femme comme Rosalinde était fort dangereux ; je devinais en elle un génie infernal, maître de lui-même et d'une bravoure à toute épreuve dans rêïécution d'un projet préconçu. Je me décidai à casser les vitres. Rosalinde donnait des ordres à sa femme de chambre et aux gens de l'hôtel comme si elle comptait s'installer pour longtemps à l'auberge de Genève. Quand je la vis plus posée et assise dans un fauteuil en face d'une fenêtre ouverte sur le lac, regardant avec étonnement l'admirable perspective des Alpes neigeuses dans le lointain du tableau, je vins me placer près d'elle et je lui parlai ainsi, avec calme, mais d'une voix ferme :
— C'est parfaitement joué, mademoiselle. Vous avez été aussi bonne tacticienne que spirituelle et de bon goût. En vérité, vous êtes admirable et je ne connais
. personne à Paris qui puisse vous être comparée, comme caractère, intelligence, fermeté, grâce et beauté. C'est superbe, ce que vous avez fait!
— N'est-ce pas? reprit-elle, sans quitter des yeui l'horizon du lac.
— Convenez aussi, mademoiselle, repris-je, que je n'ai pas été très-mauvais dans mon rôle.
— Oh ! non, dit-elle. Vous avez joué la dupe avec un admirable talent.
— N'est-ce pas? repris-je à mon tour. Maintenant» mademoiselle, il me semble que cette délicieuse comédie touche à sa fln. Me serait-il permis de vous deman-
der le mot secret de la pièce, de la charade en action, si vous voulez? Peut-êlre alors devinerai -je le dénoûment et je m'y préparerai.
— Comment! dit-elle, vous n'avez pas déjà deviné? Il vous faut des explications? Vous ne savez pas dans quel but vous m'avez enlevée ?
— Moi ! je vous ai enlevée, niademoiselle !
— Ah! vicomte de la Rocheferney, reprit-elle en m'écrasant d'un regard, de la fatuité I Vous voulez que je sois, moi, le ravisseur de votre adorable personne? Dans le poëme de l'Ariosle, Angélique aimait Médor à la folie et elle l'enlevait !
Mais qui vous a dit que je vous aime?
— Certes, mademoiselle, répondis-je, ce n'est pas ma raison, dans tous les cas, car je suis convaincu, au contraire , que je vous suis parfaitement indifférent. Voilà pourquoi j'espère que vous daignerez vous expliquer au sujet de l'aventure que vous avez dirigée si habilement.
. — Allons donc, dit Rosalinde, vous avez de l'esprit comme quatre, et vous vous moquez de moi.
— Non, mademoiselle, je parle sérieusement.
— Tiens! reprit-elle, en fixant sur moi ses grands yeux noirs, je ne vous croyais pas si naïf. Gomment, vous ne pouvez vous rendre compte du but de mon enlèvement et du motif qui m'a fait consentir à vous suivre?
-^ Non, mademoiselle.
— Eh bienl je vais vous aider. Vous m'avez enle-
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vée, parce que vous m'adorez, et je me suis laissé ravir parce que j'ai trouvé dans ce coup de tête un moyen facile, simple, prompt, excellent, de conquérir ma liberté. J'étais si profondément malheureuse dans cette prison qu'on appelle un couvent, un pensionnat, si vous voulez, que j'ai béni la main qui ouvrait devant moi la grille du cloître ou de la geôle. Ma reconnaissance envers vous est donc sans borçes , monsieur le vicomte, et je brûle de trouver une occasion de vous prouver cela.
Certes, en entendant de si douces paroles, tout autre que moi, peut-être, fût tombé aux pieds de celte enivrante beauté. Je n'en fis rien cependant. Rosalinde, avec ses séductions infinies, captivait mon admiration ; mais, comme l'égide de Minerve, en supposant la tête de Méduse aOssi belle que celle de Vénus, comme l'égide terrible, elle me pétrifiait.
Mon étonnemenl redoubla quand j'entendis ma charmante demander à sa femme de chambre si le dîner élail bientôt prêt.
— Vous comptez donc vous établir à l'hôtel de France, mademoiselle? lui dis-je.
— Pendant vingt-quatre heures; rassurez- vous, beau clievalier. Demain, quand j'aurai reçu de Paris les bagages que j'attends et qu'une personne fidèle doit m'envoyer- à l'adresse de M"® Prudence , nous prendrons passage sur le bateau à vapeur, nous traverserons le lac, et nous nous trouverons en pleine Suisse, déterminés à une longue excursion, comme doivent le faire de bons touristes.
— Très- bien, repris-je; mais une question, rnade^ moiselle?
— Vous êtes curieux? ajouta-t- elle avec une suprême ironie. s
— Un peu. Dame I la chose me regarde d'assez près, ,
— Voyons le drôle de visage que doit avoir votre question.
— Vous ne doutez pas, mademoiselle, continuai-je, que M™e Delaunay , votre abbesse, n*ait prévenu, à Theure qu'il est, M. Talamon.de votre disparition.
— Je n'en doute nullement, dit tranquillement Rosalinde. M. Talamon, le correspondant de mon père à Paris, est muni de tous les pouvoirs d'un tuteur. A l'heure qu'il est, comme vous le dites fort bien, prévenu par mon abbesse, qui aura été chez lui crier au rapt, au vol, au dol, à l'enlèvement, M. Talamon court tout Paris, et dans vingt-quatre heures la police et le télégraphe lui auront appris que nous sommes en Suisse. '