‹ Le gant de DianeChapitre 33 sur 53 · Eh bien, mademoiselle · texte numérisé non relu

Eh bien, mademoiselle

— Eh bien, monsieur le vicomte, demain soir, à rentrée de la nuit, M. Talamon arrivera à Gepève; il se rendra chez le chargé d'affaires de France, qui se mettra à sa disposition pour poursuivre et atteindre le ravisseur...

^ Eh bien, mademoiselle ? repris-je.

■^ Eh bien, monsieur le vicomte, nous auron*. demain traversé le lac de Genève et, libres comme deux che-'

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vreuils lancés ea pleine carrière, nous nous enivrerons du grand air de la liberté, gravissant les montagnes, fuyant à travers l'espace.

-r-Oh! parfaitement, répondis-je en commençant à me piquer au jeu. Nous tiendrons bravement la campagne, et fallût-il traverser les chaînes neigeuses, nous ir(Jns en avant. Mais enfin, la guerre a ses revers, et en supposant qu'un jour nous soyons surpris dans une retraite quelconque...

— Nous nous défendrons avec bravoure et nous battrons renriemi, monsieur le vicomte; ou bien, reprit Rosalinde avec une incomparable fermeté, si nous sommes sur le point d'être pris, nous lâcherons nos derniers coups de feu et nous nous ferons tuer. Ne voUlezvous pas vous faire tuer pour moi et avec moi, monsieur le vicomte?

— Ce serait enchanteur, répondis-je, malheureusement, les choses vont autrement à notre époque prosaïque. Un mandat d'amener est lancé contre les fugitifs; la gendarmerie, qui a des ruses infernales, surprend les amants. Monsieur est désarmé, pris et ramené sous escorte jusqu'à Paris, où on lui docfne un logement meublé aux frais de la justice, en attendant un bon procès criminel. Quant à Mademoiselle, elle est mise dans une bonne et solide voiture, en compagnie de monsieur son tuteur qui, en arrivant dans ce même Paris, ville terrible et charmante, l'amène tout droit dans une maison de santé; où il la fait garder à vue. Que dites«vous de ce chapitre de roman , mademoiselle ? Vaut- il le vôtre?

• Mademoiselle rosalindê lot

Ici M"ne de Ronoy interrompit Léopold, et souriant avec une finesse toute féminine, elle' lui adressa cette question :

— Mon cousin, un mot, s'il vous plaît. Votre raisonnement est excellent et vous avez bien fait de parler ce langage positif à M"® Rosalinde; mais, dites-le-moi fi^nchement, si vous vous fussiez trouvé avec Rosemonde à Genève, dans les mêmes conditions, auriez-vous mis sousle3 yeux de votre adorée le même tableau, lui auriez-vous présenté les mêmes idées, vues du même côté?... Répondez.

— Pourquoi répondre? reprit Léopold. Eh I ne voyez-vous pas que mon cœur n'était point avec Rosalinde?

— Ohl certes, je le vois bien, dit la comtesse. Poursuivez, mon cousin.

— Un domestique, reprit le vicomte, vint afnnoncer que ilfo^am^ était servie. Rosalinde prit mon bras et nous passâmes dans-la salle à manger, où nous attendait un excellent dîner.

— Quel bonheur, disait M"« de Villefort, quel délice de pouvoir manger à Genève, en face du lac, de ces belles truites saumonées que f aime tanti

C'était peu poétique, ma cousine; mais cela était dit avec une expression si originale et d'un ton si cavalier qu'en vérité c'était charmant. Au dîner, il ne fut question que de la Suisse et des folles espérances d'un voyage d'agrément. La nuit arriva. On nous proposa de descendre au salon de conversation, où se trouvait une réunion de voyageurs de très-bonne compagnie. Je crus

que Rosalinde allait refuser. J'étais un sot. Elle passa da«s son appartement pour donner quelques soins à sa toilette, puis venant me rejoindre :

— Eh bien! monsieur, me dit-elle, ne voulez- vous pas m'accompagner au salon de conversation? Songez qu'une jeune femme qui voyage doit être protégée par son mari. J'ai l'honneur de porter votre nom, monsieur le vicomte de la Rocheferney.

• Ma foi, tant de bravoure, tant de grâce, tant d'insoueiance l'emportèrent. J'offris mon bras et nous nous rendîmes au salon, où se trouvait nombreuse compagnie. Vous dire l'impression que produisit Rosalinde serait téméraire, je n'approcherais pas de la vérité. Au bout d'un quart d'heure, cette incomparable jeune fille avait pour admirateurs et pour amoureux, disons le mot, tous les hommes du salon ; au bout d'une demi-h^ure, elle était cordialement détestée par toutes les femmes. Son but, à ce qu'il paraît, était parfaitement atteint. Seulement, il fe\it avouer que mon rèle de^mari était assez

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difficile à jouer; je risquais fort de manquer de dignité.

Il me paraissait impossible de ne pas rencontrer à Genève, dans la belle saison, quelqu'un de ma connaissance. Cette idée me préoccupait assez fortement au salon de conversation de Thôtel de France.

Je vous prie de crTîire que ce n'était nullement par timidité de caractère, mais par une cause plus digne d'un homme de cœur; mon embarras venait de ma fausse position. Devant des gens de ma connaissance», devais-je, oui ou non, accepter la responsabilité de ma situation? L'accepter, c'était en quelque sorte prendre vis-à-vis de la société un engagement formel à l'égard de M"« de Villefort ; ne pas l'accepter était un acte entaché à la fois de ridicule et de lâcheté. La société a sa morale et ses lois, qui, sans blesser la justice, sont, dans certains cas, en contradiction avec elle.

Cependant, au bout d'une demi-heure, mes préoccupations s'évanouirent. 11 n'y avait personne de ma conlaissance au nombre des voyageurs. On jouait, on faisait de la musique avec ce laisser-aller de bonne compagnie qui est en usage aux ea^x. Un bal improviséint ranimer la soirée déjà fort gaie. Rosalinde eut, en inq minutes, des engagements pour défrayer tout uft liver. Rien ne l'embarrassait.

— Monsieur, vous êtes le vingtième inscrit à Genève; otre tour de rôle arrivera à Paris probablement.

— Ah! madame, répondaient des touristes naïfs, Bunes et blonds, c'est une grâce que je n'osais solliciter*.

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11 me sera donc permis d'avoir le bonheur de vous revoir? Celte espérance...

— Tous les bonheurs sont permis et l'espérance est une vertu chrétienne, répondait Rosalinde, entre autres choses. Vous êtes donc dans les meilleures conditions.

Continuez vos voyages, publiez vos impressions, et croyez que si jamais vous rie rencontrez, à Paris ou ailleurs, je ne vous priverai pas du bonheur de me revoir en vous ordonnant de fermer les yeux.

Celte ironie, celte insolence, cet air triomphant les rendaient tous fous ou à peu près. On me regardait déjà de travers, comme le mari deVEurope possédant la plus adorable femme et le plus indigne de son bonheur. Les uns me trouvaient slupide, j'en suis sûr; les autres cherchaient à savoir si j'élais un honnête homme, probablement; d'autres me tenaient, sur ma mine, pour un brytal, un tyran ; il y en avait même, j'en suis certain, qui prenaient in petto la résolution formelle de rae chercher querelle quelque part et de me tuer. On ne peut se figurer tout ce qui sç passe dans le cœiir de ces lotis poursuivants, échappés des écoles et partant pour leur, premier voyage, leur tour d'Europe, avec une forte provision de fatuité, des irritations de bonnes fortunes, un immense désir de filer un roman dont ils seront le héros et l'auteur. Quel jeune homme, jusqu'à vingt-cinq ans, a d'autre préoccupation que celle de lui-même? L'amour, c'est-à-dire le dévouement absolu, le renoncement personnel, le sacrifice toujours offert, l'amour tel que je le comprends aujourd'hui, madame, peut-il venir au cœur de l'homme ^vant trente ans?

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— Vous avez raison, monsieur mon cousin, reprit M™« de Ronoy; mais les femmes aiment sérieusement bien avant cet âge. Pas de réflexions; parlez-moi de Rosalinde.

— Oui^ ma belle cousine. Le bal allait son train ; le hasard- avait réuni ce jour-là les plus aimables voyageuses. On eût dit un rendez-vous donné à Thôtel de France, à Genève, des quatre coins de TEurope. Vous pensez bien que je laissais toute liberté à ma femme ef que je ne m'amusais pas à aller tempérer ses accès de gaieté. Je dois cependant déclarer ici que M"« de Villefort ne cessa pas un moment de se montrer de haute compagnie au milieu de cette folle réunion. Il y avait, il y aura toujours, au fond de ce caractère, un indomptable sentiment de fierté, disons mieux, de dignité, qui e^t la sauvegarde la plus sûre contre tout entraînement, à défaut d'autres freins.

• Il était minuit, et déjà quelques belles voyageuses devant partir le lendemain, commençaient à quitter le salon, lorsque je vis ma femme me faire signe de venir lui parler. Elle dansait une rédowa. Je m'approchai d'elle, Bt dans un moment de repos, cessant d'écouler les admirations de son cavalier, elle me dit à demi-v^oix'

— Connaissez-vous M, Talamon ?

— Je ne Tai jamais rencontré, répondis-je,

— Eh bien! reprit Rosalinde du son de voix le plus 3alme, il est ici.

J'allais ajouter un mot, lorsque ma femme ^ légère

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comme un oiseau, s'envola aux bras de son danseur pour un tour de valse. Je restai à la même place, prêt h tout événement, mais un peu étourdi, je l'avoue, delà brusque nouvelle qu'on venait de me donner. Quant à un plan de conduite, une résolution quelconque, tout cela était loin de ma pensée. L'inconnu était devant mes yeux; qu'allait-il arriver? que devais-je faire? je n'en savais absolument lien; je ne cherchais même pas à le savoir.

Rosalinde revint avec son danseur dont je remarquai la mauvaise humeur contre moi ,« me prenant pour un j<aloux atroce qui épie la conversation de sa femme au bal. Rosalinde laissa tranquillement ce monsieur cuver sa bile, et s'adressant à moi :

— :M. Talamon est ici, reprit-elle. Je viens de le voir debout prës de la porte, en passant dans un tour de valse. 11 m'a saluée. Il sera arrivé à Genève ce soir. Je vous prie ni de l'éviter ni de chercher à le rencontrer.

— Puisque je ne le connais pas, rêpondis-je.

— Oui, mais soyez sûr que déjà, lui, vous connaît de vue parfaitement.

Le danseur de ma femme était un de ces malencontreux dandys qui se mêlent de tout et se posent éfour* diment en don Quichotte dans l'occasion.

—^Gomment! madame,, ne s'avisa-t-il pas de dire à R/)salinde, comment! il y a quelqu'un ici qui pourrait vous occasionner de l'inquiétude, quelqu'un qui se permettrait de vous être désagréable?...

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— Non, monsieur, dit Rosaliude d'un air imposant; c'est un parent à moi.

Elle reprit la valse qui, Dieu merci, arrivait à sa fin; le protecteur de ma femme raccompagna jusqu'au canapé et Rosalinde lui adressa un salut, un reiaaerctment d'une telle expression que ce grand jeune homme prit immédiatement le congé qu'on lui donnaiL Le bal finissait. Rosalinde me demanda sa pelisse et elle prit mon bras pour se]retirer. Nous traversâmes une foule d^adorateurs empressés, haletants, qui tous m'envoyaient au fond du lac de Genève, de très-grand cœur. Quant à ma femme y elle marchait d*un pas si triomphant que je me sentis un moment très -vain de lui donner le bras.

— Quel succès, mademoiselle ! lui dis-je à voii basse, dans l'antichambre.

— Oui, reprit-elle, mais c'est le cas plus que jamais de triompher. L'ennemi nous suit, je ne doute pas de votre fermeté,

—Vous serez content de moi, mademoiselle, répondis-je, charmé, je l'avoue, de celte intrépidité, qui grandissait toujours en face du péril. #

— Ah ! ma chère cousine, vous allez avoir de moi une bien pitoyable opinion.

Bans ce moment-là, Rosalinde, charmée de mes sentiments chevaleresques, comme on disait autrefois, Ro*salinde, pour me remercier, me serra le bras, et j'avoue que je lui rendis son étrieinte cordiale.

"^Làl j'en étais sûrel s'écria M*»« de Ronoy. Je le

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savais bien, moi, que la sirène vous endormirait le cœur. Ah ! monsieur Tamoureux de Rosemonde !

— Que dites-vous là, ma cousine? dit Léopold. Je n'oubliai pas un moment ni ma situation, ni Tadorable enfant que je n'avais vue qu'une fois et que je devais aimer toujours. ^ ,

. — El vous serriez contre votre cœur le beau bras 4e sa sœur par un sentiment tout fraternel probablement ! Mais allez donc! vicomte, allez donc; nous somnaes encore dans l'antichambre Qu bal, et M. Talamon est à nos trousses, probablement.

Sur l'invitation de sa cousine, M™« de Ronoy, Léopold reprit son récit :

— Dans le salon de l'appartement de M*>« de Villefort> une table pour le thé était servie. A peine étionsnous assis autour de cette table que le domestique vint apporter une carte sur un plateau, en disant que la per- ^ sonne qui la lui avait remise nous demandait la permis- < sion de nous rendre visite. Rosalinde prit la carte et me | la montra. Nos regards se dirent entre eux qu'il n'y avait | pas à hésiter. {

-^ Priez ce monsieur d'entrer, répondis-je. Le domestique sortit et revint en annonçant :

— Monsieur Talamon !

Je me levai et marchai aû-devant de l'honorable banquier.

Nous nous saluâmes avec une exquise politesse*

— Voulez-vous me présenter, monsieur le vicomteî me dit-il avec un sourire de la. plus loyale aménité.

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M'adressant alors à Rosalinde :

— C'est M. Talamon, mademoiselle, lui dis-je.

— Ah! s'écria-t-elle en jouant la surprise. Gomment donc? mais c'est une bonne fortune inouïe 1 Que je suis heureuse! Vile, une tasse de plus. M. Talamon aimé 1^ thé, Ijui qui en reçoit d'ex(iuis des Indes orien^ taies.

En vérité, la scène, qui, pouvait être des plus fâcheuses, commençait d'une manière charmante. Jamais le personnage terrible d'im drame ne débuta sous des auspices plus aimables dans le rôle qu'il avait à remplir. M. Talamon, vous le savez, ma cousine, est le type de la distinction dans l'aristocratie de la finance. C'est le Montmorency de la banque, et par la naissance et par l'éducation.

Il prit place cordialement à la table du. thé. il offrit à Rosalinde ses affectueux compliments, s'informa de sa santé^ tout comme s'il était un voyageur ordinaire la rencontrant par hasard dans une auberge à l'étranger Puis, arrivèrent les admirations sur la' beauté du lac et du paysage alpestre, sur la suavité de la saison, et, en particulier, de cette belle nuit d'été où il avait le bonheur de retrouver une des personnes du monde qui lui inspiraient le plus d'affection. Rosalinde me parut un peu déconcerlt^e de ce début ; elle s'était préparée à une défense; elle était obligée de répondre à l'ennemi par les paroles les plus gracieuses.

— Et comment avez-vous laissé votre charmante

famille, monsieur?

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— Dans la meilleure santé, répondit M. Talamon. Ma femme et ma fille vous embrassent, mademoiselle; mon petit garçon se dit toujours votre chevalier.

— Vraimentl ajoutait Rosalinde; un amoureux de douze ans... quel succès!

— Eh ! mademoiselle, reprenait le spirituel banquier^ vous avez le don de magie. Vous pouvez tout, à ce qu'il parait. Qui vous résisterait, voyons?

Comme il s'était légèrement retourné de mon côté, je crus devoir répondre.

— Il est certain que mademoiselle peut l'impossible.

— N'est-ce pas, monsieur le vicomte? reprit l'honorable banquier en se hâtant^ d'avaler, par-dessus cette interrogation, une gorgée de tlié.

Mais ce prologue touchait à sa fin. Nous le pressentions, Rosalinde et moi. Voici ce qui arriva, à notre grand étonnement : M. Talamon sortit de sa poche un beau portefeuille, il l'ouvrit et en tira un papier qu'il me présenta sans articuler un mot. J'ouvris le papier plié en quatre, et je reconnus la copie authentique ^d'un acte Judiciaire en bonne forme, qui conférait à l'honorable banquier tous les pouvoirs d'une tutelle sur les deux filles de M. de Villefort, résidant aux Indes orientales.

— J'ai tenu avant tout, monsieur le vlfcomte, me ditil quand je lui rendis cet acte, à mettre sous vos yeux la preuve du mandat qui m'est confié, et que j'ai accepté.

— Très-bien, monsieur, lui répondis-je; et qu'elles

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sont vos intentions? puis-jc avoir l'honneur de vous le demander?

— Mes intentions! reprit-il. Mais ma conduite est toute tracée. Voici le droit légal qui parlera pour moi.

Dans ce moment-là, la porte du salon s'ouvrit et noiis vîmes entrer un monsieur en écharpe, suivi d'un autre monsieur qui paraissait être son assesseur. Un commissaire de police de Genève, à la requête du chargé d'affaires de France et de M. Talamon de Paris, venait constater à Yhôlel de France un flagrant délit de rapt en la personne de M"è Rosalinde deVillefort. Le coupable, le prévenu, c'était moi, car on me demanda mes nom, prénoms et qualité.

— Comment! mécriai-ie, à minuit, une violation de domicile chez un étranger! Ah! monsieur le commissaire...

— Monsieur, reprit d'un ton flùté le plus rubicond personnage de la Confédération helvétique; monsieur, c'est à la requête de votre gouvernement, qui a tout pouvoir sur les nationaux. Je suis obligé de dresser procès-verbal...

— A moins^ reprit alors avec dignité M. Talamon, que mademoiselle ne déclare qu'elle a suivi monsieur le vicomte volontairement, et qu'elle consent, dès aujourd'hui, par un acte libre de sa volonté, et avec l'agré^ ment de son père, que je représente, à accepter pour époux M. le vicomte Léopold de la Rocheferney, qui lui offre sa main en réparation.

Lasituatioe devenait très-grave. Nous étions pris dans

un piège à loup comme deux chevreuils courant les bois.

Je jetais un regard expressif sur Rosalinde. Elle me parut très-pâle, plus belle que jamais, mais un peu déconcertée pour la première fois. J'éprouvai, je l'avoue, une sorte de satisfaction à voir celte indomptable fierté un moment décontenancée. Toutefois, ce ne fut qu'un embarras passager ; la bravoure revint et prit le dessus.

— Monsieur Talamon, dit enfin Rosalinde, permettezmoi d'abord de vous exprimer tous mes remercîments pour Tadmirafble sollicitude avec laquelle vous veillez sur moi. Vous agissez comme un père rigide, mais plein de tendresse et de loyauté. Oui, vous avez raisoD, tout doit céder devant votre mandat. Eh bien, soit. Faites dresser le procès- verbal en (Question, c'est votre droit. Maintenant, voici le mien. Ayant suivi volontairement monsieur le vicomte, je mets à couvert sa responsabilité ; il n'est plus sous le coup des rigueurs de la loi". 11 dépend uniquement de moi seule; je suis la plaigiianto, mais l'arbitre aussi. Je vous déclare donc que, si j'ai le droit de réclamer une réparation, c'est-à-dire un mariage, j'ai également le droit d'ajourner cette réparation. Gardez par-devers vous le procès-verbal, mon excellent tuteur; c'est une pièce importante, un titre sérieux à faire valoir dans un temps donné. Mais rendez à monsieur le vicomte toute sa liberté, car je la lui rends moimême en le prévenant, toutefois, que je reste armée d'un droit, et qu'à une époque qu'il me conviendra de déterminer, je lui demanderai la réparation à laquelle la loi le condamne d'avance.

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Kst-ce bien jugé ainsi, monsieur Talamon ?

— Bien jugé! oui, mademoiselle, répondit-il. Seulement, permettez-moi de vous l'avouer, cet ajournement indéfini, réclamé par vous, m'étonne au dernier point.

— J'ai mes raisons pour cela, monsieur.

— Je vous crois, mademoiselle. Eh Bien! reprit-il en s'adressànt au commissaire , bornons-nous là pour aujourd'hui. Remettez-moi un double du procès-verbal et quemonsieurlevicomtereprenQesaliberte.ee n'est qu'un congé qu'on lui donne. Au p'temier appel, il sera tenu de donner satisfaction à la loi et à M^^^ de Villefort. Quand elle réclamera la réparation par le mariage, monsieur le vicomte l'accordera sans le moindre retard. S'il s'y refuse, une action au criminel sera intentée contre lui.

La surprise du commissaire de police était à son comble. Ce magistrat avait été appelé bien des fois dans ' sa vie dans le but de constater des délits d'enlèvement; mais, selon lui, jamais ne s'était encore présenté le cas où les oiseaux surpris dans un nid cherchaient à se fuir entre eux et à se remettre entre les mains de l'oiseleur.

La séance était levée. M. Talamon reçut en bonne forme un procès-verbal signé et parafé. On reconduisit jusqu'à la porte d'entrée monsieur le commissaire, avec tous les honneurs dus à son rang. On paya largement les frais aux agents de la force publique qu'on avait requis, et on revint dans le salon, comme s'il se fût agi de l'événement le plus ordinaire. J'avais- opposé, comme vous l'avez vu, ma cousine, une force d'inertie à cette

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action très- vive intentée contre moi. Mon rôle devait être passif; si j'avais voulu parier, dénoncer, faire éclater la vérité dans tout son jour, je provoquais une scène de scandale, je démasquais, tranchons le mot, une créature très- fausse, très-rouée, très-effrontée ; je perdais de réputation M"« de Villefort. Je n'en eus pas le courage, ma bonne cousine; donnez à. cela le nom de faiblesse, si vous voulez.

— Ah! Léopold, s'écria M"»*' de Ronoy, donnez-moi votre main. Vous avez été sublime de fermeté, de patience et de délicatesse.

— J'arrive au dénoûment de cette sérieuse comédie, ma cousine. Nous reprîmes nos places autour de la table à thé, comme si rien d'extraordinaire ne s'était passé. M. Talamon se mit à nous raconter tout ce qu'il savait de la chronique du monde à Paris. 11 finit cependant par tirer sa montre, et il nous apprit qu'il était deux heures du matin.

— Mademoiselle, dit-il à Rosalinde, ce serait compromettre votre repos que de rester plus longtemps. Monsieur le vicomte et moi allons nous retirer dans no^fc appartement, où nous avons encore à causer un peu. Vous savez, mademoiselle, ou plutôt vous ne savez pas que je serai à vos ordres demain matin, à dix heures. Nous retournons à Paris, et j'aurai l'honneur de vous accompagner. Rassurez-vous, toutefois, ce n'est plus au couvent que je vous ramènerai : vous en avez l^risé la grille d'une main très-vigoureuse, quoique très-blanche. M™<^ Talamon sera fort heureuse de vous offrir un appartement chez elle, rue Taitbout, en

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attendant que vous preniez une disposition quel- <:onque.

— Plus de couvent ! plus d'esclavage ! plus de pédantes à mes trousses! s'écria Rosalinde en se levant et en décrivant dans le salon un rond immense, qui finit par une énorme cloche bouffante lorsqu'elle s'arrêta; plus de Mme Delaunayl... Ah! monsieur, que vous êtes bon et que j'ai envie de vous embrasser !

Le meilleur des tuteurs lu4 prit les mains et l'embrassa sur le front.

— Folle! dit-il. Deviez-vous... Mais tout peut se réparer. En attendant, gardons bien le secret sur cette malheureuse aventure. On est très-méchant dans le. monde, mademoiselle.

— Je le sais, monsieur, dit Rosalinde en lançant un éclair de ses beaux yeux.

Mon rôle à moi était tout tracé. On me donnait un congé jusqu'à nouvel ordre. Il ne me restait donc qu'à faire mes adieux à cette impitoyable jeune, fille, qui, «étourdiment ou méchamment, m'avait jeté dans une position si fâcheuse. Elle comprit que je voulais prendre congé d'elle. Elle m'amena dans l'embrasure d'une croisée ouverte, et, là, en présence de la plus belle nuit du monde, elle me dit ces paroles à demi-voix:

— Adieu, vicomte. Vous avez été loyal; vous avez été brave; vous avez accepté* sans hésiter le seul rôle qui pouvait me mettre à l'abri. Je m'en souviendrai. Seulement , je dois vous prévenir que je suis maîtresse de votre sort, et que je ferais valoir mes droits contre

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t'.4i5 el f»AiS *.< llz^riàS^ Xp'aï gr»r. md pré, à m'épouser,

— Uo^ h\al^ q»itrl..i.»Qque?

— >• ►a. rej ril-^'Je aTec un accent étrange, mais ime iiTale quv je «i-rit^te et qui me hait; une lÎTale qui, née [lour me senir, s*»^ile à moi, et qui, jusqu'ici, a été traitée cr^mme ma 5«i'ur...

— Ah! je c »m| rends, lui dîs-je, et je vois tout maintenant. Ce coup de tèle de renlèvement, ce n'est pas Tamour qui l'a provoqué, c'est la liaine...

— Cest l'amour de la haine, oui, répondit Rosalinde en me regardant comme aurait fait une lionne. Adieu, ajouta-t-elle.

M. Talamon et moi nous nous rendîmes à un corps de logis donnant sur le jardin. Après avoir eu avec l'bonorable banquier une conversation sérieuse, mais dans laquelle je n'abdiquai pîas mon rôle de ravisseur^ j'allai ^ passer le reste de la nuit à me promener sur les magnifiques quais de Genève. A six heures du matin, je prenais le convoi direct qui partait pour Paris.

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