‹ Le gant de DianeChapitre 34 sur 53 · C.N VOVAGSVR EGARE · texte numérisé non relu

C.N VOVAGSVR EGARE

Léopold lerminail à peine le. récit de son étrange aventure, lorsque M"e Kitty vint prévenir M"*^ de Ronoy que le thé Tattendait dans la petite serre. On se rendit dans cette délicieuse cage de verre toute tapissée de verveines, de clématites, de jasmins d'Espagne et de'rosiers du Bengale. C'était une création du vieux comte de Merlini , et qu'on avait respectée et entretenue avec un soin particulier. Là, se trouvaient les arbustes et les plantes des deux mondes. Rien de plus élégant que ce salon de Flore éclairé, le soir, par un clair de lune de lampes d'albâtre ; la lumière inondait les feuillages de ' ses ondulations neigeuses et'd'lfne douceur infinie. Quel- . ques beaux oiseaux couleur d'émeraude et de rubis perchaient sur les branches hautes; plusieurs d'entre . eux gazouillaient, croyant voir apparaître le crépuscule. Une eau murmurante rafraîchissait l'air ; elte s'échappait en filet d'argent d'une rocaille et courait se perdre sur la terrasse par un canal de plomb tortueux et encombré de plantes marines, de nénufârs, d'iris et de petits joncs aux. crins d'or.

Une table rustique et des bancs de bois de houx composaient tout l'ameublement de ce pavillon fleuri.

On prit place autour de la table. Kitty servait le thé comme aurait fait la nymphe de cette grotte virgilienne.

M™« de Ronoy reprît la conversation.

— Maintenant, dit-elle, c'est à mon tour de parler, et ce sont des questions que je vais vous faire, mon cousin. Me voilà parfaitement au courant de votre situation dans le passé. Mais, depuis trois mois, qu'est-il arrivé? M"« de Villefort fut donc logée chez W^^ Talamon?

— Oui, lïia cousine. Reçue à bras ouverts, comme si elle venait du couvent.

— Personne ne se douta de Taventure?

— Le secret le plus absolu fut gardé.

— Et combien de temps Rosalinde resta-t-elle chez ses amis?

— Un mois. La belle saison avançait; M™e Talamon proposa à Rosalinde de l'emmener à la campagne. Elle refusa avec toute la grâce possible, et on ne sait trop comment elle obtint dft M. Talamon de loger .seule, c'est-à-dire avec trois femmes attachées à son service, dans un élégant appartement qu'elle choisit.

— M. Talamon me paraît avoir manqué de prudence, dit M™e de Ronoy.

— Il m'a assuré, ma cousine, que, d'après les termes du mandat qu'il tenait de M. le comte de Villefort, il ne pouvait s'opposer à donner^toule liberté à Rosalinde, si celle-ci l'exigeait, à sa sortie du couvent.

— Voilà qui est étrange! C'est une idée de l'autre monde.

MADEMOISELLE ROSÀLINDE 119

— Oui, ma cousine. M. de Villefort habite les Indes; c'est, dit-on, un homme fort extraordinaire.

— Excessivement riche? demanda GliarloUe.

— Riche comme un nabab, répondit Léopold. Sa flUe a chez Talamon un crédit illimité. ♦

— Ah! s'écria Kilty dont les beaux yeux pétillaient. En voilà une qui peut joliment se passer des fantaisies!

— Eh bien, mademoiselle! dit la comtesse de Ronoy avec une demi-sévérité qui avait bien envie de rire.

— C'est-à-dire, madame, que je la plains beaucoup- * tout en enviant un peu son sort, car elle est seule, elle

n'a pas comme moi une adorable protectrice.

— ^ Merci, ma chère Kitty, répondit la comtesse. Mon cousin, encore des questions. Revîtes-vous à Paris W^^ de Villefort?

— Oui, ma cousine, chez elle, où se rendaient quelques jeunes femmes du monde, assez folles, mais de bonne'compagnie. Je lui rends encore des visites; elle me reçoit avec bienveillance, sans affectation, comme tous les présentés chez elle.

— Et la réparation par le mariage ? et le procès criminel en cas de. refus?

— Tout cela, dit Léopold, est à l'état d'attente. La mine est chargée, elle peut éclater, s'il prend fantaisie à une belle main blanche d'y mettre le feu.

— Bon Dieu ! s'écria Kitty.

— Étrange! c'est étrange! dit la coiptesse Charlotte. Quant à Rosemonde, mon cousin?

— J'appris, répondit Léopold, que la sœur de Rosalinde existait bien réellement, qu'elle était divinement belle, sage et noble comme une reine très-chrétienne, et affligée au dernier point. J'appris que M. Talàmon, selon les termes de son singulier mandat, la retira du pensionnat dès que Rosalinde fut maîtresse dé sa liberté ; qu'i* la recueillit chez lui pendant quelques semaines et qu'au bout de ce temps-là il la plaça dans une ferme, aux Herbiers, chez Bernard, à seize kilomètres d'ici, La ferme appartient à M. de Villefort. Hélas! mon Dieu, j'appris aussi que l'honorable banquier fut obligé, bien malgré ui, de révéler à cette pauvre enfant sa position véritable dans le monde, selon la loi civile, et de lui déclarer que désormais elle devait passer sa vie dans la condition modeste d'une jeune fille de campagne. Une dot bien mince est assignée à Rosemonde, comme un douaire à. titre de don gratuit. Pour toute fortune, elle a mille écus de rente ; sa naissance est entachée d'illégitimité ; il lui est permis néanmoins de continuer à porter le nom de son père. J'ajouterai cependant qu'elle passe pour la nièce de Bernard , et que , pour tout le monde , elle est MW« Bernard.

— La pauvre et chère enfant! dit M™e de Ronoy. Ce père, qui habite l'Inde, est un impitoyable orgueilleux rajah I il a du sang de tigre dans les veines.

— Non, ma cousine; M. Talamon dit que c'est uh homme excellent, un peu original.

— Un peu! s'écria CharloUe.

— C'est un méchant original, dit M**® Kitty en essuyant une larme.

Dans ce moment -là , un domestique vint prévenir M™e de Ronoy qu'un étranger, arrivant de Paris par le chemin de fer et se rendant à Corbeil à pied , s'était égaré en quittant la station de Petit-Bourg et qu'il demandait qu'on voulût bien lui permettre de passer la nuit à Vallombreuse. Il avait été reçu par M. Dubouvreuil, et il causait avec lui dans la salle basse.

. — Cela regarde mon régisseur, répondit la comtesse ; dites-lui seulement qu'il soit prudent: il y a beaucouj) de vagabonds dans le pays. .

' — Madame la comtesse peut se rassurer, reprit le domestique; ce monsieur est un peu âgé et il a l'air fort honnête homme.

— C'est bon, dit Charlotte; rien ne ressemble plus à un honnête homme... 11 suffit. Qu'on ait soin de ce voyageur, et qu'on soit prudent.

A peine ces derniers mots avaient-ils été prononcés, qu'on vit apparaître sur le seuil de la porte, entourée de jasmins, la figure hétéroclite de M. Dubouvreuil. Le vicomte Léopold se leva brusquement et se dirigea vers de magnifiques magnolias en fleur, comme pour échapper à une conversation politique.

Kitty laissa échapper un franc éclat de rire.

— Eh bien, monsieur Dubouvreuil, dit la comtesse, il vous arrive un hôte ; prenez soin* de lui, vous n'avez pas besoin de ma [ler^ission : un bon souper et une chambre dans le bâtiment des communs, voilà.

— Madame la comtesse-, reprit le politique régisseur^ cet étranger, sous une apparence modeste, paraît être

lis MADEMOISELLE ROSÂLINDE

un liorome distingué; j'ai efQeuTé arec lui quelques sujets relatifs à la situation actuelle...

— Déjà! s'écria Charlotte; vous l'avez déjà entrepris sur la politique ! Ah ràî mon pauvre M. Dubouvreuil, c'est donc une maladie?

— Mais, madame la comtesse...

— Non, dit Léopold en passant à côté de Kitty, c'est •une rage tout bonnement. -

— Allez, monsieur, reprit Charlotte, faites souper votre voyageur et laissez -le se reposer. Demain, au grand soleil, vous coulerez à fond avec lui toutes les questions à Tordre du jour.

— L'assassin! murmurait Léopold, il le tuera, cette nuit, entre deuï protocoles.

— Quelles sont ces béles-là! s'écria Kitty. Vous avez dit protocole, monsieur le vicomte?

— Mademoiselle, reprit l'imperturbable jDubouvreuil, on entend par protocole un acte diplomatique par lequel deux puissances, plusieurs puissances, si vous voulez, s'engagent à...

— Monsieur Dubouvreuil, dit sévèremeiîtla comtesse, je vous prie de nous épargner toute explication diplomatique et autres ; je vous invite à retourner auprès du voyageur, et à donner des ordres pour qu'il soit bien traité. Allez.

H fallut obéir. Le régisseur salua et se retira.

— Ouf ! ajouta Léopold ; comme il prenait feu 1 Ahl jnademoiselle Kitty, vous 6tes jolie, mais maligne à un -égal degré.

MADEMOISELLE ROSÀLINDE iS3

— Monsieur le \icomte-, reprit-elle, j'ai besoin de ra*instruire ; Tamour de la science me dévore.

— Vous ! dit le vicomte ; vous mèneriez le gouvernement par le bout du nez.

— J'ai quelque inquiétude au sujet de cet homme qui vient ainsi sonner à ma grille à dix heures du soir, dit la Comtesse. Kitty, vous devriez descendre et aller voir d'un coup d'œil quelle figure a cet homme.

— Certainement, madame, répondit Kitty enchantée de la mission. Je vais lui porter un fier protocole, moi !

Elle quitta la serre avec la légèreté d'un oiseau qui s'échappe d'un massif deverdure.

— Kitty n'est plus là, dit la comtesse, veuillez m'expUquer, mon cousin, le but véritable de votre visite d'aujourd'hui. Que voulez -vous de moi, et que puis-je pour vous?

— Le voici, ma cousine. Me trouvant fatalement sous; la dépendance de Rosalinde, mon amour pour sa sœur n'a fait que grandir, et je sens que jjB ne pourrai supporter la vie si je n'épouse Rosemonde. Toutes mes réflexions sont faites :' je sais qu'elle n'a pas de fortune, je n'ignore pas que Rosalinde a des millions et que mes affaires et celles de mon père sont en fort mauvais état; je vois parfaitement qu'une union avec Rosalinde réparerait tout et me donnerait de l'opulence. J'ai appris que mon père faisait tout au monde pour me forcer à contracter ce mariage, qu'il agit avec ardeur" auprès de M. talamon, qu'il pousse même à des rigueurs contre

121 HÂDEMOISELLE ROSALINDE

moi, coDoaissaDt, je ne sais comment, mon aventure de Genève... Eh bien» ma résolution est inébranlable : je refuse formellement d'épouser la fille légitime, l'héritière du comtedeVillefort.J'adoresa fille illégitime y et je la veux, elle seule au monde, pour ma femme !

— C'est entendu, dit Charlotte. Et je puis quelque chose, moi, dans cette affaire ?

— Vous pouvez, ma cousine, prendre en naain ma cause auprès de mon père ; vous pouvez, par votre habile et angélique influence, faire que Rosalinde renonce à moi et parle en ma faveur à cette ravissante mais cruelle Rosemonde, qui me repousse, qui me méprise probablement, convaincue que je l'ai jouée, trahie pour sa sœur dont j'ambitionne l'immense fortune.

— Hélas! mon cousin, quelle mission me donnez-vous là! dit Charlotte. Vous me supposez un pouvoir que je n'ai pas. Quels moyens employer?...

— Ne cherchez pas, ma cousine. Dieu vous inspirera. Promettez- moi seulement de vouloir.

— Vouloir? certainement, Léopold, reprit CharloUe en soupirant, mais pouvoir! Enfin, Dieu est grand...

— Et voire amitié fera des mijracles, divine cousine.

— Oh! quelle exagération ! Mais vous aimez et je pardonne tout. Monsieur le vicomte, je ferai de mon mieux si l'occasion se présente.

— Laissez-moi vous baiser les mains à genoux, ma charmante Charlotte.

M. de la Rocheferney n'eut que le temps de remercier.

comme il Tavait dit, sa noble cousine ; Kilty revenait. Quand elle entra dans la serre, Léopold se relevait à peine; une larme brillait dans ses yeux.

— ^Eh bien, Kitty? demanda la comtesse.

— Madame, ce voyageur est un homme de cinquante ans eriviroii, très-simplement mis, mais d'un air trèsnoblé, d'une figure singulière, et s'exprimant avec une douceur et une modestie touchantes. Il paraît fort instruit; il a voyagé. Dans ce moment-ci, il soupe d'un assez bon appétit, en compagnie de M. Dubouvreuil, qui prend des détours inouïs pour amener la conversation sur le terrain de la politique.

— Mais c'est un crocodile que ce régisseur! s'écria Léopold, il dévore ceux qu'il rencontre. Qt^rens quem devoret. YexAoxïj ma cousine, pour ce latin de pé-. dant.

— Bon ! dit Kitty, je remettrai ce latin sous le nez de ce maudit Bouvreuil à la première occasion : Querens quem devoret; ce qui veut dire?

— Cherchant quelqu'un à dévorer, répondit Léopold.

— Délivrons ce malheureux étranger, repartit la comtesse. D'ailleurs, je veux le voir, il. m'intéresse.

Elle sonna, et donna ordre à un domestique de prier le voyageur de prendre la peine de monter dès qu'il aurait soupe.

— Si on consignait le vieux Bouvreuil à la porte? dit Léopold.

— Il nous arriverait par la fenêtre, mon cousin, répondit Charlotte.

i26 MADEMOISELLE RQSÂLINDB

— Ou par la chemiDée, comme uae chouette, ajouta M"^ KiUy.

Un quart d'heure après, un domestique venait annoncer :

— Monsieur Guillaume.

M. Guillaume était parfaitement inconnu de Léopold et de la comtesse. Il fut reçu avec beaucoup d'aménité. On rinvita à prendre du thé. 11 s'assit modestement au bout du banc rustique, et accepta une tasse que M"*" Kitty lui offrit. Charlotte attachait sur lui un regard de curiosité très -marqué. Léopold était distrait; il jela un <:oup d'œil sur le nouveau venu et se mit à jouer vec un perroquet.

— Madame la comtesse, dit M. Guillaume, permettez jnoi de vous offrir mes très-humbles remercîments pour l'hospitalité que vous voulez bien me donner. Je me suis égaré dans les bois en allant à pied de la station à Corbeil. J'ai cédé au désir de me promener un peu par une belle nuit. J'aurais fait plus sagement de poursuivre ma route avec le convoi.

— Vous avez des affaires à Corbeil? dit la comtesse. Demain, mon cocher vous y conduira, monsieur.

— Que de grâces , madame 1 oui , j'ai quelqu'un à voir aux environs, à seize kilomètres d'ici , à la ferme -des Herbiers.

— Aux Herbiers I dit vivement Léopold en quittant son perroquet et en s'approchant de la table,

— Oui, monsieur, reprit M. Guillaume. Le fermier Bernard a des comptes à rendre sur ses fermages à

MADEMOISELLE ROS-ALINDE 127

M. Talamon, banquier à Paris, et M. Talamonveut bien m'employer quelquefois pour le service de sa maison. Je suis courtier, monsieur.

— Je suis très-heureuse, moi, reprit la comtesse, de trouver l'occasion d'être agréable à quelqu'un qui se recommande de M. Talamon.

— Vous le connaissez, madame?

— Oui, monsieur, surtout par sa belle réputation.

— C'est, madame, un homme admirable; comme il y en a bien peu.

— Je suis ravi d'entendre parler ainsi d'un homme que j'honore comme le plus loyal et le meilleur de tous, ajouta Léopold, enchanté de l'aventure. Monsieur Guillaume, vous n'avez probablement pas besoin de mes services, mais si je puis vous être utile...

— Monsieur, j'ai les goôts très-simples et je me contente d'une position modeste. D'ailleurs, la bonté de M, Talamon...

•^ Oui, c'est une providence, reprit Léopold. ^ vous avez sa confiance, n'est-ce pas? •

— Je tâche de m'en rendre digne, monsieur.

— Il vous charge de ses afftûres dans Paris, à ce que je vois?

— Quelquefois, monsieur.

-^ Vous connaissez Bernard, le fermier des 'Herbiers?

-^ Non, monsieur. Mais j'ai une lettre de M. Talamon pour lui. J'ai à lui communiquer aussi quelques instructions verbales aii sujet...

423 MADEMOISELLE ROSALINDK

— Au sujet?... ajouta le vicomte avec vivacité.

— Oh! rien. Affaires de famille. '

— Écoutez-moi, reprit Léopold : je trouve une occasion de vous être agréable, je crois, monsieur Guillaume^ et je la saisis volontiers. Mon projet est de partir demain de bonne heure, avec la permission de ma cousine ; j'ai ici une voiture de chasse. Ma route est de passer près de la ferme des Herbiers. Je vous y amènerai, monsieur, et je serai ravi, en passant, de voir un instant Bernard el sa famille que je connais et que j'estime infiniment.

— Monsieur, vous me comblez, répondit Guillaume en s'inclinanl. Oserais-j.e demander à qui je dois des remerctments?

— A M. le vicomte Léopold de la Roche ferney, mon cousin, répondit M™^ de Ronoy.

Guillaume salua de nouveau en ajoutant :

— Monsieur le vicomte est, je crois, un des amis de la maison de mon honorable patron.

— Oui, oui, reprit Léopold. On doit parler quelquefois de moi chez M. Talamon.

— 11 me semble avoir entendu faire beaucoup l'éloge de monsieur le vicomte. •

— Ahr vous voulez me flatter, monsieur Guillaume; il y a dans cet intérieur quelqu'un qui dit de moi, j'en suis sûr, un mal affreux.

— Et qui donc ? reprit Guillaume.

— Une jeune personne admirable de distinction. Connaissez- vous M"» de Villefort?

— Oui, monsieur... beaucoup, de réputation. C'est un

MADEMOISEiLLE ROSALINDË '129

bien beau parti; mais M"« de Villefort, à rexemple des jeunes filles en Angleterre, veut jouir de sa pleine liberté ^vant de se marier. Du reste, c'est un ange de beauté et de vertu.

— Oh ! dit le vicomte, comme si une épine de cactus lui piquait le pied.

— Qu'avez-vous, mon cousin? demanda Charlotte en étouffant un sourire.

— Rien , ma cousine.

— D'un caractère charmant, reprit Guillaume; douce et bonne.

, — Ah! dit Léopold, gui, cette fois, dans un mouvement nerveux, s'était réellement piqué à un rosier.

— Pleine d'esprit ; une âme candide , d'une loyauté à toute épreuve dans ses relations; un peu timide peutèlre, ajoutait le rusé Guillaume.

— Gerlainement ; vousla connaissez à merveille, monsieur^ dit Léopold en se levant pour dissimuler un dépit <|ui avait bien son côté comique.

yime de Ronoy et Kitly se regardaient et contenaient avec beaucoup de peine des éclats de rire qui eussent paru fort singuliers à l'homme de confiance de M. Talamon, à l'admirateur des vertus de Ai"^ Rosalinde.

Mais un heureux hasard vint fournir un prétexte à l'bi- Parité de ces dames. Dans ce moment-ià même, entre deux magnolias et dans l'encadrure d'un vasistas soulevé, on vit apparaître la tète de M. Dubouvreuil, qui, placé en dehors de la «erre, s'adressa à M'^e de Ronoy et lui dit:

450 MADEMOISELLE ROSALIXDE

— Madame la comtesse, les journaux, du soir m'arriveut à rinstanl de Paris ; la question danubienne touche à sa solution, et le changement du caïmacan de Moldavie...

— Jour de dieu! caïmacan vous-même! s'écria Léopold en se jetant de l'autre côté de la serre.

Cette fois-ci, les éclats de rire purent s*épanouir loul à leur aise, et M. Guillaume lui-même ne put se défendre de partager la folle gaieté de la compagnie.

— Mais vous êtes fou, monsieur Dubouvreuil, avec voire Moldavie et votre caïmacan!... ajouta la comtesse.

— Comment! madame, reprotiail Dubouvreuil passant toujours la tête par le vasistas, est-(!e que ce magistral moldave ne vous révolte pas par ses ignobles procédés?...

— Mais je ne le connais pas, votre caïmacan, pas plus qje le moindre Moldave, pas plus que le plus pelit Valaque. Vous perdez la tête, monsieur Dubouvreuil.

— Non, non, reprenait Léopold; il a été mordu, c'est certain.

La soirée était avancée, et M^^ de Ronoy crut qu'il était temps de donner le signal de la retraite, dût-elle [)erdre quelques communications officielles venant des provinces danubiennes et des nouvelles du caïmacan.

Elle approuva fort l'offre que le vicomte avait faite à M. Guillaume, et elle ajouta même qu'elle avait un mol à écrire pour quelqu'un qui habitait aux Herbiers. Léopold tressaillit de joie en disant qu'il ^ chargerait de la commission.

— Non pas, reprit la belle comtesse en jetant un regard très- exjiressif sur le vicomte, ce sera M. Guillaume qui remettra ma lettre à Bernard. J'aime beaucoup aussi ce fermier et j'ai plusieurs graines à lui demander pour mon potager.

M. Guillaume s'inclina et se retira pour se rendre au logis qu'on lui avait préparé. Kitty et la comtesse passèrent dans leur appartement. Léopold resta seul à rêver dans le pavillon de Flore ; mais avec quelle vigueur il prit la fuite et se sauva par le grand escalier,, en se voyant tout à coup en face de la tête politique toujours encadrée dans le vasistas !

Page 1