‹ Le gant de DianeChapitre 5 sur 53 · LA HAIN ET LE GANT · texte numérisé non relu

LA HAIN ET LE GANT

Il est certaines natures énergiques qui ont pourtant, dans Toccasion, des timidités inexplicables.

Tel était M. Robert Hardy. Il eût bravé un danger avec intrépidité et, dans la matinée dont il est question, il éprouvait un embarras indicible en se rendant à la ferme de Martin où il était sûr de rencontrer le comte de Tournai et sa fille. Le hasard le plus heureux lui fournissait, cependant, une occasion qu'il avait ardemment désirée et pour laquelle il s'était mis en route résolument, déterminé qu'il était à faire, s'il le fallait le tour du monde pour découvrir la belle inconnue dont il possédait un gage sympathique. Robert Hardy était un poëte avant tout; philosophe par hauteur de caractère, homme d'imagination et enthousiaste par nature.

— Enfin, se disait-il à lui-même en descendant la pente de la colline j ce sont des gens de bonne compagnie ; ils sont

habitués à rencontrer des artistes, des gens d'esprit, et je ne suis pas un sot. Je suis convaincu qu'au bout de trois phrases nous finirons par nous entendre.

Et, prenaat son courage à deux mains, comme on dit, il doublait le pas, de peur de revenir sur ses premières résolutions. Cependant ce bel élan se calma. Quand Robert se trouva à cinq cents pas de la maison du fermier, il ralentit sa marche et se mit à cueillir quelques petites branches d'aubépine en fleurs , aux haies qui bordaient le . chemin. Excellent moyen pour perdre le peu d'énergie qui lui restait.

Mais le hasard le servit malgré lui ; les petits paysans qui jouaient autour de la maison de Martin aperçurent le monsieur de Paris, dont ils avaient admiré les images, et les voilà qui se mirent à courir, les uns au-devant de lui, les autres vers la ferme pour l'annoncer. Robert était pris ; il fallait entrer dans la cour , et il passa le seuil de la porte, non sans un assez vif battement de cœur.

A son arrivée, M. le comte de Tournai, qui était assis près de la grande cheminée de la cuisine, se leva et mit le chapeau à la main. Jacques Martin servit d'introducteur et nomma M. Robert Hardy.

— Monsieur, dit le comte, soyez le bienvenu. J'ai déjà entendu parler de vous. Vous arrivez à point pour prendre part à un déjeûner de ferme, que je me permets de vous offrir.

— A qui ai-je l'honneur de parler? demanda Robert en saluant avec beaucoup de grâce.

M. de Tournai se nomma. Nouveau salut de par et d'autre, Jacques Martin débarrassa l'artiste de tout son attirail, de son carton, de sa boîte, de son sac et de son bâton. Il offrit une chaise rustique à Robert, qui s'assit à l'angle opposé de la cheminée, en face du comte.

Les deux personnages s'observèrent l'un l'autre du coin de l'œil pendant une minute ou deux. Cet examen amena des réflexions rapides et une appréciation mutuelle assez juste. En général, le premier coup d'œil pénètre très-avant et devine autant qu'il pénètre. M. de Tournai vit qu'il avait

affaire à un^ nature d'élite ; M. Hardy vit qu'il avait devant lui un type de loyauté, mais qui n'était pas exempt de préjugés du vieux temps.

— Monsieur, dit le comte en rompant le silence le premier, vous aviez sans doute entendu parler des sites pittoresques de nos montagnes que vous visitez aujourd'hui en touriste et en artiste?

— Non, monsieur le comte, répondit Robert. A Paris, on ne s'occupe guère que de la Suisse, des bors du Rhin et des Pyrénées. On est assez mouton de Panurge. La mode est routinière; le monde élégant de cette année imite le monde élégant de l'année dernière. Il y a des siècles que l'usage veut qu'on aille parcourir les mômes contrées, et on y va.

— Cela est vrai, dit M. de Tournai. Il y a en France certains pays qui n'ont pas encore été découverts. Le nôtre et une partie de la haute Auvergne sont de ce nombre. Cependant on connaît beaucoup les monts Dore (le public dit Mont-d'Or) et Vichy. Savez-vous pourquoi ? parce que la haute compagnie, depuis deux siècles, s'y donne rendezvous, moins pour recouvrer la santé que pour s'y montrer, comme à l'Opéra ou à Longchamp.

— D'accord, monsieur, répondit M. Hardy. Quant à moi, je suis bien décidé à me poser, à mon retour à Paris, comme le Christophe Colomb de ces montagnes; je les ai découvertes.

— Pourvu qu'un autre, après vous, dit le comte, n'en devienne pas TAméric Vespuce. Vous savez que l'initié, trèssouvent, dévore l'initiateur.

— Oui, c'est Ballanche, un grand poëte en prose, qui a dît cela, répliqua M. Hardy.

M. de Tournai, assez satisfait^ se disait à lui-même :

— Hum ! voilà un artiste qui a lu. C'est rare ! Ordinairement ils commencent par peindre leurs tableaux ou par sculpter leurs marbres ; ils lisent après ce qui se rattache aux sujets qu'ils ont traités. Puis ils viennent vous dire avec aplomb : Mon siège est fait.

François, le piqueur, survint ;

— Quand monsiear le comte veut-il se mettre à table ? demanda-t-il.

— Quand iï plaira à mademoiselle, dit M. de Tournai.

— Eh l mon granl-père, je suis à vos ordres, reprit une voix claire et douce, du haut de l'escalier de bois.

— Venez, ma fille, dit le comte, nous avons un convive. Alors on vit la plus élégante des jeunes filles descendre à

pas lents l'escalier aux marches de sapin qui conduisait de la cuisine au premier étage. Diane descendait lentement, avons-nous dit, avec prudence, mais d'un pied si léger, qu'on ne devinait cette marche aérienne que par le tintement du joli éperon d'argent qui armait le talon de sa bottine gauche. M. Hardy se leva. Diane toucha le sol de la cuisine et répondit par une révérence de très-bon ton au salut un peu effrayé de Robert.

— Ma petite-fille, dit le comte à son convive. Puis, s'adressant à Diane : Je vous présente M. Hardy, qui arrive de Paris. Il est l'hôte de Jacques Martin avant nous, ajouta-t-il; c'est donc M. Hardy qui nous reçoit. Diane, vous devei avoir un furieux appétit ; si vous nous donniez l'exemple, nous .nous mettrionsà la table. |

— Ehl mais, très-volontiers, dit Diane, en indiquant une place à M. Hardy.

Notre lecteur ingénieux n'a certainement pas besoin qu'on lui fasse comprendre à quel point Robert devait avoir le cœur agité en prenant place à table, en face de M^e Diane, dont il allait contempler tout à son aise les mains aristocratiques et juger par ses yeux si ces belles mains étaient vraiment celles du gant, sa relique. Bien mieux, M. Hardy comptait sur une expérimentation d'un résultat certain'; il se disait : « Diane (il l'appelait déjà Diane tout court, dans sa pensée. Ces amoureux sont d'une familiarité !) Diane^ se disait Robert, doit infailliblement avoir aujourd'hui, en montant à cheval, des gants pareils à celui que j'ai dans mon étui. Les femmes de son rang n'achètent pas une seule paire de gants ; elles les font faire sur mesure, sur le même modèle et par le même fabricant, et elles les prennent par

douzaines. Donc^ attention^ je vais reconnaître les pareils de mon gant ; donc, Diane sera la belle inconnue que je poursuis^ la mystérieuse étoile de ma destinée. >

Il en était là de son raisonnement^ lorsque M"* de Rosambel^ se plaçant devant son converti parut avec les mains nues et se mit à servir du pâté de perdreaux avec une grâce incomparable^ mais sans gants.

— C'est qu'elle les a dans sa poche, se dit Robert. Je Tattends en sortant^ quand elle s'apprêtera à monter à cheval.

Il faut bien le dire ici^ cependant^ la vue des mains fines et blanches^ aux ongles rosés^ aux veines d'un bleu pâle^ les mains de Diane^ d'un modelé incomparable, donnèrent un peu de vertige à notre amoureux. Il les admira passionnément; mais à la dérobée et par des regards aussi furtifs qu'ils étaient ardents.

— Gertes/se disait-il, si sa sœur qui est restée au château a des mains plus belles^ c'est à ne plus y tenir. Je deviendrai fou.

Cependant la conversation prenait les sentiers divers et charmants du pays de la fantaisie. On causait de tout^ mais à bâtons rompus^ comme font des gens qui se voient pour la première fois. Paris^ les voyages^ le monde, les arts^ la campagne, la liberté^ les amitiés (sous-entendez l'amour)^ les ingratitudes^ les faussetés^ les sentiments vrais^ le hasard^ les rencontres^ les joies^ les chagrins^ le doute, la foi^ les souvenirs^ les rôves^ les illusions... Eh! mon Dieut nous n'en finirions plus si nous voulions énumérer tous les sujets de conversation dont le chapelet s'égrena^ pendant le déjeuner à la ferme^ comme des notes perlées sur le clavier d'un piano.

Que l'ingénieux lecteur vienne à notre secours et qu'il suppose tout ce que nous ne pourrons lui dire. Il a certes bien assez d'esprit pour cela.

Le déjeuner était excellent et les convives avaient un appétit de montagnards. M. de Tournai demanda du café^ mais avec un peu d'inquiétude. Quand il apprit que Diane avait tout prévu^ et quand il vit François armé d'une jolie café-

tière d'argent apportée du château^ sa joie fut expansive^ et il demanda à sa petite-fille la permission de lui baiser la main. Cette courtoisie de vieux gentilhomme^ . qui ne se démentait pas même auprès d'une enfant^ parut enchanter M. Hardy. Pour lui, c'était une étude nouvelle^ quelque chose arrivant d'une civilisation inconnue. Mais^ grand Dieu I quel prix n'aurait-il pas payé lui-même l'incomparable faveur qui fut si vite accordée au grand-père ! Certainement^ dans ce moment-là^ pour baiser la main de Diane^ la main du gant^ peut-être^ il eût consenti à avoir subitement les cheveux aussi blancs que ceux de M. de Tournai.

— Ma fille pense à tout, dit le comte. Prenez du café; monsieur; il est fait avec une perfection !... Je ne connais qu'une personne qui puisse rivaliser dans cet art-là avec ma petite-fille.

— Non, dit M"fi Diane, Charlotte fait mieux le café que moi.

— La sœur se nomme Charlotte, pensait M. Hardy; le nom est joli, un peu allemand ; n'importe, il promet.

— Monsieur, -reprit le comte, fumez-vous?

— Si monsieur fume ? se hâta de répliquer Diane. Vous demandez cela à un artiste, à un touriste, mon père ? Mais autant vaudrait poser la question au Vésuve lui-même.

— Comment, mademoiselle, reprit le comte, vous supposez que tout le monde...

— Tout le monde aujourd'hui, oui, mon père. Je fumerais bien dans l'occasion, moi, et Charlotte aussi.

— Par exemple I s'écria M. de Tournai, en ouvrant de grands yeux.

L'étonnement du vieux gentilhomme avait quelque chose de comique qui faillit compromettre la gravité de M. Hardy. Quant à M'** Diane, elle se mit à rire, mais de si bonne grâce qu'il n'y avait pas moyen de se fâcher, car pour racheter son aveu et son crime elle se leva, et s'approchant de son grand-père, l'air pénitent et les yeux baissés, elle lui prit la main à son tour et elle la porta à sa bouche fraîche comme une cerise.

— Vous fameriez^ ma fille ! dit le grand-père en jetant un coup d'œil attendri sur ce visage charmant. Vous fumez ! Et quand? et depuis quand, grand Dieu 1 Mais, mon enfant, c'est toute une révolution que cela 1 Je m'attends à tout maintenant... La France a perdu le sens moral et je ne sais trop ce qui pourra survenir dans les idées et les sentiments publics... Vous fumez, Diane! Mais alors l'ordre social peut être troublé, renversé... Ah ! voilà une fière découverte, ma fille, ma chère petite-fille !

M. Hardy était presque attendri. Ce Vieillard était pour lui un type très-extraordinaire ; il découvrait pour la première fois un de ces nobles débris de Tancienne société française, dans toute sa noblesse native et dans toute sa naïve grandeur. M. de Tournai, avec ses étonnements et ses préjugés, n'était point ridicule aux yeux de Robert, bien loin de là. Il était de son temps, avec une bonne foi et une simplicité sublimes. Aussi, M. Hardy se sentit en quelque sorte obligé de calmer un peu l'émotion si vraie de ce bon gentilhomme à qui l'aveu de Diane (cette charmante étourdie) pouvait, peut-être, causer quelque chagrin sérieux. H crut donc devoir prendre la parole et le rôle de conciliateur.

— Monsieur le comte, dit-il, veut-il me permettre une réflexion ?

— Bien volontiers, répondit le grand-père.

— Je m'adresserai donc à toute la bienveillance de M. le comte de Tournai, et je lui ferai remarquer que tout en n'admirant pas en aveugle notre époque, il faut reconnaître qu'elle est comme ses devancières, soumise aux lois inexorables des changements, et de la mode surtout. Autrefois on ne fumait pas, cela est vrai ; autrefois fumer était de trèsmauvaise compagnie. Mais le monde bien élevé manquait-il absolument de travers? A pieu ne plaise que je cherche à faire la satire d'un temps disparu et dont je reconnais les grandeurs autant que personne, mais à Dieu ne plaise aussi que je méconnaisse, pour l'honneur de mon pays, les mérites de l'ère contemporaine. L'usage du tabac, il faut nous

enfermer dans le cercle de la question, l'usage du tabac ne

date pas d'hier pour la soeiété élevée, pour I» baute compagnie ; la boîte à priser pouvait avoir son élégance, mais par elle-même, et en raisonnant dans le sens absolu, valaitelle mieux que le cigare ou la pipe? Il me semble — je puis me tromper — que le tabac aspiré par les narines n'est pas une chose beaucoup plus distinguée que le tabac réduit en fumée et repoussé par la bouche. D'ailleurs, il y a fumerie et fumerie, et lés plus fastueuses cours orientales n'ont pas trop perdu dans Timagination des peuples et des natures d'élite, parce qu'elles ont adopté l'usage de fumer, même en cérémonie. Le sultan, le shah de Perse, les rois de l'Inde, les empereurs de la Chine et des îles du Japon, ne sont pas de minces personnages, et ils fj^ment comme des caporaux. Quant aux souveraines de ces pays des fées, elles n'ont rien perdu dans notre esprit en fait de grâce et de beauté, parce qu'on nous a appris qu'elles aspiraient continuellement l'essence aromatique de la plante tabago. Je vais plus loin, monsieur le comte, et j'affirme, d'après des autorités sérieuses, qu'aujourd'hui, le préjugé contre le tabac a tellement perdu ide son importance, qu'il n'est pas rare de rencontrer dans les cours souveraines de l'Europe, des dames de trèà-haut rang et des princesses du sang royal ou impérial, qui fument de très-bons et très-précieux cigares. L'élégance des manières rachète tout à fait la défaveur attachée à ce malheureux tabac, qui était digne d'un meilleur sort.

— C'est bien plaider, cela, dit M. de Tournai. C*est plaider en habile homme, monsieur ; mais vous me permettrez de vous dire à mon tour qu'il m'est assez dtffîeile de me faire subitement à l'idée que M"« de Rosambel, ma petite^fille, fume comme un matelot. Que diantre ! pour admettre cela sans se révolter un peu, il faut y être.préparé de loi», et ma chère Diane n'a pas pris beaucoup de précautions pour m'avouer son goût très-extraordinaire.

— D'accord, monsieur le comte, d'accord, répondit M. Hardy.

— Vous avez parfaitement raison, mon excellent grand-

père, dit Diane. Dès ce moment-cî je renonce à fumer. Charlotte fera devant vous le même serment.

— Das serments! reprit en souriant le noble comte. Je n'en demande à personne ; surtout, ma ûile, ne vous engagez pour personne.

— Comment? reprit Diane, vous doutez de Charlotte?

— A Dieu ne plaise ; c*est Tâme la plus loyale que je connaisse.

— Et moi, mon père?

— Vous aussi, Diane. Deux étoiles pour la pureté et Téclat.

— M. le comte, crut devoir ajouter Robert, doit être bien fier de ses deux filles !

— Monsieur, dit le vieux gentilhomme, voici ma petitefille. M"* Charlotte est une personne des plus distinguée que nous avons adoptée dans ma famille.

— Ah I se dit Robert, je donne à gauche. Puis il ajouta : Mille pardons, monsieur le comte. L'éloge était si complet qu'on pouvait très-aisément s'imaginer que ces demoiselles étaient sœurs.

Diane s'inclina légèrement et dit avec une gaieté ravissante :

— Réservez vos admirations pour ma sœur, monsieur, et même faites-en bonne provision. Vous êtes peintre et un peu philosophe, je vous prédis que Charlotte est un type merveilleux à étudier.

— Eh I mon Dieu, dit M. Hardy, vous m'effrangez ! Seraitil indiscret, poursuivit-il, de vous demander si M"« Charlotte a passé sa vie auprès de vous ?

— Oh I oh ! reprit le comte, vous touchez là, monsieur, à un monde de mystères. La personne dont il est question n'est auprès de nous que depuis deux ans. Eh bien, nous, ses amis les plus sincères, nous ne connaissons d'elle que ses rares perfections. Sa vie est fermée dans le passé. Elle est voilée comme un sanctuaire, et, en vérité, si M"* Charlotte ne nous avait été confiée par la plus vertueuse des femmes, par la digne supérieure d'une communauté que nous connaissons beaucoup dans le Midi, nous aurions

toutes les raisons du monde pour nous défier de cette adoption. Oui^ monsieur^ ce fut dans un voyage en Italie que nous rencontrâmes la noble et belle personne dont vous parle ma fille. Elle s'était réfugiée au couvent après de grands chagrins^ probablement. Ma fille fît connaissance avec elle chez les religieuses^ et depuis lors elle nous a suivis^ et nous ne pouvons plus nous passer d'elle. C'est fort extraordinaire que cet attachement spontané et solide pourtant comme une amitié d'enfance^ n'est-ce pas ?

-— Oui^ monsieur le comte^ dit Robert devenu disirait ou rêveur. Ce qui m'étonne un peu, permettez-moi de vous l'avouer, reprit-il , c'est que M^^^^ Charlotte ait encore des secrets pour ses nobles hôtes^ et surtout pour vous^ made* moiselle.

— Je connais le nom de sa famille; je sais où elle est née; je n'ignore pas de qui elle est fille, et surtout de quelles admirables vertus elle est douée. Cela ne suffît-il pas, mon* sieur, pour aimer les gens ?

— Oh! parfaitement, répondit Robert un peu étonné d'avoir été si loin dans ses questions.

Mais il était lancé, comme on dit, et sa curiosité l'emportait. D'ailleurs les regards de Diane étaient d'une expression si bienveillante, que le plus discret des artistes se crut autorisé à abuser un peu de la permission de questionner.

M. de Tournai, selon son habitude après le repas du matin, sommeillait légèrement, sans pour cela quitter son attitude ordinaire. Il dormait assis sur sa chaise et le corps droit, la tête haute. Cette faculté de sommeiller ainsi se retrouve quelquefois chez les vieux chasseurs et les anciens militaires. Il arrivait aussi au comte de dormir à cheval, mais de ce demi-sommeil qui laisse à l'esprit assez de liberté pour surveiller le corps appesantL Diane s'aperçut de la surprise de Robert, qui regardait avec curiosité le grandpère sommeillant, dans l'attitude d'un homme éveillé.

— Monsieur, dit-elle, voilà un petit phénomène qui se produit devant vous. Mon père est là aussi solide sur sa chaise qu'un marbre sur son socle. Il dort parfaitement* Je

Tai vu dormir debout, l'épaule appuyée contre un arbre , c'est sa manière de se reposer à la chasse.

— Ce que j'admire, mademoiselle, reprit Robert, c'est surtout la sérénité de ce noble visage. M. le comte a traversé la vie en souriant. Il doit avoir autant de calme que d'énergie. Quels beaux types perdus que ces organisations d'une autre époque !

— Monsieur, reprit Diane avec une finesse adorable, ce n'est pas, avouez-le, mon grand-père endormi qui vous préoccupe le plus dans ce moment-ci.

— Comment, mademoiselle?

— Ce qui vous préoccupe surtout, c'est une vision. Vous avez une très-grande curiosité éveillée au sujet d'une belle inconnue, absente de la ferme à l'heure qu'il est.

— Mademoiselle, vous m^étonnez à un point...

— Extrême, n'est-ce pas ? Que voulez-vous, nous autres femmes, nous devinons. Le sphinx antique était à moitié femme et à moitié lionne; la sibylle était femme. Aujourd'hui même il y, a plus de voyantes que de voyants. Allons, monsieur, que voulez-vous savoir encore au sujet de Charlotte?

— Eh 1 mais, se disait Robert très-effrayé, je suis à peu près perdu. Cette jeune fille commence à avoir sur moi une terrible domination I

— En votre qualité, d'artiste, vous voulez savoir quel est le caractère de beauté de Charlotte? Eh bienl monsieur, figurez-vous une beauté grecque, mais d'un type moderne, une Albanaise par l'élégance de la taillé et la svelte tournure, et une Corinthienne par la pureté des traits. Charlotte a les yeux d'un bleu foncé, un bleu de ciel napolitain, et la chevelure d'un brun à reflets d'or. Je ne sais pas si je m'explique bien. Je décris avec le sentiment de l'admiration beaucoup plus qu'avec la précision du photographe.

— Mais, mademoiselle, c'est admirable ce que vous me dites là, reprit Robert, et je ferais, sans l'avoir vue, le portrait de votre charmante amie.

— Ah ! monsieur, ajouta Diane, voilà pour l'extérieur de

la personne. Mais l'âme, l'esprit, le caractère, rinstmction, la grâce delFimagination, la gaieté tempérée par la sensibilité, les talents sans nombre... Ah 1 monsieur^ qni décrira tout cela ?

— Qui ? dit* alors Robert avec animation, mais M"* de Rosambel, qui est certainement la ressemblance parfaite de ce beau type dont elle me parle en ce moment.

En parlant ainsi, M. Hardy avait le regard brillant ; son émotion se traduisait par une exaltation qui n'échappa point à la pénétration de M"* Diane. M. Hardy sentait que sa tête s'égarait, et il fut sur le point de prendre la main de cette ravissante jeune fille dont le sourire et le son de voixTenivraient.

Diane, soulevant alors la cafetière d'argent, dit avec une présence d'esprit qui n'est donnée qu'à la pureté :

— Vous voulez du café, monsieur? en voici.

Et elle versa dans la tasse placée devant Robert. Robert accepta, s'inclina et reprit possession de sa raison.

— C'est une chose étrange, reprit-il, que tant de gens croient encore au hasard ! Quant à moi, je ne crois pas du tout à cette vieille divinité aveugle. Je crois aux prédestinations. D'abord c'est très-chrétien et j'avoue que je ne suis pas un fils de Voltaire, et puis c'est plus logique. On a une destinée, comme on a un chemin à parcourir devant soi, toute la vie. Les prédestinations nous mènent par la main, si nous ne nous cabrons pas contre elles. Il est bien évident pour moi, aujourd'hui, mademoiselle, que ma destinée m'a amené, à mon insu, de Paris dans ces montagnes, où le plus adorable bonheur m'attendait, puisque me voici en si haute et si belle compagnie dans celte ferme. Que Dieu soit loué! cette matinée rachète bien des jours d'ennui et d'orage I

. Maintenant, mademoiselle, il me reste une prière à vous adresser : c'est de permettre que ma bonne étoile ne s'éclipse pas de sitôt. Monsieur votre grand-père et vous, trouverez-vous indiscret que je sollicite l'honneur d'aller vous rendre mes hommages au château delà Roche-Cantal? Quand ce ne serait que pour avoir le bonheur de contem-

pler de mes yeux la merveilleuse beauté dont vous me parlez^ il ne faudrait pas refoser cette faveur à un pauvre peintre comme moi.

— Gomment, monsieur, répondit Diane, mon grand-père veus priera lui-même de venir le voir chez lui. Tenez, le voilà qui revient du pays des rêves tout exprès pour vous inviter à lui faire une visite. N'est-ce pas, mon père ?

— Certainement, dit te comte en ouvrant les yeux. Il s'agit donc...

Diane lui parla du désir exprimé par M. Hardy. Le comte se récria, en disant que c'était lui qui serait parfaitement honoré de cette visite. Il ajouta :

— La devise inscrite sous mes armes, à la Rocbe-Cantal, est : Hospitalité. Vous voyez monsieur, que je ne pourrais sans félonie manquer à ma devise.

Les choses tournaient au mieux, comme on le voit. GéiaiX une heureuse matinée ; beau temps, belle humeur et beau rêve! M. Hardy n'avait jamais ouvert son âme à des brises d'avenir plus riantes et plus rafraîchissantes. Il respirait à pleine poitrine un air léger et rempli de senteurs délicieuses.

Cependant l'heure arançait. Le comte dit à sa petite-filte quil était à ses ordres. Diane se leva de table et chacun l'imita.

Les trois chevaux amenés dans la cour par François, piaffaient devant la porte de la ferme. Diane se hâta de monter au premier étage, pour faire ses adieux à sa chère Marie Villon. Quand elle descendit, elle tenait par la main les deux petites filles de la jeune veuve. Elle les embrassa tendrement et mit dans ta poche de chacune d'elles un beau louis d'or. C'était le prix du déjeuner composé d'œufs frais, de beurre et de pain bis. Puis s'adressant à Robert :

— Regardez-les bien, monsieur, quelles jolies tôtes d'anges! Avant de partir d'Ici, vous croquerez bien ces deux charmants minois, n'est-ce pas?

Robert promit. Il aurait farit bien d'autres promesses^ grand Dieu t Cependant sa préoccupation avait un sujet

beaucoup plus sérieux. Diane venait de dégrafer la traîne de son amazone pour remonter à cheval. Elle cherchait quelque chose dans ses poches; elle avait un peu d'impatience. Robert se dit avec joie :

— Bon I elle cherche ses gants ! je les verrai.

Diane ne trouvant rien dans ses poches se mit à chercher autour d'elle, pui^ elle courut dans la chambre de la malade, et elle revint un peu inquiète.

— Ma fille, ôtes-vous prête? demanda le comte, qui était déjà près des chevaux dans la cour.

— Mais, mon père, j'ai grand'peur d'avoir perdu mes gants, répondit Diane en cherchant toujours dans la cuisine.

— A merveille ! se disait M. Hardy. Si je les trouvais, je les examinerais en les touchant.

Et il se mit à chercher aussi dans les coins de la ferme avec anxiété.

— Eh ! mademoiselle, reprenait le comte du dehors, vous êtes donc souvent destinée à perdre vos gants quand vous montez à cheval, sans compter ceux que vous jetez à je ne sais quelle vision dans les bois.

— Comment? mon père, reprenait Diane en cherchant toujours.

— Comment ! et ce fameux gant jeté comme défi à ce que vous appelez la destinée, au bois de Boulogne, vous savez ?

Plus de doute, se dit Robert en poussant un grand soupir, c'est un de ses gants que je conserve comme relique ; Vestellel...

— Ah ! mon grand-père que vous tenez à vos idées ! reprit Diane en rougissant un peu. Quelle preuve avez-vous que j'aie jeté un de mes gants à une chimère ?

— Mais vous parliez de cela avec Charlotte en revenant à Paris.

— Rappelez vous bien, mon cher père, que nous vous avons dit, à propos de cette folie : « Un gant a été lancé à une chimère comme une provocation sympathique par une de nous deux. » Nous refusâmes de vous dire par qui. Vous nous dîtes alors: c Montrez>moi vos mains. » Nous les ten-

dîmes vers vous^ Charlotte et moi^ et chacune de nous n'avait qu'un gant.

— Ah I parbleu 1 cela est vrai, reprit le comte. Je fus bien attrapé et jamais depuis lors je n'ai su le fin mot de la chose.

M. Hardy resta anéanti. Il se retrouvait plongé au fond de ses incertitudes.

Mais les gants de M"^ Diane étaient impossibles à trouver. La charmante enfant en prit son parti gaiement et elle sortit de la maison de ferme en disant :

— J'en fais cadeau à Marie Villon, si pn les retrouve. Ils sont forts bons pour monter à cheval.

Cette donation en bonne forme mit au désespoir M. Hardy. Cependant surmontant son chagrin, il suivit Diane dans la cour. M. de Tournai attendait la ravissante écuyère; il tendit la main, reçut le petit pied de Diane, et, comme la divinité de son nom, la jeune fille sauta à cheval avec une légèreté aérienne. Robert, ébloui, restait immobile, le chapeau à la main. Le comte de Tournai monta à cheval selon tous les principes d'équitation les plus irréprochables. Il s'affermit en selle, assembla ses brides, et se tournant ensuite vers M. Hardy, il prit congé de lui en lui rappelant sa promesse. Cette recommandation fut appuyée par un regard parti des beaux yeux de Diane, ce qui acheva de rendre Robert à peu près fou. Il rendit le salut, et il suivitllongtemps d'un œil attendri la belle écuyère et le vieux gentilhomme, qui tous deux s'éloignèrent au trot de leurs chevaux.

Un incident fort inattendu survint dans ce moment-là.

Une des petites filles de Marie Villon, se mit à courir après les chevaux en appelant François. Le domestique s'arrôta un moment; on vit alors la petite paysanne lui remettre quelque chose et François repartir aussitôt, au galop de son cheval, pour rejoindre ses maîtres. Puis tout disparut dans le lointain.

— Mordieu! se dit M. Hardy en revenant à la ferme, après avoir questionné la paysanne^ c'est avoir du malheur ! Voilà cette enfant qui avait trouvé les gants de Diane et

qui a été assez loyale et assez leste pour aller les rendre a François. Quelle mystification ! xnoi qui espérais...

M. Hardy avait la tête trop en feu pour rentrer ehez lui; il prit son bâton de touriste et il alla s'aventurer à travers les bois et les rochers tout le reste de la journée pour respirer le grand air dont il avait si grand besoin. Que de paroles et de soupirs perdus il dut jeter aux vents et aux échos des monlagnes !

JL TABLE D'HOTE

Gannat^ petite ville charmante située sur les bords de TAndelot, qui va grossir de ses ondes claires les eaux un peu troublées de TAllier; Gannat^ dont le vieux château et Féglise gothique s'élèvent au milieu d'un des sites les plus romantiques de France; Gannat^ vous aurez dans ce livre un souvenir de reconnaissance et pour les heures calmes que j'ai passées chez vous, moi, voyageur Jeune alors et visitant les montagnes, et pour la loyale hospitalité qu'on reçoit dans vos hôtelleries.

Certainement cette petite ville de Gannat mérite bien une apostrophe partie du cœur et consignée dans un chapitre deToman. A Gannat on peut faire très-bonne chère et à des prixffort raisonnables ; on y boit d'excellent vin du pays même ; on y rencontre de ravissants visages sous le petit chapeau de paille bordé de velours noir, et on n'a qu'à s'y louer de la loyauté et de la politesse des habitants.

Cette dette étant acquittée envers la ville, entrons à l'hôtel de la Poste, situé dans la Grande-Rue.

Deux jours après la visite au village de Saint-Laurentles-Montagnes, dont il a été question au chapitre précédent, M. Robert Hardy avait quitté la ferme de Martin, et assis sur une charrette attelée d'un bon cheval, il faisait son entrée à Gannat, vers huit heures du soir. Son équipage n'annonçait ni un prince russe ni un lord au parlement. Il ne fut pas inoins reçu à l'hôtel de la Poste avec tous les égards

dus à UB voyageur ayant une honnête figure. Le bagage de M. Hardy annonçait cependant un Parisien d'une certaine élégance par la forme de la malle^ des coffres et du sac de voyage. Le tout était confectionné avec une rare perfection.

Arrivé à Fhôtel de la Poste, il demanda une grande chambre avec une bonne cheminée, la saison du printemps ayant des matinées et des soirées très-fraîche« dans les pays montagneux. On lui alluma un feu de château.

L'hôtelier prit ses ordres pour le souper. Robert annonça qu'il voulait qu'on le servît à une table séparée, mais dans la grande salle à manger, aimant la compagnie.

—Monsieur tombe à merveille, dit l'hôtelier. Nous avons ici depuis quelques jours des voyageurs parisiens.

— Tant pis! reprit Robert, j'arrive de leur pays : ils ne m'apprendront rien de nouveau.

— Nous avons des voyageurs arrivant aujourd'hui même du midi, de Marseille...

— Ah ! des Marseillais ! reprit M. Hardy. La Cannebière» le port de la Joliette, Notre-Dame-de-la-Garde, la rade, le château d'If...

— Oui, monsieur, avec eux il n'est question que de cela, reprit l'hôte. Mais nous avons aussi des voyageurs arrivant du Havre...

— Fort bien, répondit Robert. Les bassins, les docks, les paquebots pour Southampton, Liverpool ou New- York.

— Eh! monsieur, vous les connaissez donc? Ils ne parlent que de cela.

— Si je les connais ! mon cher hôte, dit Robert. Marseillais, Havrais, Parisiens et toute autre espèce de voyageurs, chacun a sa toquade, chacun court le monde, colportant sa folie, ses passions, et s'imaginant que la plus intéressante des créatures de k création est certainement lui-môme en personne. J'ai grande envie de ne pas souper dans votre salle à manger.

— Monsieur veut-il êti*e servi dans son appartement?

— Oui, dit Robert ; pourtant j'aime la compagnie quand je me mets à table.

— Vous avez raison, monsieur, reprit rbôteïier d'un air sentencieux. L'Écriture dit : Il n'est pas bon à l'homme de manger seul.

— Oh ! oh I reprit Robert en riant, c'est une admirable traduction. Vous êtes aubergiste, monsieur Josse.

— M. Josse était un orfèvre du temps d^ Molière, monsieur.

— Bravo I s'écria Robert. Je vois, mon cher hôte, que vous avez beaucoup lu.

— Et beaucoup réfléchi, reprit l'aubergiste. Mais monsieur n'a pas encore choisi sa salle à manger.

— Tenez, dit Robert, je me décide pour la grande salle. Seulement placez-moi à une table à part, à l'abri des importuns qui viennent placer leur couvert vis-à-vis du nôtre en disant qu'ils sont ravis de nous rencontrer et qu'ils ont eu celui de nous avoir vu sur le bateau à vapeur de la Loire ou du Rhin.

— Monsieur sera placé en lieu sûr, dit l'hôte qui riait du tableau de l'imporiun transportant son couvert d'une table à l'autre.

M. Hardy s'occupa de sa toilette, et quand il eut mis un p3u d'ordre dans sa chambre, il se disposa à descendre du premier étage au rez-de-chaussée.

Les convives qui soupaient dans la salle à manger étaient nombreux et bruyants. La conversation roulait sur la politique et sur des questions du plus haut intérêt concernant le progrès social et l'industrie en particulier, sujets excellents pour fournir matière aux plus échevelés des raisonnements et aux plus ébouriffantes sottises quand le vin et la bonne chère ont provoqué l'éloquence,

M. Hardy entra ; il fut à peine remarqué. L'aubergiste le conduisit à une petite table ronde, placée dans un coin de la salle et éclairée par deux bougies.

On servit au voyageur solitaire un souper fin, selon ses goûts, et de ce joli vin des coteaux de Limagne, qui pétille

comme du Champagne rosé. Robert, dans les entr'actes d'un plat à un autre, lisait quelques pages d'un livre' favori qu'il portait avec lui dans sa poche. C'était un moyen ingénieux de s'isoler des convives et de ,1a conversation générale. Il s'applaudissait beaucoup de son à-pnrte, lorsqu'il crut cependant avoir été remarqué par des voyageurs placés au centre de la grande table et qui paraissaient être moins bavards que les autres. Il jeta sur eux un coup d'oeil furtif et rapide. L'un des convives ne lui était pas inconnu. Robert cherchait, à travers de vagues souvenirs, à qui pouvait appartenir cette chevelure rousse, frisée comme la laine d'un bélier d'Abyssinie. L'autre convive ne lui rappelait rien. C'était un homme à lunettes d'or, chauve ou à peu près, sauf quelques longues mèches de cheveux, soigneu. sèment ramenées sur le crâne. M. Hardy jugea tout de suite que ces deux compagnons devaient arriver de Paris; ils parlaient peu et avaient un son de voix tempéré.

Cependant jetant de côté toute préoccupation, Robert se livra avec délices aux instincts de son appétit de gourmet en laveur des deux belles truites saumonnées qu'on venait de lui servir ; des truites de l'Allier , cette rivière aux ondes froides venant des montagnes, et où le saumon lui-même s'aventure souvent en remontant la Loire.

Le souper de la table d'hôte paraissait devoir se prolonger assez avant dans la soirée. De l'économie sociale et des hauteurs de la politique européenne, la conversation générale était descendue dans la région fleurie des arts, de la littérature, du théâtre et des belles actrices en renom.

— Ils en ont jusqu'à deux heures du matin, se disait M. Hardy. Les Provençaux ont la tête montée, les Normands s'abreuvent de cognac et de genièvre, et les Parisiens raillent à cœur joie. Il n'y a que ces deux convives prudents qui m'embarrassent un peu. Je ne serais pas surpris que la tête à cheveux roux vînt chercher à lier conversation avec moi.

M. Hardy devinait juste. Après le café, le convive, dont 1b visage n'était pas inconnu de Robert^ se leva posément.

alluma un cigare à Tune des bougies et vint avec une sorte de distraction se placer debout près de la cheminée où flambait un feu clair. Au bout de trois minutes, M. Hardy le vit s'approcher de lui et le saluer avec une politesse discrète.

— Monsieur, lui dit Robert en le saluant à son tonr, permettez-moi de vous avouer que je cherche dans mes souvenirs...

— Comment, monsieur, reprit le convive, vous avez la mémoire si infidèle ! Je plains vos amis et vos amies. Ne vous rappelez-vous pas le café Foy, sur le boulevard des Italiens, où j*ai eu Thonneur de vous rencontrer, il y a quinze jours à peine?...

— Oh! parfaitement, répondit Robert surpris et contrarié.

— A la bonne heure 1 dit le quidam qui n'était autre que M. le baron Renard de Banqueville, soupant à l'auberge de la Poste, en compagnie de son nouvel ami, M. ^nt-Germain, l'homme aux yeux d'or.

— Et par quel heureux hasard?... reprit Robert en buvant à petits coups du vin d'Espagne au dessert.

— Probablement, dit M. de Banqueville, par le hasard heureux qui me fait vous rencontrer. Vous voyagez en touriste, monsieur? Moi aussi.

Renard mentait avec un aplomb imperturbable.

— Rappelez-vous, monsieur, reprit-il en prenant une chaise et en se plaçant à deux pas de la table de M. Hardy, rappelez-vous, monsieur, que je vous ai prédit que vo9S

' vous mettriez bientôt en route, à la poursuite de la plus élégante des chimères.

— Oui, répondit Robert, vous m'avez dit cela. Coomient Taviez-vous deviné?

— Je suis trop franc, ajouta le rusé compère, pour von* loir faire du charlatanisme. D*ailleurs, monsieur, avec un homme de votre caractère on doit être sérieux. Je me trouvais par hasard au bois de Boulogne et près de Tallée où vous étiez vous-même, au moment où vous ramassiez le joli

gant de l'amazone inconnue. Je vous vis relever ce gant perdu^ l'admirer, le porter à vos lèvres, le plier soigneusement dans une feuille de journal et l'emporter avec une dévote délicatesse. Je me dis : < Ceci est une passion naissante. 9 Je vous connaissais un peu et je prévis qu^ votre enthousiasme déploierait de grandes ailes et vous enlèverait dans la sphère des rêves et de Tidcal. Mais voyez ce que c'est que le contact d'une nature artistique : votre voisinage, dans ce moment-ci, m'oblige à faire de la poésie. Robert salua. M. de Banqueviile s'inclina légèrement.

— Une autre question, monsieur, reprit M. Hardy.

— Dites, monsieur.

— Saviez-Yous qui avait perdu ce gant?

— Monsieur, on ne l'avait pas perdu, on l'avait jeté.

— 0ht s'écria Kobert, et qui ?

— Ah f voilà, ajouta M. Renard de Banqueviile en lâchant une très-longue bouffée de fumée de cigare; voilà. Tenezvous beaucoup à le savoir?

— Érnormément ! dit M. Hardy.

— Diantre ! j'ai peur maintenant de pousser votre passion JQsqu^au délire.

— Allez toujours, reprit Robert; je suis moins niais que vous ne pensez.

— Niais ! dit M. de Banqueviile. Ohî certes, non. Fou, peut-être, comme tout artiste de grande imagination. £h bîen 1 monsieur, vous me croirez si vous voulez, mais à vous parler franchement...

— Comment ! vous savez que le gant fut jeté et vous ignoriez par quelle main ?

— Foi de gentilhomme, dit M. Renard, baron.de Ban* qaeville, j'eus la preuve que le gant avait été jeté et je ne pus savoir par qui. Vous allez me comprendre. Je me trouvais à cheval dans une contre-allée voisine de celle où passaient les deux amazones, escortées par un cavalier âgé. Elles ne pouvaient me voir. J'avais arrêté mon cheval un moment; un massif me masquait. Les jeunes filles causaient

entre elles. Leur tuteur, à six pas en arrière, rêvait à je ne quoi, le nez au vent. L'une des écuyèresdit : ^ il faut jeter le gant à cette destinée, c'est un défi.

— Vous avez raison, dit Tautre.

— Qui jettera le défi ? reprit la première.

— Moi.

— Non, moi.

Après ces mots échangés, on ajouta :

— C'est fait.

Et l'autre voix fit écho en disant :

— C'est fait.

Là-dessus, les chevaux partirent au galop, et le cavalier, laissé en arrière, piqua des deux à son tour en disant :

— Que diable ont-elles, ces deux folles ?

Puis tout disparut. Vous vîntes à passer une minute après. J'allais, moi, ramasser le gant^ mais je vous vis vous diriger vers cet objet charmant, et je vous cédai ma chance. Je suis comme Qa, moi, dans l'occasion. Prodigue c'est mon défaut.

— Merci, monsieur, reprit Robert. Je vois en effet que, dans la circonstance dont vous me parlez, il eût été difficile de s'assurer qui avait jeté ce merveilleux gant. Et quand je me fus éloigné, que fîtes-vous, monsieur de Banqueville?

— Je repris le chemin de Paris tout bêtement, au pas ùr, mon cheval, en vrai philosophe qui vient de manquer l'occasion de se jeter dans une aventure romanesque, mais ; qui s'applaudit d'avoir évité une éventualité de trouble et d'embarras, en même temps qu'il se sent le cœur satisfait . d'avoir fait un heureux. Je suis comme ça, moi, vous dis-je., ajouta M. Renard, baron de Banqueville, en ranimant son cigare presque éteint.

— Encore une fois merci, monsieur, dit Robert. Mais puisque vous voulez bien être d'une si grande franchise avec moi, serait-il indiscret de vous demander maintenant la cause qui vous a amené dans ce pays-ci, précisément dans le canton même où se trouve l'habitation de nos belles amazones ?

— Parbleu I monsieur Je suis ravi de la question^ loin de m'en plaindre, reprit M. Renard.

-— Vous êtes un homme charmant, dit Robert.

M. le baron de Banqueville salua et se mit en devoir d'allumer un autre cigare. M. Hardy, qui finissait de dîner , mangeait des noisettes à son dessert par distractioti et buvait coup sur coup d'excellent vin de Xérès, sans trop^savoir ce qu'il buvait, ce qu'il mangeait; ne se doutant même plus, peut-être, qu'il buvait du vin d'Espagne et qu'il croquait des noisettes.

M. de Banqueville reprit avec un calme admirable :

— Il est bien convenu, n'est-ce pas, monsieur, que la plus grande franchise sera entre nous deux réciproque , et que nous parlons à cœur ouvert , sans la plus petite dissimulation.

— PM*faitement convenu, dit Robert. Loyauté pour loyauté.

— C'est cela, dit le baron de Banqueville. Eh bien ! monsieiir, ce n'est pas le hasard qui m'amène dans ce pays-ci, à peu de distance de la Roche-Cantal. J'y suis venu avec un but très-déterminé. Il y a cinq ou six jours que je âuis arrivé à Gannat, en compagnie d'un très-habile homme d'affaires que vous voyez là-bas à table, et avec qui je causais tout à l'heure, M. Saint-Germain, dont le cabinet à Paris est considérable. Donc, une affaire sérieuse nous amène, lui et moi. Seulement, M. Saint-Germain s'est découragé, il abandonne l'affaire; il va reprendre son chemin pour achever sa tournée dans le Puy-de-Dôme et l'Allier, où il a des clients. Quant à moi, je fais ici précisément le contraire ; je plante ici mon pavillon, et je suis d'autant plus encouragé à poursuivre l'affaire pour laquelle je suis venu, que H. Saint-Germain est à bout de patience et d'espérance. Il part, je reste; il s'avoue battu, je me proclame sinon victorieux, du moins invincible sur mon terrain. Cette affaire...

— J'allais vous demander de quelle nature elle est, dit Roberl.

— De la nature des mariages, dit trafiqniliement le baron.

— Oh I oh t monsiear, reprit Rc^ert trôs-émn et ot déposant son verre.

— Rassnrex-Yous, grand poète ! ajouta Banqueville. J'ai entrepris de négoràer et de mener à bonne fin une affaire de mariage qui regarde un de mes excellents amis, que vous eonnaissez un peu, le cousin d'une de nos ravissantes amazones, en un mot, M. le marquis Paul de Civrae, que j'jii laissé à Paris.

— Monsieur I dit sérieusement Robert, est-ce que maistenant vous vous feriez un jeu de me donner des inquié- •

tudes?

— Gomme vous êtes vif! dit le baron. Il s'af^t d'un mariage, disons-nous...

— Oui, monsieur.

— Dont je me^ suis chargé../

— Oui, monsieur. Après, s'il vous plaît?

« — Eh bien ! reprit le baron en souriant de l'inquiétude de Robert, dont je me suis chargé pour le faire rompre. Là! êtes-vous content?

— Je ne comprends pas, dit Robert.

— Parbleu I je le vois bien.

Cette conversation avait lieu dans un angle de la grande salie à manger, et cependant elle était à l'abri des oreilles indiscrètes; car les convives de la table d'hôte en étaient arrivés à un lyrisme bachique si effervescent et si bruyant^ que les deux causeurs étaient souvent obligés d'élever la voix pour s'entendre. Mais M. Saint-Germain, dont la sobriété égalait la prudence, crut devoir quitter la fougueuse compagnie au milieu de laquelle il était placé comme un dieu Terme, un dieu muet et immobile. Il se leva, et, s'approchant de son compagnon, M. de Banqueville, il lui dit avec ce sourire équivoque qui lui était si naturel :

— Je vois que vous avez rencontré agréable compagnie. Pour moi, je suis fatigué de mes ivrognes, et je déserte.

— Monsieur, dit alors le baron en s'adressant à Rob^

Lfi GANT DE DIANE 99

ptfmettez-Hioi de vous prés^ter un des plus honorables jnmcoBSultes de Paris^ M. Saint-Germain.

Bobert se leva; il échangea un salut avec le compagnon de M. de Banqueville.

— H. Robert Hardy, un de nos artistes les plus distingués, aj<Mita le baron en s'adressant au jurisconsulte.

— îjd nom de monsieur m'est parfaitement connu, dit celui-ci. Monsieur a envoyé au dernier Salon deux toiles des plus remarquables, deux paysages.

Nouveaux saluts échangés.

— Je crois, reprit le baron, que M. Saint-Germain n'est pas da trop dans cet entretien.

— Mais c'est bien mon avis, dit Robert en avançant une chaise près de sa table.

M. Saint-Germain s'assit en remerciant beaucoup M. Hardy de sa politesse.

— Vous ne fumez pas, monsieur Saint-Germain, dit le badron. Quel homme! il domine toutes les faiblesses, toutes les passions, tous les travers de son époque ! Je Tadmire et je suis loin de pouvoir l'imiter.

-* Messieurs, reprit M. Saint Germain, je serais désolé d'internMupre votre conversation, et puisque vous me faites l'honneur de m'admettre dans votre compagnie.e.

— Monsieur a raison, dit Robert, et puisqu'il nous permet de continuer, la parole est à vous, monsieur de Banqueville.

— Fort bien, reprit celui-ci. Nous disions donc que je m'occupais du mariage de mon ami M. de Givrac, dans le but unique de faire rompre ce mariage. En cela je me conforme exactement au mandat que j'ai reçu de mon ami.

— C'est fort, dit Robert.

-^ Ahl ma foi, c'est la pure vérité, ajouta le jurisconsulte, et j'avais aussi, moi, accepté une part de ce mandat. Mais ttOB rôle est àni. Je laisse tous les honneurs et tous les embarras de Teutreprise à M. de Banqueville.

— C'est convenu, ajouta le baron en échangeant un regard d'intelligence avec l'homme d'afitaires, c'est entendu.

Vous vous retirez^ vous me cédez la place. Eh bien! monsieur Hardy ^ reprit-il^ la chose vous paraît-elle une contrevérité? Voilà un témoin qui ne peut être récusé. Je cherche à rompre un mariage avec autant d'ardeur qu'un autre chercherait à le faire réussir.

. — Le mariage de M. de Civrac avec qui? demanda^Robert. T- Ohl pardieu^ je ne vous l'apprends pas, car vous l'avez très-bien deviné, dit le baron; avec sa ravissante cousine, W^^ de Rosambel.

— La petite-fille du comte de Tournai?

— Précisément, reprit le baron. Jeunesse, beauté, grâce^ esprit, distinctions infinies, nom aristocratique, éducation parfaite, vertus incontestées, magnifique fortune, tout est réuni chez W^^ de Rosambel, qui est un des grands partis de l^Europe, que mon ami le marquis de Civrac pourrait épouser, et qu'il demande à ne pas épouser.

— Il est donc fou à lier? dit Robert.

— Je n'en sais rien, ajouta le baron. J'ai mon mandat et je le remplis loyalement, carrément.

— Voyons, dit alors M. Saint-Germain^ puisque nous voilà sur ce chapitre qui paraît intéresser M. Hardy, si nous donnions quelques explications au sujet de la position réciproque des deux futurs conjoints, qui ne demandent qu'à être libres, chacun de son côté.

— Ah! monsieur, je vous en prie, répondit Robert. Cette singulière affaire,*comme vous dites, m'intéresse beaucoup.

M. Saint-Germain ouvrit sa tabatière d'or, prit une large pincée de tabac et se la fourra dans le nez. Cela fait, il re ferma sa boîte précieuse, et se mit à donner à Robert des explications claires et précises sur la position bizarre des deux futurs conjoints, selon son expression.

Quand il eut tout expliqué, M. Hardy, qui respirait plus à l'aise, le remercia avec une eff asion de cœur qui n'échappa point à la pénétration d'un homme rusé et profond comme l'était M. Saint-Germain.

— Il est pris, se dit à lui-même le jurisconsulte, et voilà mon roué de Ranqueville qui vient, depuis une heure, de

LE GANT DE DIANE iOi

trouver un moyen très-ingénieux de faire renoncer la petite au mariage avec son cousin. L'artiste est amoureux. Le Banqueville va pousser l'artiste aux exaltations; la petite se montera la tête pour ce beau Lindor; le roman filera si bien que, forcément^ il faudra en venir au dernier chapitre^ c'est-à-dire à une union fortunée. Très-bien joué ! M. de Civrac, à qui on rendra sa parole, gardera les cinq cent mille francs de dédit. Mon coquin de Banqueville touchera probablement un large pot-de-vin, et moi, par contre-coup^ mes riches honoraires, car, dès ce moment-ci, je me remets bel et bien dans Taffaire,

Ainsi se parlait à lui-môme notre jurisconsulte à tête chauve, mais non pas écerveléc, tout en prisant et reprisant son tabac avec une acre volupté.

M. Saint-Germain voyant que les choses prenaient une si heureuse tournure, jugea que sa présence pouvait gêner les manœuvres de son compagnon ; il se leva, annonçant que la fatigue l'obligeait à se retirer. Il prit congé de ses deux interlocuteurs et il traversa la salle à manger, non sans essuyer des provocations sans nombre de la part des buveurs. Mais le jurisconsulte tint bon , remercia et sortit. La Duit était assez avancée. La moitié des convives, aux trois quarts ivres, commençaient à tomber dans les somnolences bachiques. Plusieurs buveurs dormaient, les uns accoudés sur la table, d'autres étendues sur des chaises. Quelques-uns persistaient à boire et à fumer ; mais ils devenaient taciturnes et perdaient insensiblement le sentiment des choses réelles. Cette turbulente compagnie était devenue inerte; elle n'existait encore que par la vie physique; la pensée et la présence d'esprit avaient disparu. Ces auditeurs sourds et muets n'étaient donc plus dangereux; aussi M. de Banqueville et Robert ne prenaient-ils plus autant de précautions pour causer sans être entendus.

— Nous voilà seuls, dit le baron, bien que nous soyons entourés de ces gens-là. Regardez, monsieur. Ce sont des brutes incapables de rien comprendre; nous pouvons causer librement.

i%% LE 6ANT DE DIANE

Robert alluma un cigare ea prenant da cafô. Il ayait une question délicate à poser à son partenaUre,

— Monsieur, dit-il après avoir un peu réfléchi, j'aurais bien un renseignement à vous demander: mais je «"dus que

, TOUS ne refusieE de me répondre.

— Parlei^ dit le baron.

— Ma curiosité et mon intérêt, je rayoœ, »mt tellement éTeillés au sujet du refus de votre ami, }I. Paul de Civrac, que je ne puis me défendre de ehercl^r à connaître la véritable eause de ce même refus. Pourquoi M. le marquis refuse-t-il une alliance si belle?

— Avant de répondre à cette question, dit le baron de Banqueviile, je voudrais savoir si mimsieur Hardy crmt aux antipathies comme aux sympathies?

— Je crois à tout, monsieur.

" — Alors vous admettrez que M. de Civrac peut avoir un caractère si mal fait, un esprit si bizarre qu'il ne compr^d pas sa cousine et qu'il éprouve même de la répulsion pour elle.

— On doit ravoir calomniée à ses yeux.

— Elle est au-dessus de la calo&mie, reprit le baron.

— Ah I le fou stupide que ce monsieur... Mais pardon, reprit Robert, c'est votre ami.

— Je vous livre mon ami dans ce sens-là, ajouta Banqueville. Il est stupide et fou, d'accord. Heureusement que dans le monde on rencontre des gens autrement organisés^ et MU« de Rosambel trouvera assez d'admirateurs pour se eottseler d'avoir dépiu à son cousin Paul.

M. Hardy devint rêveur. Le souvenir charmant de Diane passait devant lui ; il suivait avec amour la brillante et éeuce apparition. Toutefois il gardait son secret. Il eût craint de profaner les émotions de son cœur en les divulguant; il ne crut pas devoir dire un mot à M. de Banque- Tille au sujet de sa rencontre dans la montagne, près du lac de Saint-Laurent.

Le baron l'observait avec attention en prenant des airs distraits. Il eût voulu l'amener à des confidences, mais il se

teurtait contre une discrétion et une délicatesse à toute ^euve. Cependant il risqua cette question :

— Votre intention^ monsieur, est sans doute de ne pas quêter ce beau pays sans visiter les environs? il y a ées points de vue d'un pittoresque admirable, et puisque vous tte permettez de pénétrer un peu dans vos projets, je vous avouerai franchemenl que je ne suppose pas que vous laissies de côté, sar votre route, la château de la Roche-Cantal, sans vouloir le visiter. Je suis convaincu que vous y seriez nçtt avec le plus grand empressement M. le comte de Tournai et sa famiilesont d'une hospitalité qu'on ne saurait trop louer. Dans cette habitation on aime les arts avec enthouaiasme. L'autre jour, en compagnie de M. Saint-Germain , j'ai passé une délicieuse soirée au château de la belle Diane.

M. Hardy tressaillit légèrement; le baron continua.

— Nous nous rendions à la Roche-Cantal dans un but éTaffaire. Bah! nous y avons passé des heures pleines d'àgrémenty et notre mission sérieuse n'a abouti qu'à un charmant souper. Vous êtes artiste de grand talent, monsieur Hardy, vous avez les manières et le ton de la haute eompa gnie; vous arrivez de Paris; croyez-moi, allez visiter la Roctae-Canial, vous y serez reçu comme un prince.

Robert ressentait les aiguillons d'un amour-propre satisfit; il eût voulu pouvoir avouer son bonheur et parler de b plus aimable invitation qu'il avait reçue à la farme de Martin.

— Ma foi, monsieur, reprit-il, vos conseils sont excellents, et je serais fort disposé à les suivre. La nuit porte conseil; je verrai; je me déterminerai peut-être à tenter cette aventure... Dame! elle est périlleuse. J'ai bien pu ramasser et canserver le gast mystérieux... Mais aller affronter les danfers d'une visite aux personnes les plus séduisantes, c'est matière à réflexion.

— Ah.! monsieur, s'écria l'insidieux baron, comme» à votre place, je me laisserais aller à la pente fleurie de ma deatlQféet

L'heure avancée mit fin à cette conversation. Les deux

voyageurs songèrent à se séparer, M. Hardy pour regagner son appartement dans la maison même^ M. le baron de Banqueville pour aller retrouver son compagnon, M. Saint-Germain, à l'hôtel de France où ils avaient pris domicile^ à l'entrée de la ville.

On se sépara après avoir échangé une poignée de mains d'une grande loyauté, d'un côté du moins.

— Je l'avais mal jugé, se disait M. Hardy. A Paris^ il m'inspirait quelque déûance; en province, il a l'air d'un très-honnête homme. Influence de Tair de la campagne^ peut-être. Quant au conseil qu'il me donne d'aller à la Roche-Cantal, il sera suivi certainement, et le cher homme ne sait pas avec quelle grâce adorable on m'en a fait l'invitation.

De son côté M. le baron de Banqueville, en se rendant à l'hôtel de France, se disait avec joie :

— Voilà un oiseau sentimental qui va se prendre au filet de Diane, et qui fera si bien que Diane s'y prendra ellemême. Bonne politique! j'ai deux cordes à mon arc : d*un côté la séduction, de l'autre de l'intimidation; car j'ai fait une fière découverte, je sais qui est la personne admise au château comme le guide et l'amie de M^^^ de Rosambel. Je la forcerai bien à se liguer avec moi pour faire renoncer Diane au mariage en question, sous peine de révéler aux habitants de la Roche-Cantal le passé de M^^^ Charlotte ee modèle de toutes les vertus aujourd'hui.

Quand il rentra à l'hôtel de France, il trouva M. Saint- Germain qui l'attendait près du feu de la grande cheminée de la cuisine.

— Eh bient lui dit le jurisconsulte.

— £h bieni monsieur, reprit le baron, nous pouvons dormir sur les deux oreilles et nous bercer des plus douces espérances. L*amour se mettra de la partie et fera nos affaires. Diane deviendra folle du bel Endymion et renoncera au lingot d'or du dédit. Avouez, monsieur, que l'habileté de l'homme de loi le cède quelquefois aux combinaisons stratégiques de l'homme du monde.

LE GANT DE DIANE i05

— Vous feriez un remarquable ambassadeur^ dit le jurisconsulte.

— Peut-être, répliqua Banqueville. Allez dormir, monsieur Saint-Germain. Ni vous, ni moi, ni Titus, n'avons perdu notre j ournée .

LES ROCHEBS

Le lecteur n'a poipt oublié, sans doute, la scène de Tévanouissement de M^ie Charlotte, et il connaît la cause qui amenai cette grave indisposition. En effet, M. de Banqueville, qui n'avait fait qu'entrevoir, en arrivant au château, l'amie de Diane, l'avait cependant reconnue. Ce Renard de Banqueville était un homme fort dangereux, en ce sens que vivant dans le monde des affaires et de la fashion, il se servait de tous les moyens indistinctement, pour se constituer de riches revenus. La suite de notre récit amènera certaines explications au moyen desquelles on reconnaîtra que cet industriel de bonnes manières et de bonne tenue avait bien quelque raison de penser qu'il pourrait tirer grand parti de la présence de Charlotte à la Roche-Cantal pour la rupture du mariage do M. de Civrac avec Diane. M. de Banqueville avait donc pu laisser entrevoir à son compagnon qu'il avait des intelligences dans la place. Cette parole avait été prononcée assez distinctement dans la cour du château, lesoir^ pour arriver aux oreilles des deux jeunes filles, placées à une des croisées de la galerie et observant de là les deux amis causant entre, eux. Cette parole avait produit l'effet d'un coup de foudre sur Charlotte, bien innocente certainement de l'infamie dont on l'accusait.

L'évanouissement avaitété suivi de spasmes nerveux assez alarmants. Mais après quelques jours de repos et surtout après les explications les plus tendres entre Diane et son amie, la bonne constitution de Charlotte avait pris le dessus. On ,était convenu de cacher au comte et à la comtesse de Tournai la cause véritable de cette indisposition subite de

Ctuurlotte. Seutement on avait signalé M. le baron de Banqueville comme un homme dont la réputation^ dans le BHHide, était plus que eompromise. Diane avait ajouté qu'elle triait des renseignements de son amie, qui elle-même les avait eus indirectements^ dans le temps.

Les choses en étaient restées là. Charlotte, revenue à la santé et au calme, espérait presque que les deux ambassa-^ deurs venus de Paris pour la rupture du mariage de son amie, s'étaient décidés à repartir. On n'entendait plus parler d^eux depuis huit jours. Charlotte avait reprit ses oceutioosordinaireSySa gaieté toujours tempérée mais charmante, ses plai^rs de la campagne, ses promenades, sa confiance dans l'avenir et oe bien-être moral dont elle remerciait Dieu de toute la ferveur de sont âme.

Héhst le bonheur est, pour beaucoup de femmes, comme ces matinées de printemps si pures, si lumineuses, et tout à coup troublées par des nuages de grêle et de pluie arrivant avec une impétuosité inexplii^able.

En revenant de leur promenade à . Saint-Laurent-les- Montagnes, le comte de Tournai et sa petite-fille n'avaieilt pas jugé à propos d'instruire Charlotte de la rencontre qu'ils avaient faite à la ferme de Jacques Martin. Diane avait persuadé à son grand-père de garder le secret, voulant ménager une surprise à son amie par l'arrirée inattendue d'un artiste de beaucoup de talent, venant demander l'hospitalité à la Roche-Cantal. D'ailleurs était-il bien certain que cet artiste, dont la fierté se révélait d'elle>même, accepterait l'invitation qui lui avait été adressée ? il ne s'était engagé à rien, tout en répondant par des politesses. M u« de Rosambel en avait fait la remarque, ainsi que M. de Tournai. Il fut donc convenu qu'on ne parlerait pas de lui. On eut raison d'un côté on eut tort de l'autre. li y a presque toujours deux paris contraires dans les affaires et les incidents de la vie. Ceux qui vivent dans le monde, surtout, n'ont presque jamais la certitude de marcher sur un terrain solide.

Mais il était pour Charlotte un péril qu'on n'avait pu pré-

voir et qui la me&açait. La pauvre et [belle créature avait près â'elle un eBsesii bien redoutable ; comme un loup qui rôde autour de sa proie^ M. de Basquevilie^ qui n'avait pas quitté les environs, cherchait à surprendre Charlotte dans un tête-à-tête où il comptait lui dicter de terribles condi* tions.

Une lettre avait été écrite par cet homme^ et remise par rintermédiaire d'un domestique^ entre \bs mains de Famie de Diane. Cette lettre n'avait reçu aucune r^nse. Une se« ccmde lettre arriva à la Roche-Cantal à l'adresse de Charlotte» mais par la poste. Elle arriva précisément le l^sidemain de la rencontre de Banqueville et de M. Hardy à Gannat. Cette lettre était décidément menaçante» Charlotte ne la communiqua à personne; mais» fière» blessée et outrée de colère» elle résolut d'en finir avec cet être ignoble et dangereux qui s'acharnait à la poursuivre. Elle répondit donc M mot à cette lettre. Ce mot» le void :

« Je brave vos menaces. Demain je dirigerai ma promenade à cheval vers les Rochers, à deux heures de l'après» midi. Un domestique me suivra. >

Ce qu'en nommait les Rucken était un site pittoresque et isolé» se trouvant à une lieue du château» au midi» sur la lisière du bois.

Ce billet était un défi. Il parvint à son adresse dans la matinée même du jour où M^e Charlotte devait se rendre au lieu désigné. On ne doit pas s'étonner de la liberté complète dont elle jouissait à la Roche-Cantal. Elle était con* nue» aimée et éminemment estimée dans tous les environs. Quant à ses amis du château» ils étaient habitués à la voir sortir seule à eheval ; toutefois» elle se faisait suivre par un domestique en cas d'événement. Mais pour être sincère^ il faut dire que ces courses solitaires étaient rares; Diane et Charlotte aimaient infinim^t à monter à cheval eih semble. Alors elles allaient fort loin; la promenade devenait quelquefois une aventure» et c'est ce qui plaisait surtout à ces vives imaginations.

Il était envircMiL une heure de raprès-midi lorsque deux

chevaux de main furent amenés dans la cour du château. M. de Tournai comprit que M^i* Charlotte était dans ses jours de solitude, et qu'elle voulait aller un peu rêver à ses chimères, ainsi qu'il le lui disak quelquefois. Il se rendit dans la cour, voulant par lui-même examiner le harnachement du cheval de Charlotte. Il trouva les sangles en bon état ; il assura la gourmette et éprouva les boucles principales. C'était une sollicitude toute paternelle. Charlotte survint, en habit de cheval, et accompagnée de Diane qui, ce jour-là, avait un paysage à terminer, et qui, cependant, regrettait beaucoup cette partie de cheval.

— Non, disait Charlotte, vous resterez. Je vous mets aux arrêts pour achever cette délicieuse toile que vous promettez depuis si longtemps. D'ailleurs, j'ai mes chimères à caresser, comme dit M. le comte, qui, par parenthèse, dans ce moment- ci me comble de bontés en veillant par lui-même aux soins de mon cheval.

— Oui, ma chère folle, ajoutait le comte, on vous comble de bontés ; mais en revanche, on vous impose une reconnaissance immense ; on vous ordonne d'être gaie jusqu'à l'extravagance. C'est une condition de santé pour vous, mademoiselle. Vos tristesses amènent la fièvre. Tenez, void votre cheval en bon état. Menez-moi ce gaillard-là avec votre prudence et votre fermeté ordinaires. Vous savez qu'il est de bonne race, mais un peu capricieux.

— Comme moi, dit Charlotte en riant et en montant à

cheval.

— François, dit le comte à son domestique, je n'ai pas besoin de te recommander mademoiselle. Tu suivras à portée. As- tu tes pistolets ? Il y a de mauvais chiens par les champs.

François montra ses fontes.

— Parfaitement, reprit Charlotte, j'y pensais. Nous n'allons pas au bois de Boulogne. Merci, monsieur le comte- Adieu, Diane.

Elle rendit la main et elle partit au pas, comme fait toute

bonne écuyère.

M. de Tournai et sa petite-fille la suivirent assez long-

temps du regard, admirant sa Igrâce et sa fierté à cheval.

— Belle et bonne! dit le comte.

— Charmante et cruelle^ reprit Diane. Qui me dira ce que Charlotte a dans la tête ou dans le cœur aujourd'hui ? Avezvous remarqué comme son regard était animée mon père?

— Babt ajouta le comte. C'est son jour de chimère. Le grand air^ Texercice lui feront du bieiu

La journée était chaude comme elles le sont quelquefois^ au printemps, dans les montagnes, quand le temps est ehargé d'orage. Quelques gros nuages aux flancs dorés traversaient le ciel bleu foncé. On eût dit de brillants pavillons emportés dans l'océan aérien. Les foins des grandes prairies de la vallée répandaient au loin leurs arômes pé^ nétrants et. suaves. Les feuillages vert tendre frémissaient sous l'haleine d'une petite brise sud-ouest. Les premières cailles chantaient dans les blés en herbe et des milliers d'abeilles rendaient, dans les bois^ des harmonies d'une sonorité profonde. Le printemps rose et vert planait sur les montagnes et sur les vallées. C'était une fête solennelle; toute la nature s'était parée^ ce jour^là.

Charlotte, à cheval, dominait tout le panorama qui se déroulait à sa droite en suivant les rampes des coteaux. Elle s'enivrait des senteurs odorantes que ^lui apportaient les brises, elle aspirait à la fois l'air, la lumière et les douces émanations de la nature en fleurs. Elle plongeait avec admiration ses regards dans les profondeurs de la vallée au milieu de laquelle serpentaient en zones brillantes la rivière de l'Allier et ses affluents.

Il était environ une heure de l'après-midi lorsqu'elle arriva à l'entrée du site pittoresque appelé les Rochers, à cause d'une multitude de quartiers basaltiques qui apparaissent là en amphithéâtre majestueux. De grands pins s'élançaient des intervalles et ombrageaient cette incommensurable galerie de verdure et de granit.

Charlotte ne voulut pas s'engager plus avant à travers les rochers. Elle arrêta son cheval près d'un massif de pins et de chênes^ et^ se plaçant en face de la vallée qui se déroo-

ItO LB GANT DE DIÂNB

lait au pied de la colline, elle pemt attendre quelqu'un ; François avait reçu ses instruetions.

•^ Un hoome i cheval^ lui avait-elle dit^ Tiendra probabkment du côté de Gannat pour me parler id même. Je tleas à ee que vous restiez à vingt pas de moi, toujours à cheval el prêt à venir à moi au premier appel. Ne vous étonnez pas, François, si notre conversation devieni trèsanimée. Dans tous les cas, Je compte assez sur votre probité et eur votre dévouement pour que vous ne parliez à personne au monde de oe que vous pourrez avoir entendu.

François, qui avait pour Charlotte une admiration sans Uamèêy jura ses grands dieux qu'il serait toujours muet au smiet d'une conversation que, du reste, il ferait en sorte de ne pas entendre.

**- Mais, mademoiselle, 8jouta-t41, Thomme en question serait-il dangereux ?

— Oui, dit Charlotte. Mais pour moi, non. Qu'il vienne!

-^ Mademoiselle a bien du caractère , reprit François. Cependant mademoiselle se risque peut-être un peu aujourd'hui. . . Dans tous les cas, je suis là, rœil ouvert et déterminé.

«- Non, François, dit Charlotte, le n'aurai pas besoin de votre bon secours; je si:ds assez forte pour donner une leçon à cet homme, s'il me provoque à la lui donner, croyez-moi.

François alla prendre son poste à vicgt pas en arrière^ sous les arbres, se tenant à cheval dans l'attitude d'une vedette avancée et qui a l'œil sur Tennemi.

Au bout de cinq minutes, le vigilant domestique dit à sa maîtresse sans bouger de place :

•— Mademoiselle, un cavalier monte le versant de la montagne par le petit chemin; il paraît venir de Gannat; il se dirige vers nous.

-** Tiès^bienl dit Charlotte. Lfexaetitude est de la politefse.

En effet, au bout de quelques instants, on vit un cavalier d'assec bonne mine, mais montant un cheval de louage assez ciimnun, apparaître sur le plateau et chercher du regard si quelqu'un n'était pas arrivé avant lui.

Charlotte ne bougea pas; seulement son cheval, dans ce moment-là, se mit à hennir avec un bruit métallique qui retentit dans les rochers comme une fanfare. Le cavalier arriva au trot et, s'arrétant à dix pas de Charlotte, il mit le chapeau à la main. Charlotte le regarda en face, sans s'Incliner^ sans lui adresser un mot. Le cavalier s'approcha un peu; mais à quatre pas de distance il s'arrêta encore, toujours le chapeau à la main. Charlotte était pâle, fort émue certainement, mais conservant un calme imposant. Son regard brillait étrangement et sa main serrait une cravache qui s'allongeait tout le long de l'épaule droite du cheval.

— Mademoiselle, dit euGn le cavalier, qui était bien M. le baron Renard de Banqueville, mademoiselle, vous voyez mon empressement. Je n'espérais un rendez-vous ni si prompt ni si original. Je vous remercie d'avoir choisi ce site pittoresque et vraiment remarquable pour notre conférence. Cette manière de causer à cheval en pleine campagne a qiielque chose de militaire qui me charme beaucoup. Mais je voiS;, mademoiselle, qu'en prudent général vous vous faites escorter par un aide de camp. Ce fidèle domestique répond de vous, n'est-ce pas?

— Est-ce là, monsieur, tout ce que vous avez à me dire? demanda Charlotte d'une voix qu'elle s'efforçait de rendre calme.

— Au fait, c'est perdre du temps, reprit le baron. Mais, mademoiselle, ce domestique placé à vingt pas peut entendre bien des choses...

— Ce domestique est un homme d'honneur, répondit Charlotte en toisant le baron du regard.

— Ah! fort bien, reprit celui-ci. Un domestique est un homme ; il y a par le monde des gens qui oublient cela. Voyons, mademoiselle, entrons en matière. Je vous ai reconnue en arrivant à la Roche-Cantal dernièrement. Vous m'avez très-bien reconnu aussi, car vous avez quitté le salon subitement pour vous soustraire...

— Je ne me cache jamais, dit Charlotte avec fermeté ; évite quand bon me semble.

— C'est fier! reprit le baron. Vous m'avez donc évité? Vous avez eu tort. Votre présence au salon m'aurait prouvé que vous n'éliez pas un adversaire à mes projets. Vous n'ignorez pas^ mademoiselle^ pourquoi je venais au château de M. de Tournai en compagnie de M. Saint-Germain^ un honorable homme d'affaires... Vous souriez^ mademoiselle?

— Allez toujours, a;outa Charlotte.

— Eh bien, reprit Renard de Banqueville, un peu piqué, nous allons venir au fait. Vous connaissez le but de ma négociation, mademoiselle ; il ne me. reste plus qu'à vous demander franchement si vous voulez me seconder.

— En quoi? dit Charlotte.

— Oh I parbleu 1 vous le savez bien. A faire rompre le mariage de votre amie, peut-être votre élève. M»® de Rosambel.

— Cela ne me regarde pas, répondit Charlotte d'un air indifférent.

— Mais je crois que si, dit le baron. M"« de Rosambel ne jure que par vous ; vous êtes son conseil, son guide. Elle n'aime pas beaucoup son cousin, je crois; par conséquent, pour peu que vous le vouliez^ elle renoncera la première et de son propre chef à l'union fortunée dont parle la vieille chanoinesse dans son testament, et M. le marquis de Civrac bénéficiera du dédit de cinq cent mille francs.

— Je vous répèœ que ces choses-là ne me regardent pas, reprit Charlotte.

— Ah ! ces choses-là ne vous regardent pas? dit le baron en remettant enfin son chapeau d'un air résolu. Eh Bien^ nous allons voir.

— Voyons, ajouta Charlotte. '

— Mademoiselle, reprit M. de Banqueville, j'ai pour principe d'enfoncer une porte quand je ne puis l'ouvrir...

— Ah t dit Charlotte avec une cruelle ironie, cela vaut mieux que de la crocheter, n'est-ce pas, monsieur?

— Tonnerre de Dieu! murmura dans ses dents le baron, en pâlissant un peu.

Puis reprenant son aplomb :

— Mademoiselle^ dit-il, restons dans une situation tempérée, pas d'injures, je serai poli, moi.

— Je l'espère bien, reprit Charlotte. Mais, monsieur, abrégeons, s'il vous plaît, cette conversation, dont le but est connu maintenant, et qui ne doit avoir aucun des résultats que vous espériez.

— Très-bien, mademoiselle! dit le baron avec vivacité. Voici donc en quatre mots mon mémorandum : ou vous m'aiderez à décider M^^* de Rosambel à se désister, et alors nous resterons bons amis, vous et moi, ou bien vous refuserez de me seconder, et alors...

— Et alors? ajouta Charlotte.

— Oh! pardieu, alors plus de ménagement; je déclarerai net à M. le comte de Tournay et à chacun, qui vous êtes et ce que vous avez été.

— Et c'est pour me dire cela, reprit Chatlotte, que vous m'avez demandé un rendez-vous?

— Oui, mademoiselle, pour cela.

— Eh bien, dit-elle, vous avez perdu votrejournée, monsieur.

— Je ne comprends pas, mademoiselle. Et la preuve, c'est que le plus profond mystère enveloppe votre existence passée aux yeux de vos bienfaiteurs.

— Convenez, monsieur, reprit Charlotte, que voilà une superbe phrase de mélodrame. Quant à mes bienfaiteurs , oh! d'accord, j'accepte. Je les vénère et je les aime de toute moa âme.

— Donc, reprit le barop, vous tenez à eux et à vivre avec eux.

— Certes, oui.

— Alors vous manquez de prudence, mademoiselle. Comment voulez-vous que ces personnes si honorables conservent pour vous les sentiments qu'elles vous témoignent, quand elles sauront...

— Quoi, monsieur?

— Ah ! vous me provoquez!... Quand elles sauront, dis-

il4 LE GANT DE DIANE

je que vous avez vécu à Paris, pendant quatre ans^ sous un autre nom que le vôtre.

— Quel nom^ monsieur?

— Eh t parbleu ! c'est vous qui m'y forcez. Sous le nom d'Argine.

— Après, monsieur?

— Ma foi, je crois que j'en ai assez dit, reprit le baron très-interloqué à Taspect de tant de dignité et de sang>froid.

— Eh bien 1 ajouta Charlotte, ce sera moi qui contipuerai l'anecdote, puisque vous manquez de mémoire. A mon tour, monsieur le baron, à vous donner quelques détails biographiques qui vous intéresseront particulièrement.

— Eh ! mille dieux! je le veux bien, dit le baron^ l'aventure devient plaisante, une femme qui tient à se donner les étrivières à elle-même.

— Attendez, Teprit Charlotte. Voilà trois ans passés, il y avait, en effet, à Paris, une assez belle jeune fille vivant dans un certain monde sous le nom d'Argine. Cette créature-là jouissait d'un riche revenu. Elle avait un salon fréquenté par la haute compagnie des lions et des sportmen les plus distingués, des artistes les plus en vogue. Passons. Les délices de sa vie seraient longs à raconter; ses succès, ses triomphes fourniraient à une légende inutile pour nous. Comment là pauvre folle était-elle arrivée à cette existence de luxe et de splendeur même, ici est le mystère. Restée orpheline et sans un sou pour vivre, à l'âge de dix-sept ans, elle travaillait du matin au soir dans un magasin fort à la mode. Un jour, une dame respectable, j'appuie sur ce mot, l'attira chez elle, sous un prétexte très-plausible. Cette visite fut pour la jeune fille un piège inouï. Il paraît qu'un long et terrible sommeil s empara d'elle. Quand elle s'éveilla, au bout d'un espace de temps indéterminé, elle se trouva transportée dans un appartement d'une élégance magnifique. La maison et le quartier lui étaient inconnus. Elle voulut s'échapper. Un homme âgé survint tout à coup et ordonna à ses laquais de fermer les portes et de les bien garder. Les femmes attachées au service de la jeune fille étaient ses

LE eAUT DB BIANE iffi

geôlières> le vieillard était son maître. La mîsériJile eaîxai avait été veoidue; elle était pri&oimière^ séj^rée da monde mtier.

Au bout de trcHS ou quatre mois^ Fhomme âgé loi déclart gu'il allait la montrer à tous ses amis. 11 reçut en effet beaucoup de monde; des homme» très^dtatingués par le nom et la fortune» et de& femmes^ non pas comme il favt^ maïs comme il en faut. Ces femoies firent oompreadre à Apgine (on l'avait surnommée ainsi)^ qu'elle était irrévocablement ;>er(2u6, dans le sens le plus étendu de Texpresaioii; que tout Paris la connaiisait^ Tadmirait et parlait d'elle comme d'une merveille; que »a reclusioot allait eesser si elle le voulait, si elle acceptait la vie brillante ob elle était entrée; enfin qu'elle était la plus heureuse et lapins aimée créature du monde.

La pauvre ieune fille faillit deveiûr folle; son éaergie H ses forées physiques même étaient toisées... elle courba la tâte, pleura longtemps et se soumit à sa destiaée, vaiscua, anéantie sous une main de fer.

Le temps fit le reste. Au bout d'un an la j^ine fille avait accepté son rôle et (ce sera son étemel rrau^ds) elle sa jeta dans sa vie nouvelle avec autant d'enthousiasme qu'elle avait eu de répulsion à y entrer. £lle devint une femme des plus distinguées et des plus admirées. Reine chez elle^reina partout où elle se montrait» elle était pourtant l'esdave de quelqu'un. Son maître était cet homme àgé> ce grand se»* gneur étranger, qui l'avait achetée à Paris, comme il l'eût achetée à un bazar du Caire ou des Indes. Il l'avait achetée, vous dûHe, à prix à*&r, mais de gens qui n'avaient aucune qualité pour la vendre ; d'injràmes eoquina et coquines dont elle ignorait même le& noms et qui lui avaient tendu vn piège abominable.

Voilà, miHisieur le baron, la première partie Ab lldstoire d'Argine. Quant à la seconde partie, elle vous seraxaeentée dans une autre occasion, plus tard. Maintenant il vous sera peut-être agréable de connaître qui fut l'agent (Hrineipal de cette aventure infâme qui perdît une pauvre et vertneiMB

enfant? Peut-être tiendrez-vous à savoir le nom du scélérat qui toucha une grosse somme d'argent pour prix de cette livraison d'une femme innocente^ qu'il perdait avec un cynisme digne de la potence... Qu'en dites-^rous^ baron de Banqueville?

— Ce que j'en dis, reprit le baron devenu très-pâle et tremblant, ce que j'en dis, ma foi... c'est que je ne comprends pas comment Argine a pu découvrir l'homme dont vous parlez, et surtout comment elle ose l'accuser sans preuves.

— Sans preuves! s'écria Charlotte en se redressant avec une fierté incomparable, sans preuves! La providence qui, tôt ou tard, punit le crime et le criminel, a fourni à Argine des preuves irrécusables, longtemps après sa chute, malheureusement. Mais, que dis-je? heureusement; car la Providence est adorable dans tout ce qu'elle fait.

— Oh! oh! reprit Banqueville qui se ranimait de son mieux, voici maintenant la Providence qui se met de la partie.

— Oui, monsieur, dit Charlotte, elle se met de la partie, et par ma bouche elle vous apprendra, ici même, si vous le voulez, le nom de l'escroc infâme qui vendit Argine...

Charlotte, en prononçant ces paroles, foudroyait du regard M. de Banqueville, qui avait imprimé à son cheval un mouvement en arrière; Charlotte maniait une longue et forte cravache, en poussant son cheval en avant. M. de Banqueville lui dit alors avec l'insolence que donne quelquefois la peur :

— Dieu me damne I je crois, ma parole d'honneur, que TOUS devenez folle, Charlotte. Est-ce que vous vous imaginez qu'une femme comme vous peut intimider un homme comme moi?...|

-— Répétez cela, reprit-elle avec un rire effrayant, répétez cela...

—khi mordieul je me gênerais peut-être! dit Banqueville. Je dis que vous devenez folle ou que vous mentez en me désignant...

— En VOUS désignant comme Feseroc^ comme le voleur^ comme l'infâme' qui vendit Argine à lun prince étranger; oui^ Renard, faux baron de Banqueville^ gredin fieffé et... faussaire I...

— Ah 1 coquine I s'écria le baron en voulant détourner son cheval.

Mais il était trop tard. Prompte comme l'éclair/ vive et forte comme la foudre^ Charlotte fondit sur lui^ le bras levé^ et le cravacha au visage de deux coups de fouet si vigoureux^ que le sang jaillit et que le misérable^ hurlant de douleur et perdant l'équilibre, tomba de cheval et alla rouler sur le terrain.

François était accouru. (^ arlotte appela quelques paysans qui passaient dans ce moment-là. Elle leur dit après avoir repris son calme par un effort merveilleux :

— Prenez soin de cet homme. Mon domestique vous aidera à l'emporter dans quelque ferme voisine et il vous payera bien de vos peines.

— Qu'avez-vous fait, mademoiselle? voulut dire François.

— J'ai châtié un infâme ; je l'ai marqué au visage pour la vie, répondit-elle. Tenez, François, voici ma bourse: avec ces braves gens, emportez ce monsieur blessé dans la première maison de ferme que vous trouverez. On ira chercher un chirurgien; je payerai tout, et largement.

François obéit. Les paysans, qui n'avaient pas vu les coups portés et qui croyaient à une chute par accident, s'empressèrent de déposer le pauvre monsieur, dont le visage saignait, et à moitié évanoui, sur leur charrette, et la caravane partit en prenant une direction opposée à celle du château de la Roche-Cantal.

M^ie Charlotte fit tourner bride à son bon cheval et elle reprit le chemin de l'habitation de ses amis, au pas, l'attitude fière, la sérénité sur le visage et respirant à pleine poitrine l'air embaumé des senteurs delà montagne.

ii8 LE GANT DE DIANE

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