LA LUNE DANS L'EAU
Pourquoi donc, douce et blonde.
Rougir de Totre amour et le cacher au inonde ?
[Poète inconnu,)
Le lendemain de l'aventure assez étrange dont il a été questiondans le précédent réeit^ Diane de Rosambel et son amie^ que nous connaissons beaucoup maintenant^ s'étaient donné rendez-vous dans un très-joli chalet, situé à Textrémité de la terrasse sud-ouest di^château et voisin du grand parc. Là elles passaient souvent quelques heures de Taprès midi, tête à tête, soit à lire, soit à travailler à quelque ouvrage à Taiguille.
Ce jour-là, Mi'« Diane s'occupait à broder une tapisserie destinée à un meuble pour sa grand'mère. M^^* Charlotte avait ses crayons, mais elle était si rêveuse, que sa main courait sur le carton sans but déterminé.
Il était environ trois heures de l'après-midi. Le temps menaçait un peu. Une chaleur assez lourde faisait pressentir un orage. Les arômes que les brises apportaient de la vallée avaient un parfum presque enivrant. Diane en avait fait la remarque plusieurs fois, et M^^'' Charlotte en concluait qu'elle ne tarderait pas à avoir la migraine.
Cependant la causerie allait son train accoutumé. On avait parlé de divers projets pour la fin de Tété. Il s'agissait d'une excursion en Italie pour l'arriëresaison.
— Quant à moi, disait Charlotte, je suis très-déterminée, après vous avoir accompagnée à Florence et à Rome que vous aimez tant, à m'arrêter à Nice en revenant. J'éprouve le besoin d'une retraite de deux ou trois mois au couvent de la Visitation. La chose est convenue avec ma bonne mère supérieure. M™» de Saint-Remy.
— Bon! reprenait Diane, vous nous planterez là, mon grand-père et moi ! C'est aimable de votre part. Nous revien-
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drons à La Roche-Cantal et nous irons ensuite passer six se* maines à Paris^ absolami^t seuls, comme si vous voua étiez brouillée avec nous. Ah! Charlotte^ ilfauivous aimer ou vous haïr à Texcès.
— Pourquoi, Diane?
— Parce que vous avez les défauts et les qualités contraires.
— C'est possible^ ma chère amie. Dieu m'a faite alnsi^ et je vous avoue que» sans vouloir critiquer Tœuvre de Dieu, je me trouve quelquefois fort ennuyée de moi-même.
— Orgueil, que me veux-tu? disait Diane.
— Non, conscience, reprenait Charlotte.
— Ma chère amie, ajouta tout à coup M'*^ de Rosambel, savez-vous ce que j'ai retrouvé ce matin au fond d'tin tiroir?
— Non.
— Devinez.
— Jamais. Je suis vraiment très-bête aujourdlinî, dit Charlotte.
— Eh bien, tenez, le voici.
Diane tira de sa poche un très-éîégant petit eofCret qtfWîe avait acheté avant de partir de Parrs.
— Qu'est-ce que c^est que cela? demanda Chartofte.
— Comment f vans ne vous rappelez pas ce que signifie ce coffret?
— Si, à peu près, dit Charlotte.
— MÛB vous dtes bien préoccupée, aujourdliui, mademoiselle, dit Diane. Je suis sûre que vous me eachear quelque chose, et votre réserve sur votre promenade dTiîer ... Sans compter que François, sur ce chapitre, François, ipai TOUS accompagnait, est muet comme un poisson. Ja lui ai trouvé ce matin un air d'huître à faire plaisir. Que vous estil donc arrivé hier aux Rochers, ma dtère amie t
Charlotte tressaillit involontairement. Mais elle rappela lâen rite son adorable sourire el répondit gaiement :
— - Ce qui m'est arrivé? Rien. Je me suis qoereHée afec mon cheval, volià tout Tooa disiex dote, Di«ne^ que ee coffret contient...
— Allona, boni voilà quêtons avez pordulaméiMire. Ne
VOUS rappelez-vous pas qu'à notre dernière promenade à cheval^ au bois de Boulogne^ à Paris, nous avons jeté un gant comme défi à la destinée?
— Oui^ oui^ répéta Charlotte^ .qui avait Tair de se réveiller.
— Ne vous souvenez-vous pas que cinq minutes avant de faire cette extravagance, nous avions vu sur le sable de l'allée un agenda perdu^ que François le ramassait et qu'il nous le donnait?
— Ohl parfaitement^ dit Charlotte avec animation; l'agenda fut ouvert par nous; nous y cherchions un nom^ une adresse^ nous n'y trouvâmes rien.
— Pardon^ mademoiselle^ reprit Diane^ nous y trouvions une pièce de vers. Elle avait pour titre : La lune dans Veau. Ces vers nous firent un plaisir extrême. Nous remerciâmes le poète inconnu en lui jetant à tout hasard un de nos gants comme souvenir sympathique; ne doutant pas que ce gage d'amitié irait à son adresse et que le pcëte le ramasserait. Depuis lors^ plus de nouvelles. Mais, je ne sais pourquoi^ je m'imagine que nous avons été comprises ,et que le poète inconnu a relevé notre gant. Ce serait extraordinaire^ mais dans Tordre des choses possibles. Vous savez que j'ai làdessus mes idées...
, — Oui, vos idées, dit Charlotte, vos rêves poétiques. Prenez garde, Diane, le réalisme est au fond de la région enchantée des illusions; il apparaît tout à coup, Timpitoyable qu'il est! et cet agenda, qu'en avez-vous fait?
— Je l'ai conservé. Le voici. Seulement, pour le préserver de tout accident, je l'ai serré dans un coffret portatif et bien fermé. Voulez-vous, mademoiselle, que nous relisions ces vers qu'on dirait avoir été écrits au bord d'un lac de nos montagnes? L'illusion est grande! mais on dirait ces vers inspirés par une de nous deux; que dis-je? inspirés par vous, Charlotte, qui ressemblez si bien à un beau clair de lune.
— Dites par vous, Diane, puisque vous portez précisé-
ment le nom de la divine Phœbé qui inspirait notre poète ineonnu. Voyons, relisons les vers.
M^i» de Rosambel ouvrit le coiTret qui avait une clef et une serrure en argent d'un travail merveilleux. Elle en retira un petit agenda relié en maroquin. Toutefois ses pages étaient blanct^es^ moins une seule, sur laquelle une main mystérieuse avait écrit des vers. L'écriture était passable, mais indécise. Diane se mit à lire avec une certaine émotion les vers que voici :
Les sommets les plus fiers contemplent la yallée ; L'aigle, épris des forêts, arrête sa volée • Et demande un abri contre les feux du ciel ; Le genêt est Tamant des abeilles à miel. Et le lis, inclinant sa corolle irisée. Sur l'ondine aux yeux yerts épanche sa rosée ; Le pâtre à la brebis donnerait sa maison. . . Mais, folle d'un amour infini, sans raison, La lune sur le lac, la lune reine altière. Penche sa tête pâle et plonge tout entière.
Oh I que de fois, la nuit, à travers les roseaux. Je la vis s'avancer et glisser dans les eaux I El que de fois aussi, sortant d'un pied timide, Je la vis renouer sa chevelure humide.
Reprendre des hauteurs le dangereux ch«min Et remonter aux cieux, pour revenir demain. La lune aime le lac. . . c'est comme une démence
Qui se voile, le jour, et, la nuit, recommence ;
Une pudeur divine, incertaine toujours
Entre le firmament et d'obscures amours. La lune aime le lac. . . hélas ! les souveraines
Vivent-elles longtemps aux régions sereines ?
Non, non, n'y croyez pas ; à toute majesté
Un rêve au fond du cœur en secret est resté.
La lune aime le lac. . . pourquoi donc, douce et blande
Rougir de votre amour et le cacher au monde?
Eh ! ne savez-vous pas que tout être est pervers
S'il u*adore que lui dans ce bel univers ?
An superbe, malheur ! malheur au solitaire !
La lune aime le lac, les cieux aiment la terre.
— Eh bien, dit Charlotte après cette lecture, je persiste à croire que ces vers ont été écrits pour vous par quelque
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romanesque per&onnage qui titra guetté i'occaâiûn de te jeter sur votre chemin.
— Et (}ul audra ramassé notre gftnt? demaBda Diane.
* — Sans doute, eoffiime ua gage de rallieni^t qui u» jo«E k fera cannaîti e et le ramèiiera ver» nous ; ie me trompe, vers vous, ma charmante anûe. Mais, de grâc^, suives mes conseils et n'attachez pas tr(^ d'importance à cette aventure. EUle est du nombre de celles qui doivent égayer la vi«, comme un de ces jolis rosiers sauvages qu'oxi rencontre Umt à coup dans un coin du bois à la promenade. Souriez au rosier, mais n'y touchez pas, il est épineux.
— Ah! Charlottef vous êtes plus folle que moi! s'écria Diane en remettant Fagenda dans le cofiTret et le cofi&^et dans sa poche.
Cette conversation poétique aurait pu se prolonger encore bien longtemps entre ces demoiselles, sans Tarrivée de M. le comte de Tournai qui, au grand étonnement de Diane et de Charlotte, était accompagné de rhomme d'affaires de M. le marquis deCivrac, M. SaiB^Germain, que nous connaissons déjà.
Dès que Charlotte aperçut ces deux personnages qui se dirigeaient vers le ôhalet, elle pâlit et la voix expira sur ses lèvres. Diane, de son eèté, ne pouvait dissimuler son étonnement et môme son inquiétude.
— Voilà qui est extraordinaire, dit-elle. Je croyais que mon grand-père en avait ôm avec ces ^e»«-/à... Ce M. Saint- Germain remet encore les pieds ici? C'est un oiseau de mauvaise augure.
Charlotte ne répondait pas une parole. Assise devant une table rcmde, son crayon à la main et sa main sur le papier, elle se perdait dans une région de conjectures, ne comprenant rien à ce qui se passait ou qui allait se passer autour d'elle.
Quand M. de Tournai entra dans le cbalet, il avait un visage souriant et cependant empreint d'une gravité inacoeueamée. 11 salua ces demoiseltes, leur demanda à toutes les dieux de lieurs nouvelies avec un iutérèt ég»l et finit pv
leur présenter H. Saint-Germain^ arrivant de Gannat pour lui parler d'affaires.
Les deux jeunes filles se levèrent dans Tintention de céder le ehalet comme lieu choisi pour une conversation. L'éton- Aement de Diane redoubla quand elle vit son grand-père la laisser se retirer^ en retenant seulement M"*" Charlotte.
— Qu'est-ce que cela signifie? se dit-elle en elle-même. Décidément^ il faut que j'aille faire parler François.
Elle se leva et sortit à pas lents du chalet, se dirigeant vers le château.
M. Saint-Germain était assez embarrassé. Après avoir salué profondément W^^ Charlotte^ il alla s'asseoir dans la partie la plus reculée du petit salon^ près d'une fenêtre. Le eomte de Tournai^ on le voyait^ avait une certaine émotion qu'il cherchait à dissimuler par une sérénité apparente. Charlotte était restée immobile et silencieuse devant un carton sur lequel elle traçait quelques lignes au crayon comme si elle ébauchait un paysage. M. de Tournai restait debout, droit et ferme, le dos appuyé contre la tablette d'une cheminée. Il était en tenue de cheval; bottes molles, éperonnées, et cravache à la main. Il avait passé sous le bras gauche son feutre gris, absolument comme s'il se trouvait, dans ce moment-là, à un rendez-vous de chasse, devant une princesse de la cour.
Il portait haut sa belle tête poudrée; il avait le regard assuré et ce regard plongeait au loin dans la campagne par la fenêtre grande ouverte.
Après quelques instants de silence, le comte s'adressa à Charlotte, mais d'une voix qu'il s'efforçait de rendre aussi amicale que possible.
— Mademoiselle, dit-il, notre visite peut bien vous surprendre, et je commence par vous demander pardon d'avoir interrompu vos travaux et votre conversation avec ma petite-fille. Vous connaissez toute mon affection pour vous, toute mon admiration. Vous avez été depuis deux ans pour eette maison un ange de grâce et de bonté. Nous vous devons beaucoup, mademoiselle...
— Pourquoi ce préambule^ monsieur le comte? demanda Charlotte^ et surtout pourquoi remercier ainsi une personne qui est votre obligée ?
— Mademoiselle^ reprit le comte plus maître de lui-même^ j'ai besoin de vous demander quelques explications. Vous êtes la loyauté môme ; vous me les donnerez avec franchise^ avec bonté.
Charlotte jeta un coup d'oeil sur M. Saint-Germain^ qui^ très-embarrassé^ baissait les yeux sous ses lunettes d'or^ et maltraitait fort son chapeau en le maniant sans cause.
— M. Saint-Germain^ reprit le comte, est venu me trouver tout à l'heure, j'ai eu avec lui un entretien secret. Il m'a conté des choses très-étranges. Je me suis abstenu de toutes réflexions et surtout de tout jugement porté sur les communications qu'il m'a faites avant d'avoir eu l'honneur d'en causer avec vous. Nous pouvons, je crois, parler librement ici. J'ai donné des ordres pour que personne ne vînt du côté de ce chalet.
— Voici, se disait Charlotte à elle-même, un grave entretien. II. Saint-Germain a été chargé par l'infâme que j'ai châtié hier de porter plainte à M. de Tournai, de lui révéler ma position, ma vie passée, enfin de chercher à me perdre... Avec l'aide de Dieu, je sortirai forte de cet infernal procès qu'on me fait ici.
— Mademoiselle, dit le comte, serait-il vrai 4^e vous auriez donné rendez-vous hier, aux Rochers, à un homme dont je ne veux pas prononcer le nom, et que dans un moavement de colère vous lui auriez cinglé des coups de cravache au visage, de telle sorte qu'il en portera les marques toute sa vie probablement?
— Le fait est parfaitement vrai, reprit Charlotte avec calme et fermeté. J'avais même le droit de faire feu sur cet homme et de le tuer.
— Il vous avait donc cruellement manqué, mademoiselle ?
— Oui, monsieur le comte, et je ne mens jamais, vous le savez.
^ Monsieur Saint-Germain^ reprit le comte en se tournant vers lui, un homme qui manque à une femme est un lâche et s'expose volontairement à une rude correction.
— Monsieur le comte^ dit celui-ci, on a tendu un piège à mon compagnon de voyage^ avec l'intention bien arrêtée de le blesser et même de le tuer, vous venez de l'entendre. Maintenant^ s'il faut plaider pour lui, s'il faut articuler les motifs de la conduite inouïe de mademoiselle, je vais reprendre les choses de plus haut...
— Paix, monsieur! dit le comte. Il ne vous appartient pas d'accuser et encore moins de rechercher le passé, à propos de cette querelle. Je viens demander à mademoiselle des explications, voilà tout.
— Mademoiselle, reprit-il, le compagnon de M. Saint- Germain vous est connu depuis longtemps?
— Depuis sept ans, dit Charlotte avec un soupir douloureux.
— Me permettrez-vous de vous demander où vous l'ave connu?
— A Paris, dit Charlotte.
— Dans quelle compagnie? ajouta le comte.
— Dans un monde exécrable î dit la jeune fille, en laissant tomber sur la table sa main crispée par la colère.
Il y èvti un moment de silence. M. de Tournai, toujours debout et immobile, la tête haute, mais le regard baissé, paraissait absorbé dans de pénibles réflexions. Il reprit d'un son de voix assez altéré.
— Dans un monde exécrable, mademoiselle? Ceci est malheureusement toute une révélation. Dieu me garde de chercher à avoir d'autres explications à ce sujet, elles seraient trop douloureuses et pour vous et pour moi. Dieu est grand, mademoiselle, et sa bonté est infinie. Qui mieux que vous en est persuadé ?
— Personne, je crois, dit Charlotte. Aussi c'est avec' la conviction de cette bonté infinie qui me soutiendra, que je compte me défendre des attaques haiijeuses d'un être pro-
iflS LE GÂliT DE DIANE
fondémifflit mauTais et des rom^ies ameassierês de ce monsieur qui est là.
Elle désifpoail du d<Kg| M. Saint-GenDaiii, qui îBclinait son crâne chanTe, méditant des moyens de nposte.
— M adeflHMselle^ dit le noble comte, il me semUe <jpiie le nuHnent serait ¥ena de me faire tos «mfidences entières sor nn passé qoû tous avez cru de¥oir me cacher jusqu'ici «t sur lequel^ du reste, personne de ma mais^m ne yous a jamais interrogée. Ces révélaticms loyales ma sontoéeessaiies anjoturd'huL Ma petite-fille, dont la tutelle m'est confiée et dont je suis responsable deYant Dieu et La société, ma chère petite-fille vit dans votre intimité ; elle est devenue votre compagne, votre amie, presque votre sœur ; j'ai bien quelques droits, n'est-ce pas» de m'informer une fois pour toutes d'un passé que j'ignore (ce qui est peut-être une faute), enfin de connaître à fond la vie, la réalité de la vie de la meilleure amie de Diane.
— Monsieur le comte, répondît Charlotte^ j'attends de votre loyauté de déclarer que jamais vous ne m'avez interrogée sérieusement sur ce point-là.
— Gela est vrai, dit M. de Tournai. Nous avons commencé avec vous par la tendresse, FadmiratioB et la confiance; nous avons négligé le reste.
— Que de grâces j*ai à voij» rendre f reprit Charlotte av«c un élan decœmr qui attendrit le noble comte. Maintenant, rq>rit-elle, le -momeat est arrivé de souffler sur ce rêve cé^ lesie ; il faut le roir sf évanouir et fiiire place à ta triste réalité. Un pervers a fait cela. C'est un scélérat q«i dtepuîs six ans me poursuit de sa haine, ayant été la cause de mes malheurs. Le méchant ne pardonne jamais le mal quTil a fait. Satan rugît contre l'homme parce qu'il l'a perdu. Mais^ monsieur le eomte^ toute satisfaction vous est due^ et efie vous sera dcmnée. Par un secret pressentiment^ je devinais qu'un jour le malheur viendrait s'abattre sur moi, si hcsireuse ! Aussi, depuis quelque tev^ps, ai^e pris mes précautions et me suisse résolue à conficar au papier l^hisleire rigoureuse imfiexible de quatre aimées de uni vie qfue je
déplore dans toute Vamertume de mon cœur^ et que je chercherai à expier jusqu'à mon dernier jour. Voici une clef, monsieur le comte ; je vous la confie. C'est la clef d'une eas^ sette déposée dans mon cabinet de travail, et qui contient mes papiers secrets. Vous lirez mes confidences; elles ont été écrites en présence de Dieu.
Le comte reçut la clef des mains de Charlotte et renferma soigneusement dans son portefeuille. Puis s'adressant à M. Saint-Germain :
— Monsieur^ dit- il, je comprends parfaitement^ et vous devez comprendre comme moi que mademoiselle répugne à faire devant nous des aveux qui peuvent lui rappeler un douloureux passé. Il est àes choses que la délicatesse d'une femme ne peut prononcer de vive voix. D'ailleurs, monsieur, vous n'êtes pas ici pour mademoiselle dans les mêmes conditions que moi. Je comprends très-bien' qu'elle n'ait pour vous ni confiance, ni même beaucoup d'estime. Votre démarche d'aujourd'hui près de moi l'a révoltée avec raison. Vous vous êtes chargé d'une triste comjnission, monsieur I Vous êtes venu me dénoncer, sous les rapports les plus odieux, une personne qhe nous aimons tous et que nous estimons tous dans cette maison. Vous servez les vengeances de quelqu'un que je m'abstiens de qualifier, et à qui made*moiselle a i:ifligé une sanglante correction. Ainsi, monsieur Saint-Germain, nous devons mettre un terme à cette conférence. Mademoiselle m'a remis la clef de ses secrets ; cela me suffit. Je jugerai par moi-même sa conduite, son passé, sa vie privée. Tout ce que vous pourriez articuler contre elle maintenant serart sans valeur. Je tiens ses mémoires, qui plaideront pour elle avec plus ou moins de succès^ mais avec beaucoup de sincérité, j'en suis certain. Donc^ monsieur, voici mes conclusions : jusqu'à nouvel ordre, je dois m'abstenir de rien croire et de rien juger. Vos révélations sont comme non avenues, et vos accusations n'ont aucune portée. Retournez auprès de votre ami, qui m'a tout l'air d'être un méchan^ homme et dont le caractère, sous le rapport de Fhonneur et de la probité, je l'avoue, ne
m'inspire aucane conOance. Repartez avec lui pour Paris, croyez-moi, car votre mission et la sienne, il faut le iteconnaître, n'ont eu jusqu'ici que peu de succès; d'un côté, vous n'avez obtenu aucun renoncement deM"« deRosambel dans l'affaire du mariage; d'un autre côté, vous n'avez point du tout réussi à porter le moindre préjudice dans mon esprit à M"e Charlotte, dont je lirai la confession. Adieu donc, monsieur Saint-Germain. Cette fois, je l'espère, nous nous séparons définitivement.
En prononçant ces dernières paroles, M. le comte de Tournai s'était approché de la porte du chalet, il l'avait ouverte, et tenait le bouton de la serrure en montrant à l'honorable Saint-Germain le chemin du parc qui menait à la route de la ville de Gannat.
Lecompagnon de voyage du baron de Banqueville lui était certainement très-comparable par les plus mauvais côtés de la méchanceté; seulement,il avait dans le caractère beaucoup plus de dissimulation. Il savait attendre et même souffrir dans l'occasion, pour arriver plus sûrement à une vengeance préméditée, cruelle, froide comme une lame de stylet.
M. Saint-Germain, voyant qu'on lui donnait congés se leva lentement, et en passant devant la table au milieu du chalet, il s'inclina assez bas devant Charlotte qui resta la tête haute et immobile. Elle eut cependant la curiosité de jeter un regard sur le visage de l'émissaire désappointé, et elle ne put se défendre de frissonner ; ce visage était d'un blême cadavérique, sillonné de deux rides profondes au coin de la bouche dont les lèvres minces disparaissaient presque. Mais qu'il fut atroce et révélateur le coup d'œil que Charlotte reçut de cet homme 1 II lui sembla que ce coup d'oeil lui lançait un poison de vipère. Elle ne put se défendre de porter la main sur ses yeux, comme pour ne plus voir quelque chose de terrifiant.
Quand M. Saint-Germain fut arrivé au seuil de la porte du chalet, il salua profondément M. de Tournfii; puis tout à coup, comme s'il se ravisait au sujet d'un oubli, il se retourna assez vivement, et fouillant dans la poche de songi-
let, il en rétira une belle carte dite porcelaine, et la présentant au comte, sans la lui livrer encore, il lui dit d'un air qui affectait l'indifférence :
— Mon Dieu 1 monsieur le comte, j'oubliais une bagatelle, un rien. Mon ami M. de Banqueville, pour appuyer certaines révélations qu'il m'avait chargé de vous faire dans les intérêts de votre maison, m'avait remis ceci en m'engageant à vous le coi\fier.
— Qu'est-ce que c'est que cela ? demanda le comte.
— Une petite pièce très-élégante à joindre au dossier d une personne qui se plaît à cravacher la figure d'un honnête homme^ et qui l'aurait même tué. ou fait assassiner très-volontiers.
— Qu'est-ce que c'est que cela ? demanda une seconde fois le comte, en hésitant à toucher à ce qu'on lui présentait.
— Une très-aristocratique carte de visite, monsieur le comte. Elle porte un nom ravissant et une adresse bien connue il y a peu d'années de la plus élégante fashion de Paris. Nous étions moins méchante alors, ajouta le Philinte; nous avions plus d'égards pour les visages et plus de considération pour les nobles cavaliers. Nous nous nommions Argine et nous avions à nous seule un petit hôtel à la Chaussée-d'Antin.
La carte avait été remise dans la main de M. de Tournai, qui restait debout, sans faire un mouvement, et suivait de l'œil l'homme vêtu de noir, l'homme noir, en effet, qui, après avoir décoché une pointe acérée, s'éloignait à pas précipités.
Quand il l'eut perdu de vue, il se retourna vers Charlotte. 11 la vit presque anéantie sur son fauteuil, prête à se trouver mal.
— Eh ! mon Dieu ! s'écria-t-il, comme vous êtes pâle, mademoiselle?
Par un suprême effort, Charlotte se redressa et reprit toute son énergie. Son regard, tout à l'heure atone et voilé, flamboyait. Elle tendit la main vers le comte, et lui dit :
— Vous avez là une carte semblable à celles qui étaient
les miennes quand j'habitais Paris^ monsieur le comte. Je m'appelais alors Argine, et j'étais la femme illégitime d'un grand seigneur autrichien^ à qui on m'avait vendue. Mes papiers de la cassette vous diront tout cela. Maintenant^ il ne me reste plus qu'à m'éloigner d'une habitation oîi Ton m'a comblée de bontés tant qu'on a ignoré mon passée et où l'on m'accablerait de mépris désormais. Adieu, monsieur le comte.
M. de Tournai déchira la* carte en mille morceaux avec une vivacité toute juvénile. Sans dire un mot à Charlotte, il s'approcha d'elle ; il la regarda d'un air attendri ; il lui prit la main un moment, et la lui serra avec affection. Puis il sortit du chalet à pas lents, et Charlotte vit qu'en s'éloîgnant du côté le plus isolé du parc, il portait souvent son mouchoir à ses yeux. Elle retomba dans son fauteuil, les deux bras accoudés sur la table et le front pris dans ses mains ; silencieuse, anéantie, mais sans pouvoir plourer.