ÉPILOGUE
Le soîr était arrivé, allongeant ses grandes ombres à travers les bois et les vallées. Les derniers rayons du soleil s'étaient retirés derrière les pics des montagnes neigeuses qui prenaient des teintes rose tendre. Les troupeaux rentraient tous aux bergeries au bruit monotone de la cornemuse.
Au château de la Roche-Cantal, un voyageur était arrivé modestement à pied, le sac sur le dos et un bâton à la main ; c'était un artiste vouant de Gannat, ou plutôt de Paris, et demandant Thospitalité. M. de Tournai avait été prévenu. Il fit introduire immédiatement le voyageur, et il ne put se défendre d'une certaine surprise en reconnaissant M. Robert Hardy dans cet équipage un peu excentrique pour une première visite. Mais tout s'expliquait en se rappelant la bizarrerie de caractère que sa petite-fille et lui
LB OANT DE DUNE \Zi
avaient déjà remarqaée chez H. Hardy^ à leur rencontre à SaiBt'Laurent.
Diane avait été prévenue; elle arriva au salon^ où se trouvait le ▼oyageur en compagnie de monsieur et de M™* de Tournai. Elle parut ravie de la visite et surtout de Toriginalité de cette entrée au château pour la première présentation.
— Cest charmant^ ajouta le comte^ mais cela n'empêche pas que j'en veux beaucoup à M. Hardy pour ne nous avoir pas prévenus. Je lui aurais volontiers envoyé mes chevaux. Je sais qu'il monte à merveille, je le devine du moins d'après notre conversation à la ferme de Martin.
Kobert^ un peu confus ^ son coup de tête, cherchait à excuser de son mieux cette arrivée digne de Topera-comique, et il disait cent choses plus ou moins sensées et spirituelles, mais tontes d'une parfaite convenance. On lui déclara qu'il était Thôte de la maison, le bel inconnu, le chevalier ténébreux, et qu'il ne serait plus maître de partir à son gré. W^^ Diane trouvait l'aventure très-amusante^ et ce malheureux Robert se grisait tant qu'il pouvait et sans s'en douter de regards bleus et de sourires roses.
Mais quand l'heure du dîner arriva^ une idée tristç vint se mêler à cette naïve gaieté. Diane annonça que le plus bel ornement manquerait à la fête : M'**" Charlotte avait été prise dans l'après-midi d'un malaise subit, d*une très-violente migraine, et elle avait fait demander la permission de ne pas quitter son appartement jusqu'au lendemain. Hélas 1 la chère enfant, la pauvre Diane, ignorait la sombre vérité.
— Il est donc écrit, disait M. Hardy, que je ne verrai jamais ce beau modèle dont on m'a parlé avec tant de poésie.
— On dirait en effet que cela est écrit, répondait Diane. Toutefois, rassurez-vous, monsieur, demain on vous présentera à ma chère Charlotte, à l'heure du déjeuner.
M. le comte de Tournai n'avait rien ajouté à cela. Heureusement, pour (iiire diversion, quelques convives, et OBtre autres M. i'abbé Sidoine et le baron des Oursons, ar-
rivèrent pour le dîner, ou pour le souper, car Tabbé avait décidément qualifié ainsi ce repas qu'il trouvait infiniment trop retardé.
Vers les huit heures du soir, quand toute la compagnie se trouvait réunie dans la salle à manger, une jeune personne, grande et d'une svelte tournure, descendait à pas discrets un escalier particulier qui menait dans le parc. Elle était enveloppée d'une mante de couleur sombre, un domestique la suivait, portant un élégant sac de voy^^e. Ce domestique étuit François, le fidèle François, cette jeune femme était Charlotte.
On marcha discrètement tout le long du mur jusqu'à une petite porte du parc que François ouvrit avec pré(5aution. Là, en dehors, se trouvait un phaéton attelé d'un cheval de ferme, mais assez bon coureur. François renvoya le petit paysan qui gardait le cheval. Il monta seul sur le siège après que M^^^ Charlotte se fut placée dans la voiture. Le phaéton partit sans bruit, et quand on eut tourné le coin d'an bois, le cocher poussa très-vivement son cheval qui prit le grand trot dans la direction de la vallée. Il s'agissait d'arriver à neiif heures et demie à la station du chemin de fer pour le convoi venant de Paris et se rendant dans le Midi.
Avant d'arriver à cette station, Charlotte rappela à François toutes ses recommandations. Ce brave homme avait les larmes aux yeux. Il prenait Dieu à témoin qu'il exécuterait fidèlement tous les ordres de mademoiselle, et il ajoutait:
— Si toutefois je ne meurs pas de chagrin comme tout le monde au château: car, demain, quel désespoir I...
Charlotte cherchait à le rassurer en lui disant que son absence ne serait pas trop longue, qu'elle n'avait qu'un voyage de six semaines à faire, qu'elle n'avait pas eu le courage de prendre congé de la maison... enfin tout ce que Ton dit en pareil cas, lorsqu'on part le cœur navré et sans espoir de revenir.
Charlotte recommanda surtout à François de distribuer sans retard l'argent qu'elle lui avait confié, comme étrennes aux gens du château, et certes elle avait été grande dame
dans cette circonstance comme toujours. Elle lui rappela aussi les bonnes œuvres à faire en son nom dans le pays^ et sur ce point-là sa charité avait été prodigue. Enfin ^ elle remit au bon François deux lettres. Tune pour M. le comte de Tournai, l'autre pour M"' de Rosambel. Puis elle lui dit, en lui confiant un petit rouleau d'or :
— Ceci, voyez-vous, François, est une chose à part. Vous remettrez cet argent, en secret, à ma chère Marie Villon, à Saint-Laurent, quand vous irez un de ces jours. Vous lui direz, à la pauvre et chère femme, que cela est destjné à acheter de bons vêtements pour elle et pour ses ûlles, et pour payer les mois de neurrice du petit Pierre.
Frai^çois tombait dans un attendrissement qui faillit retarder la course du phaéton.
Enfin on arriva à la station. Des bagages avaient été apportés d'avance, dans la soirée, sans que personne au château pût s'en douter. Charlotte dit adieu au domestique qui l'avait si fidèlement servie, en lui remettant quelques louis comme témoignage de sa gratitude. Le bon François demanda à mademoiselle sa bénédiction et l'honneur de lui baiser la main. Ce qui fut accordé.
Charlotte monta dans une des diligences du convoi où se trouvaient quelques voyageurs paraissant d'assez bonne compagnie. Elle jeta un long et mélancolique regard du côté des coteaux où, par le beau clair de lune, ce soir-là, on pouvait distinguer, dans le lointain, les tours de la Boche-Cantal et les dentelures des bois. Le signal du départ jeta son cri. Le convoi partit à toute vitesse, et Charlotte, 1^0 distinguant plus le paysage aimé, s'enveloppa de sa mante, appuyant la tête dans le coin de la voiture, et laissant couler des larmes silencieuses.