‹ Le gant de DianeChapitre 8 sur 53 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

LES APPBÉTS d'une COMÉDIE

Un mois après Içs éyënements que nous avons racontés dans la première partie de ce récit^ M. le marquis Paul de Civrac, qui habitait Paris, donnait^ à déjeuner à deux personnes, dans le joli petit hôtel qu'il avait loué à la Chausséed*Ântin, à dix minutes de distance du boulevard. L'un des convives était un gros personnage de petite taille, tout rond, riche d'une chevelure noire grisonnant légèrement et très-touffue; il était vêtu avec une certaine recherche qui manquait de goût mais non pas d'ornements. L'autre convive était tout simplement M"® Lucie, artiste dramatique, attachée au corps de ballet de l'Opéra en qualité de danseuse de troisième ou quatrième classe, mais dans toute la fleur de la beauté et de la jeunesse.

Le déjeuner était fin et servi avec un luxe digne de la position du noble marquis. On avait apporté le café, et M"® Lucie, fumant un gros cigare en compagnie de ces messieurs, avait fait un signe à M. le marquis pour l'inviter à renvoyer les deux domestiques de la salle à manger. M. de Civrac, qui avait Tintelligence du langage mimique de M»e Lucie, congédia ses gens et consigna sa porte : il n'y était pour personne jusr}u'à deux heures de raprès-mîdî.

Le gros petit bonhomme qui, selon son habitude, avait très-copieusement déjeuné, prenait avec amour sa seconde tasse de café et fumait un cigare énorme, sans dire un mot, ' paraissant fort décidé à ne pas sortir de longtemps de cet état de béatitude, muette et calme, qui s'empare de certaines natures contemplatives après un repas consciencieux.

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Mais MUe Lucie^ dont les yeux brillaient comme deux escarboucles, n'attendait que le nioment du départ des gens pour adresser à M. le marquis deux ou trois questions à bout portant. Dès que la porte de la salle à manger fut refermée^ elle donna cours à ses pensées dans une langue facile à parler:

— C'est donc bien vrai, marquis^ que vous refusez de me louer ce joli petit appartement au second étage, dont quatre croisées sur le boulevard Montmartre? C*est-il Dieu possible? an jeune homme si riche et si distingué! Et quand je pense que Tappartement est pour rien^ six mille francs^ quinze cents francs tous les trois mois, impositions comprises! quand je pense qu'avec douze ou quinze mille francs on en ferait un bijou^ même en conservant mon mobilier^ qui date pourtant de l'an passé. C'est enrageant ! Et vous dites que vous m'aimez^ Paul? Non^ vous n'avez pas le moindre attachement pour moi I Et pourtant monsieur a cent vingt-cinq mille livres de rente!...

— Dites cent^ mademoiselle^ répliqua le marquis avec le plus grand sang-froid.

— Ah ! ouiche! reprit M"* Lucie, est-ce que vous avez la prétention de me faire croire que vous me donnez vingtcinq mille francs?

— Non, mais vous les dépensez, dit le marquis. Et puis, mon affaire des cinq cent mille francs avec la famille de Tournai est loin d'être terminée. Je puis être forcé de restituer cette somme énorme...

— A moins que vous n'épousiez la lune^ votre cousine ? ajouta M^^» Lucie, en riant aux éclats.

— Pourquoi pas? dit Paul.

— Eh ! oui. Ce serait joli et attendrissant, reprit la jeune Lucie : un cousin et une cousine qui s'adorent! Je vous vois d'ici donnant le bras à votre femme et portant de l'autre bras son kings'Charles.

— Pourquoi non, mademoiselle?

— Quand je vous le dis'. Donner le bras à la lum, quel bonheur I

— Mademoiselle, reprit le marquis, je vous ai déjà défendu de me traiter avec ironie.

— Vous allez me faire croire, monsieur le marquis, que vous adorez la poésie, peut-être?

' — Oui, mademoiselle.

— Et que vous faites des vers?

— Il n'y aurait rien d'étonnant, dit Paul en se redressant.

— Si!

— Pourquoi cela, mademoiselle?

— Parce que vous avez cent vingt-cinq mille livres de rente et que vous êtes marquis. Allons donc I me prenezvous pour une idiote? Comme aussi, n'avez-vous pas la prétention de me persuader que vous apprenez les langues

'étrangères avec ce gros-là qui sommeille dans ce momentci ? Dites donc, marquis, c'est votre professeur? il a Vair d'un charcutier endimanché? Qu'est-ce que vous lui donnez à ce Chinois de paravent?

— Je lui donne le plaisir de déjeuner avec vous, dit Paul. Voulez-vous apprendre le grec moderne, le turc et l'arabe? Monsieur est un orientaliste distingué. Vous savez que j'ai l'intention de faire un voyage en Orient.

— Et de faire imprimer, après, vos impressions de voyages? dit M"e Lucie en souriant.

— Pourquei pas? répliqua M. de Civrac.

— Parbleu! dit W^^ Lucie, je connais un prince allemand qui est allé, comme il dit, aux antipodes tout exprès pour voir si, dans ce pays-là, les arbres ne poussent pas la tête en bas et les racines en l'air. Celui-là a écrit aussi ses impressions de voyage. Dites donc, marquis, ce sera sans doute à votre retour que vous me louerez l'appartement de sii mille francs sur le boulevard Montmartre, et que vous me donnerez vingt mille francs pour l'arranger un peu.

— Oui, quand j'aurai vu des arbres pousser la tête en bas.

— Paul ! s'écria M^^e Lucie, je m'en suis toujours douté, vous êtes avare !

— Je vous remercie du compliment, dit le marquis, je croyais passer pour prodigue.

Un domestique entra et vint annoncer M. le baron de Banqaeville.

— Oui, dit Paul, qu'il entre, la consigne n'est pas pour lui.

Quand le baron parut, W^^ Lucie jeta un cri, provoqué par la surprise et par l'effroi en quelque sorte. M. Renard de Banqueville portait en croix sur le visage deui lignes bleuâtres très-marquées. Le baron pâlit de colère, mais, se remettant bientôt, il dit avec un sourire forcé :

— Je comprends votre étonnement, mademoiselle. Vous allez me demander avec quel charretier j'ai pu me battre? Je vous répondrai qu'à mon dernier voyage en Bourbonnais j'ai été assailli par trois ou quatre manants armés de leurs fouets. J'en ai couché un par terre d'un coup de cravache et j'ai fait feu de mon revolver sur les autres ; ils courent encore. Or ça, marquis, ajouta-t-il, j'ai à vous parler sérieusement. Je vous annonce la visite de M. le comte de Tournai. Il est à Paris depuis deux jours.

— Seul? demanda Civrac.

— Je le crois. Mais il ne faut jurer de rien.

— C'est une explication d'homme à homme qu'il vient chercher du fond de ses montagnes. Il l'aura, parbleu I il l'aura cette explication. On introduira immédiatement M. le comte de Tournai, reprit-il en s'adressant à ses gens.

— Suis-je de trop? demanda Lucie.

— Au contraire, mademoiselle, dit le baron; votre présence ici est très-nécessaire.

— Tiens! reprit Lucie en se donnant un petit air important qui lui allait à ravir, on me prend sans doute pour arbitre dans une affaire de famille.

Le baron pria M. le marquis de Civrac de passer dans le salon, ayant quelques communications particulières à lai faire.

— Vous voyez bien que je suis de trop ici, dit Lucie. Me direz- vous le rôle que j'ai à jouer dans cette représentation en famille?

— On vous dira cela, répondit le baron.

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Arrivés dans le salon^ M. de Civrac et M. de Banqueville se mirent à causer après avoir fermé la porte.

Lucie était restée à table en face de l'orientaliste somnolent. On le nommait M. Acropoulos. Il était Grec d'origine^ très-gros^ avons-nous dit^ et d'une placidié .admirable^ contrairement au caractère de sa nation. U^ Lucie^ qui commençait à bâiller, imagina un moyen charmant de tuer le temps; elle établit une batterie de boulettes de pain sur un verre renversé, de manière à foudroyer le large visage de M. Acropoulos. C'est à son respectable nez qu'elle visait. Les boulettes, lancées par ses doigts délicats, atteignaient presque toujours le but. M. Acropoulos, aux prises avec un demi-sommeil presque invincible, chassait mécaniquement de la main les mouches acariâtres qu'il supposait acharnées contre son nez, ce qui provoquait chez fifUe Lucie des éclats de rire qu'elle étouffait de son mieux.

Cependant les deux interlocuteurs causaient à cœur ouvert dans le salon.

— Vous voyez, disait M. de Banqueville, que l'affaire est assez bien montée. C'est une comédie que nous allons jouer; elle peut rapporter un demi-million. Quelle est la pièce en vugue qui fait d'aussi belles recettes? Voici les rôles : vous évitez énergiquement de vous prononcer pour ou contre un refus de mariage. Vous battez la campagne, mais vous vous posez en viveur effronté ne voulant renoncer à rien; vous tenez à vos passions, à v6s plaisirs, à vos vices. Vous aimez les femmes, le jeu, la bouteille; vous êtes décidé à courir le monde, à visiter en touriste les cisq parties du monde. Vous êtes déterminé à manger gaiement^ follement votre fortunov Enfin il faut donner au tuteur de la jeune personne qu'on veut vous faire épouser la plus effrayante idée possible de votre moral et de votre moralité. Le vieux, effrayé de l'époux destiné à sa petite-fille^ croira en conscience devoir rompre cette union et renoncera au dédit par conséquent.

Le rôle de M"e Lucie est facile et d'une franchise tfallure qui est dans ses goûts. Elle se posera en lorette qui

VOUS tient sous sa domination ; elle sera insolente^ capridense^ avide^ insatiable. Elle paraîtra très-dangereuse pour vous. Le rôle de M. Acropoulos est tout trouvé; il le jouera au naturel. Ce savant^ fou de voyages et de découvertes^ vous aura en quelque sorte ensorcelé. Grâce à lui^ vous ne rêverez que de voyages extravagants.

Ce sera bien le diable si, «après cela, M. le comte de Tournai veut encore de vous pour sa chère petite-ûlle.

^ Bon^ dit le marquis, voilà nos rôles tracés. Et le vôtre, cher ami?

— Le mien? répondit H. de Banqueville. Il est important. Je reste dans la coulisse prêt à intervenir sur la scène, dans un moment critique, comme dénoûment.

— Allons, dit le marquis, il ne s'agit plus que de seriner Lucie, et de lui apprendre son rôle. Chargez-VQus-en, baron.

M. de Banqueville eut en effet un entretien particulier avec la danseuse. A F issue de cette conversation ou de cette répétition, il déclara qu'il répondait de tout et que la comédie aurait un plein succès. Puis il prit à part M. de Givrac et demanda à lui poser une dernière question.

— Voyons, dit celui-ci. Du reste, je crois vous deviner.

— Eh bien, répondit de Banqueville, tant mieux 1 je viens donc, mon cher marquis, vous prier pour la dixième fois, peut-être, de me révéler la cause vraie de votre refus obstiné à un mariage avec votre ravissante cousine, car, foi de Banqueville, elle est ravissante.

Le marquis prit un air sérieux. Son regard devint sombre. Il tourna le dos au baron en lui disant brusquement :

— C'est un secret que je ne veux pas divulguer. Toutefois, sachez bien que la cause de mon refu.s obstiné n'atteint pas l'honneur de ma cousine.

— Très-bien, n'en parlons plus, ajouta le baron. L'honneur est sauvé. Toutefois, mon cher marquis, reprit*il, il ne faudrait pas vous étonner que, dans un moment donné,, et si notre position nous y forçait, nous mettions enjeu uii moyen de défense extrême et qui, sans blesser les convenances, nous armerait contre l'ennemi. M^^ de Rosambel,

j'en ai la preuve^ paraît avoir un goût très-prononcé pour un jeune homme de mes amis, un artiste de talent que vous connaissez, M. Robert Hardy.

— Où voulez-vous en venir? demanda le marquis assez inquiet.

— Eb I parbleu! ne devinez-vous pas? à prouver au tuteur que le mariage de sa pupille avec nous devient impossible puisqu'elle en aime un autre.

— Hum! dit M. de Givrac, serait-ce vrai?

— Vrai, absolument vrai, non ; mais en politique on n'y regarde pas de si près. Avez-vous lu Machiavel?

— Non.

— Quand vous étudierez la politique de ce grand homme, vous verrez, mon cher marquis, que pour réussir dans les affaires de ce monde, il faut avant tout paraître avoir raison. Lâcher son âne dans le pré d'autrui esl une petite violence faite au droit; mais justifier cette violence par les apparences du droit est une habileté.

— Vous êtes très-fort, dit Paul de Civrac. Vous auriez réussi dans la diplomatie. Réservez donc vos talents pour nous tirer d'affaire aujourd'hui, car je ne doute pas que le comte de Tournai, très-irrité, n'emploie tous les moyens possibles pour nous arracher le demi-million. Vous allez voir, cher ami, les grands airs qu'il va prendre en montant sur ses grands chevaux. Dites donc, ajouta Paul en désignant les joues du baron, ne m'auriez-vous pas caché la cause de l'accident arrivé à votre honnête visage lors de votre visite à la Roche-Cantal? Je ne veux pas vous faumiïier, cher ami. Dieu m'en garde, mais ces deux lignes si nettement dessinées ressemblent terriblement aux traces laissées par une cravache sifflante.

— Monsieur, reprit vivement le baron, ce que vous pensez là pourrait m'offenser, dit devant un tiers. Apprenez que l'homme qui m'aurait seulement menacé d'une cravache ou d'un bâton serait mort le lendemain.

— Diable! dit le marquis, et si une femme vous fustigeait pour une impertinence reçue ou^utre chose?

M. de Banqueville pâlit et murmura entre ses dents :

— A mon tour, je saurais fustiger d'importance cette femme-là dans Toccasion... Mais pourquoi cette question, marquis? reprit-il.

— Ohl pour rien. Hier, au Pré-Catelan, j'entendais des femmes qui disaient qu'aujourd'hui on fabrique des cravaches à l'usage des dames qui veulent marquer les hommes dont elles ont à se plaindre.

— Vraiment ! ajouta Banqueville en s'efforçant de prendre la chose gaiement. Et comment sont faites ces verges de la justice féminine?

■— Une fine tige d'acier enrubannée d'une très-mince corde de soie, serrée et gommée. Cela cingle le visage pour la vib.

— Sang et tonnerre î maugréa le baron, j'étranglerais la coquine qui me toucherait avec une pareille cravache. C'est une femme qui a inventé cela. On ne sait pas jusqu'où peut aller la perversité féminine.

Ils en étaient là de leur conversation, lorsqu'un domestique vint annoncer qu'une voiture entrait dans la cour de l'hôtel.

— Si c'est M. le comte de Tournai, dit le marquis, on l'introduira immédiatement; il ajouta : « les portes ouvertes à deux battants ! »

Le laquais se retira et revint trois minutes après, ouvrant devant lui les deux battants des portes, et annonçant :

— M. le comte de Tournai de la Roche-Cantal.

— Voilà bien des cérémonies ! se disait à lui-môme le noble comte en se dirigeant vers le grand salon du rez-dechaussée.

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