‹ Le garçon de banqueChapitre 4 sur 8 · LE VOL · texte numérisé non relu

LE VOL

TàC Toi.

La nuit tombait, une nuit d'hiver, froide et humide.

Henriette avait quitté depuis quelques instants la famille Mârïgnon et se pro-

menait avec anxiété dans sa petite chambre \ elle écoulait par intervalles les bruits de la rue, mêlés au cliquetis de la pluie, qui fouettait les toits du voisi-

nage.

Quoique la jeune fille eut encore devant les jeux les scènes touchantes de la journée, elle ne semblait pas partager la joie qu'elle avait vue briller un instant auparavant sur les traits de sa parente et de Dominique.

Comme nous l'avons dit, elle avait d'horribles soupçons qu'elle n'osait s'avouer a elle-même.

Les paroles et les actions de Joseph, l'inconcevable facilité avec laquelle il avait trouvé, lui, pauvre et sans amis, la somme dont la famille Marignon avait besoin, tout contribuait a jeter Henriette dans d'affreuses incertitudes.

Quelques coups légers et précipités, frappés a la porte, redoublèrent son émotion.

Elle voulut se lever, mais ses jambes fléchissaient sous elle.

— C'est moi, dit une voix bien connue.

Henriette fit un effort sur elle-même et alla ouvrir.

Un homme, enveloppé d'un manteau, entra dans la chambre sans rien dire.

Henriette eut peine à reconnaître Joseph Duval, tant son extérieur était changé.

Ses cheveux, qu'il avait l'habitude de porter longs et bouclés autour de la tête, avaient été coupés en brosse; les favoris châtains, qui encadraient si bien sa figure un peu maigre, avaient entièrement disparu.

Une espèce d'animation fiévreuse colorait ses joues pâles d'ordinaire; ses yeux eux-mêmes semblaient avoir passe du bleu clair, leur couleur naturelle, au bistre foncé des yeux espagnols.

De plus, l'habit gris à la française et le chapeau à cornes des garçons de recette avaient été remplacés par une redingote noire et un chapeau rond.

Dans cet équipage, Joseph était presque méconnaissable, môme pour ceux qui l'avaient vu peu d'instants auparavant.

— i»8 — A la lueur d'une chandelle fumeuse, Henriette le reconnut.

Duval, écartant son manteau, déposa sur la table un paquet assez volumineux qu'il avait porté sous le bras.

— Eh bien! Henriette, demanda-t-il d'une voix sourde, comme s'il eût craint que ses paroles fussent entendues, tous les vœux de nos amis communs sont-ils comblés?

— J'ai laissé Dominique et sa mère au comble de la joie.

— C'est bien, reprit Joseph d'un ton

laconique ; el maintenant, ma chère, nous nous sommes assez occupés des affaires des autres pour que nous nous occupions enfin des noires.

Jl s'assit et fit signe à la jeune fille de venir prendre place à son côté.

Henriette, toujours en proie à cette terrcurdonl elle ne comprenait pas parfaitement la cause, n'osait l'interroger.

Ils restèrent ainsi quelques secondes.

Joseph, se méprenant sur l'expression

du regard effare qu'Henriette attachait sur lui, dit avec un sourire pénible :

— Je le vois, mon amie, ces changements vous étonnent; mais n'étant plus garçon de banque, je n'ai plus le droit d'en porter le costume.

— Ce que vous m'avez dit au sujet de votre cautionnement est donc vrai? demanda la jeune ouvrière avec une joie naïve.

Joseph la regarda fixement avant de répondre.

Tout à coup il sembla sortir de ce calme faclice qu'il avait montré jusque la; saisissant la main d'Henriette, il reprit d'un ton saccadé :

— Henriette, je n'emploierai pas de périphrases pour vous apprendre la vérité, car le temps presse; le moment qui s'écoule va décider de notre sort à tous deux. Ecoutez-moi... n'est-il pas vrai que votre bonheur serait de vivre dans l'opulence, d'éclipser ces femmes dont vous me parliez hier avec tant d'enthousiasme? N'est-il pas vrai, quand ce jeune homme si riche et si fier de ses richesses a voulu vous tenter par des offres brillantes,

qu'au fond de voire cœur, la voix de la coquetterie vous criait de céder , et que vous envisagiez avec terreur la misère avec moi?

— Joseph...

— Ne nous trompons pas, Henriette ; je vous l'ai dit, ce moment est solennel. Faites votre confession devant moi, faites-la tout entière, car je vais aussi faire la mienne, et soyez sûre que vous ne serez pas la plus coupable!

— Eh bien !... c'est vrai.

— Je l'avais deviné, murmura Joseph.

Une satisfaction étrange se peignit sur son visage; il reprit du même ton :

— Aujourd'hui, Henriette, au moment où la famille de votre parente courait un si grand danger, n'avez-vous pas dit que vous consacreriez toute votre existence a celui qui la sauverait?

— Je ne savais ce que je promettais dans ce moment affreux!

— Qu'importe a celui qui a ramassé

celle promesse et qui a joué son existence sur ce mot de votre bouch!

— Je l'ai dit, répliqua la jeune 011e si bas qu'on put a peine l'entendre.

Joseph Duval se redressa :

— Eh bien, Henriette, j'ai sauvé la famille Marignon et je viens réclamer votre promesse. Henriette, vous aimez la richesse et les jouissances qu'elle donne; suivez-moi donc, car je suis riche maintenant, je puis satisfaire tous vos caprices, si nombreux qu'ils soient. Ceci, ajouta-t-il à voix basse en désignant le

paquet qui était resté sur la table , ceci contient des billets de banque, la fortune d'un grand seigneur, du luxe, de 1 éclat, de l'orgueil... Et voyez, voyez encore!

conlinua-l-il en plongeant la main dans la poche de sa redingote et en la retirant pleine d'or.

— Malheureux! qu'avez-vous fait? dit Henriette en reculant jusqu'à l'autre bout de la chambre.

Le garçon de recette se mit à Sembler et a pâlir ; son audace se brisa tout à coup devant le dégoût qu'il inspirait à sa fiancée.

— Henriette, ne me méprisez pas! reprit-il d'un air suppliant; il a fallu de terribles angoisses pour que j'en vinsse à ce crime! Mais la tentation s'est trouvée trop puissante pour l'affamé qui voit tout près de sa bouche le fruit savoureux destiné a d'autres. J'avais la passion profonde, énergique, irrésistible de l'or, etlafalalité,comme pour se jouer de moi, m'avait placé dans une condition où ce funeste instinct était soumis a chaque instant aux plus pénibles combats. J'ai souffert longtemps; je vivais pauvre et misérable sur les trésors dont je n'étais que le gardien ; ces sacs précieux que je portais chaque jour m'écrasaient sous leur poids et me brûlaient

les mains. La nuil, dans mon bouge, je rêvais des coffres remplis d'or et d'argent où je puisais a pleines mains et qui étaient à moi. Le tintement de l'or bruissait sans relâche a mes oreilles, moi qui possédais à peine de quoi satisfaire aux premiers besoins de la vie! Comprenezvous, Henriette, ce supplice lent, continuel et auquel je n'avais pas même le courage d'échapper en changeant d'état ? Et cependant, Henrielte, continua-t-il avec plus de chaleur, je commençais à croire que l'habitude, la raison, le sentiment de probité qui est au fond de mon cœur, pourraient me faire surmonter ces tentations cruelles, que je finirais par devenir aussi insensible en présence de

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ces richesses que l'honnête vieillard dont nous avons vu ce matin le désespoir...

J'avais établi dans mon âme l'équilibre entre le devoir et ma fatale passion, mais il ne fallait quun grain de sable pour faire pencher la balance du mauvais côté; ce grain de sable c'est vous qui l'avez jeté...

— Moi! cela n'est pas, cela n'est pas!

— Vous , répliqua son interlocuteur avec autorité; souvenez-vous de ce qui s'est passé... La fortune était nécessaire a votre bonheur, je le savais ; vous aviez été sur le point de me sacriGer à la for-

tune, de vous sacrifier vous-même. Puis le hasard s'est chargé de me fournir un moyen de faire taire les derniers reproches de ma conscience; c'était pour sauver uue famille entière que j'ai volé la banque !

Henriette ne put retenir un cri :

— C'élail donc vrai?

— Oui, tout est vrai, Henriette, repritil avec volubilité comme pour achever plus vile cas pénibles aveux; l'argent que j'ai remis à la famille Marignon ne pouvait provenir'de mon cautionnement,

qui, comme vous le savez, ne m'appartenait pas. Pendant celte journée j'ai été chargé, outre diverses autres sommes importantes, de recevoir les deux cent mille francs que la maison Bidaut devait à la Banque; quand votre désespoir m'a décidé a ce... crime, j'ai pris sur cet argent les fonds nécessaires a nos amis. La peine qui me menace ne peut être plus sévère pour une somme énorme que pour quelques écus... J'ai tout emporté... je suis certain de gagner la frontière de Belgique sans être découvert...

— Misérable ! mais vous laisserez planer les soupçons du crime sur l'infortuné

vieillard qui reçoit, sans le savoir, vos funestes bienfaits, sur moi peut-être qui ai le malheur de vous aimer !

— Matignon n'a rien a craindre, dit Joseph en tirant de sa poche un portefeuille qu'il déposa sur la table; ce portefeuille que j'ai oublié de laisser dans ma chambre et que j'ai l'intention de faire parvenir demain à la banque, avant qu'on se soit aperçu de ma fuite, contient un aveu signé de ma main qui décharge Marignon de tout soupçon de coinpîicilé avec moi ; d'ailleurs la probité de voire parent est si connue, que personne n'oserait l'accuser... Quant avons,

Henriette, vous allez me suivre... vous partagerez en pays étranger mon opulenee, mon bien-être...

La jeune lille fit un nouveau geste u'horreur.

— Plutôt mourir! s'écria-t-elle.

Joseph fut altéré.

— Et c est pour moi que vous avez fait cela? reprit Henriette avec énergie. De quel droit, monsieur, osez-vous interpréter ainsi Ja vanité passagère d'une'pauvre jeune fille qui ne savait pas vous cacher

ses pensées même Jes plus coupables?

De quel droit, parce qu'elle a été tentée un moment, venez-vous associer son nom à l'action la plus iufàme et la plus flétrissante, à un vol? Pourquoi donc avez- vous désespéré de ma force et de mon courage?... Oh! laissez-moi, laissez-moi ! je ne veux pas tomber avec vous dans l'abîme que vous avez ouvert pour tous les deux... Partez, parlez bien vile, ou j'appelle au seeours!

— Mo serais-je trompé- murmura Jo- ^pli tout pensif,

Mais sans doute II croyait s être trop

avancé pour pouvoir reculer. Il s'empara vivement du bras de sa fiancée :

— Il faut me suivre , dit-il d'un ton menaçant ; c'est pour vous que le crime a été commis, il faut que vous en supportiez voire part. . Une voiture altend a quelques pas d'ici; demain, quand on s'apercevra du vol, nous serons près delà frontière et on ne pourra plus nous atteindre. Toutes les mesures sont prises, partons...

Il voulait l'entraîner, mais elle résista et se cramponna fortement aux meubles.

— Jamais' s'écria-t-elle, vous me tue-

rez, mais vous ne me forcerez pas à devenir la compagne d'un...

- — Reprochez-moi tout haut l'infamie dont je me suis rendu coupable pour vous, mais vous ne m'échapperez pas ... il faut que j'aie le prix de mon crime! Henriette, je vous enlèverai de force s'il le faut, et nous verrons si vous aurez le triste courage de me trahir par vos cris !

Aussitôt il saisit clans ses bras la taille élancée de la jeune fille , qu'il enleva comme une plume.

— Au secours ! au secours ! s'écriat-elle.

Joseph remportait avec une sorte de frénésie.

— Au secours! répétii-t-elle.

Au moment où Duval allait franchir la porte avec son fardeau, cette porte s'ouvrit brusquement.

Un homme dont il était impossihle de distinguer les traits s'élança dans la mansarde en s'écriant :

— Qui donc appelle au secours?

Les bras de Joseph <e détendirent*

Henriette délivrée se trouva sur ses pieds; elle alla tomber dans les bras de l'inconnu en disant avec un ton déchirant:

— Au nom de Dieu ! protégez-moi !

Le visiteur, tout étonné d'un semblable accueil restait immobile à l'entrée de la chambre, sans comprendre ce qui se passai t.

Henriette continuait à invoquer son appui, mais sans dire quel ennemi el!o avait a redouter,

Joseph prit le flambeau et l'éleva ra-

pidement pour reconnaître l'intrus qui venait ainsi se jeter à la traverse de ses projets; c'était le dandy de la veille, Gustave Bidaut.

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