LA LUTTE
Ii!l Illttc.
Le jeune négociant jetait des regards ébahis sur Duval et sur Henriette; ces trois personnes restèrent frappées de surprise en se reconnaissant mutuellement.
— Que venez-vous faire ici, monsieur?
demanda Joseph d'un ton impérieux.
Henriette s'était éloignée brusquement de Bidaul.
Celui-ci resta quelques secondes sans répondre, puis souriant d'un air goguenard :
— Ce que je viens faire ici ? répéla-t-il en jouant avec la badine à pomme d'or qu'il tenait à la main ; tout a l'heure j'aurais cru pouvoir vous le dire à peu près ; mais, en ce moment, j'avoue franchement que je n'en sais rien.
— Il y a là quelque mystère que l'on me cache, dit Joseph d'un Ion sombre en regardant Henriette.
Cependant, après un moment de réflexion, Henriette parut frappéed'un souvenir :
— Monsieur, dit-elle au dandy, qui avait pris un air de malice moqueuse de crainte d'être lui-même le jouet de quelque mystification , n'est-ce pas mon billet qui vous a fait venir?
— Un billet ! répéta Joseph.
— Et que serait-ce autre chose, ma
belle enfant, dit Gustave Bidaut, puisque vous avez eu la barbarie de me défendre votre porte? Il a fallu celte invitation pressante, formelle, pour me décider à venir à cette heure et par un temps pareil; aussi la réception que je reçois...
— Monsieur, reprit vivement la jeune fille, lorsque je vous ai écrit, il s'agissait dune pauvre famille dont le sort dépendait de vous, et, dans ma précipitation, j'avais oublié de vous dire que ce n'était pas ici, mais bien dans la maison même de mes protégés que je devais vous recevoir... Néanmoins, puisqu'une erreur vous a conduit chez moi, j'ose réclamer
votre appui contre cet homme que vous voyez Ta et que j'ai eu îc malheur d'appeler mon fiancé... J'espère, ajouta-t-elle en regardant Joseph avec une expression signiûcalive, qu'il sentira le danger de certaines... rencontres!
Le dandy ne pouvait apprécier la véritable portée de ces paroles; cependant il se redressa d'un air de suffisance, passa fièrement devant Joseph, et, déposant ses gants et son chapeau sur la table, il se mit à brandir sa cravache en disant d'un
ton dégagé
— Je suis à vos ordres, ma belle amie; de quoi s'agit-il?
— lit)
Mais Joseph était trop préoccupé pour faire attention aux bravades du jeune
négociant.
II s'approcha d'Henriette et reprit à voix basse :
— Vous l'aimez donc?
— Que vous importe? il me défendra contre vous... Fuyez , pendant que vous le pouvez encore.
— Elle l'aime! murmura Joseph avec désespoir; ainsi donc j'ai commis un crime inutile!
Un nouveau silence régna dans la chambre.
Joseph restait à l'écart.
Henriette pleurait et sanglotait sans prononcer une parole.
Bidaut, qui d'abord avait attendu l'explication de cette scène, regardait tantôt l'un tantôt l'autre des assistants, et semblait fort embarrassé de sa contenance.
— Je crains, mademoiselle, dit-il enfin, d elre tombé au milieu d'une de ces
querelles intimes dans lesquelles un étranger joue d'ordinaire un rôle assez triste. Si donc je ne puis vous être utile, permettez-moi...
— Non, non, ne me quittez pas! dit Henriette avec vivacilé; je serais perdue.
Bidaut hésitait.
Cependant il se rassit et croisa les jambes en disant avec une gaîlé forcée :
— Eh bien, mademoiselle, j'attends vos ordres, et quand il vous plaira,..
Puis il se mit à siffloter avec impatience une cavaline d'opéra italien.
Pendant ce temps Henriette s'était avancée vers Joseph et lui parlait à voix basse avec chaleur; on eût dit qu'elle employait tantôt les menaces et tantôt les prières pour le pousser a quelque grande détermination.
Plusieurs t'ois elle lui prit la main et la serra en frissonnant.
Joseph, au contraire, restait morne, les bras pendante, te front appuyé contre la muraille.
A la lueur incertaine de la misérable chandelle qui éclairait la mansarde, on voyait ses yeux fixes dans leurs orbites comme ceux d'un cataleptique.
Il ne répondait pas une parole ; seulement de temps en temps il faisait un signe d'épaules qui pouvait se traduire par ces mots :
— Je suis prêt à tout.
Henriette ne se rebutait pas, et cette scène menaçait de se prolonger; tout a coup Guslave Bidaut, qui depuis un moment avait cessé de chanter à -demi-voix.
se leva brusquement et s'avança vers la porte dans le but bien arrêté celte fois âV quitter la chambre. Henriette tourna la tète et vit le dandy cacher sous son habit un objet dont elle ne put reconnaître la forme.
— Mademoiselle, dit-il, avec un embarras qui contrastait, avec son aisance ordinaire, je crains.... ma présence ici peut être importune... Je reviendrai dans quelques instants...
Et en parlant ainsi, il s'approchait insensiblement de la porte.
Henriette voulut le retenir.
— loi —
— Monsieur, repril-elle, j'avais compté sur vous pour me conduire,..
— Je reviendrai dil Gustave Bidaut en ouvant la porte, qu'il s'empressa de refermer sur lui.
Puis on entendit la clé tourner deux fois dans la serrure.
Le grincement du fer tira Joseph de son anéantissement moral.
11 s'élança d'un bond vers la porte :
— Ouvrez! ouvrez! secria-t-il.
On ne répondit pas, mais on retira la clé, et on descendit précipitamment l'escalier.
Les deux fiancés étaienl enfermés.
Henriette se mit à trembler; Joseph d'abord frappé de stupeur, dit enfin en désignant la table :
— Le portefeuille! où est le portefeuille?
Et, sans attendre de réponse, il se laissa tomber sur un siège en murmurant :
— Ah! je comprends (ont.
— Joseph! que s'est-il donc passé?
Pourquoi...
— Plus d'espoir, Henriette ; ce portefeuille que j'avais laissé là, sur la table, est celui-là même qui contenait les billets de banque de la maison Bidaut. Ce jeune homme l'a reconnu, il l'a ouvert pendant que vous cherchiez a ébranler ma résolution, et il a lu l'écrit dans lequel je faisais l'aveu de mon crime pour mettre à l'abri de toutes poursuites le vieux Marignon. Sans doute il va donner l'alarme, et me faire arrêter.
A celle nouvelle, Heurielle , malgré l'horreur qu'elle éprouvait pour le crime de son fiancé, se senlit prise d'une pitié profonde.
Du moment qu'elle vil Duval perdu sans ressources, cet héroïsme de dévoùment qui semble instinctif chez les femmes, se réveilla subitement en elle.
Elle envisagea la situation avec celte lucidité d'esprit que donne souvent l'imminence du péril.
— Joseph, dit-elle d'un ton ferme, réfléchissez bien ; ne vous reste-t-il au-
cime chance de salut? N'arrive t-il pas souvent que les garçons de recelte, prêtés par l'heure, ne rendent que le lendemain à la banque les fonds touchés dans la journée? ne pouvez- vous demain donner cette excuse?
— Mais ce billet, qui contient l'aveu formel de ma faute
— M. Bidaut a promis de revenir; nous l'implorerons, nous le supplierons et il déchirera ce fatal papier.
Oui, mais il faudrait pour cela que
je pusse restituer intégralement la somme prise à la Banque...
— Ne l'avcz-vous pas sur vous?
— II manque ce que j'ai remis aux Marignon, et cet argent, les Marignon ne peuvent le rendre; vous savez bien qu'ils no l'ont plus.
— Oh! mon Dieu, et nous sommes enfermés!
Elle se souvint que, peu de temps auparavant, une seconde clé de sa chambre
avait été égarée dans quelque coin obs cur de la mansarde.
Elle annonça cette espérance a Joseph, qui venait de retomber dans sa morne insensibilité et elle se mit a fouiller avec activité son pauvre mobilier, bouleversant dans son trouble ses armoires et ses effets.
Enûn elle poussa un cri de joie.
— La voici î s'écria-t-elle en élevant la bienheureuse clé au-dessus de sa tête.
Elle eul bientôt ouvert la porte; puis revenant à Joseph :
— Partez, dit-elle. Sans doute le concierge a reçu l'ordre de ne pas vous laisser sortir; mais de la fenêtre qui donne sur l'escalier du premier étage , vous pourrez vous élancer dans la cour d'une maison voisine... Partez donc, on va venir; j'entends du bruit; peutêtre...
— Non, dit Joseph d'une voix ferme sans bouger de place.
— Malheureux! mais vous n'y songez pas ? la prison , le bagne !...
Ces paroles étaient prononcées avec tant de terreur que Joseph sembla chanceler dans sa détermination.
Vous m'aimez donc? demanda-l-il.
— Eh bien! oui, je vous aimais, répondit la jeune ûlïe avec égarement, je vous aime encore, et c'est à cause de cela que je crains pour vous la honte, l'infamie! C'est pour cela que je vous supplie a genoux...
Le garçon de recette la pressa sur son cœur avec frénésie.
— Eh bien, Henriette, je partirai, je quitterai la France, mais à une condilion ; c'est que, le jour où je serais en sûreté à l'étranger, vous viendriez me joindre au premier signe, au premier mot... Faites-moi ce serment, Henriette, et je pars.
Henriette hésita.
Ses membres étaient contractés par des spasmes nerveux ; ses lèvres étaient décolorées.
— Oui, dit-elle enfin en désignant le
paquet de billets de banque que Joseph I il
— It>2 —
tenait caeh<; sous son manteau, mais je ne puis épouser un...
Kl le s'arrêta toute frémissante.
— Je jure solennellement que je restituerai cette somme, aussitôt que je le pourrai sans compromettre personne!
— - Et moi je jure d'aller vous rejoindre, quelque soit le lieu où vous serez, quand vous m'appelerez... Parlez donc, et -que le ciel ait pilié de vous! Soyez digne de moi.
Ils se jetèrent en pleurant dans les bras l'un de l'autre.
— Adieu, Joseph.
— Adieu, Henriette. Pardonnez-moi, car je réparerai ma faute... Vous n'oublierez pas votre promesse !
Il s'arracha de ses bras et voulu l sortir; mais quelqu'un entrait en ce moment et Joseph se trouva face à face avec Ma ri g non.
Les deux jeunes gens restèrent comme frappés de la foudre.
Cependant rien dans l'extérieur et la contenance du vieux garçon de recelte
ne pouvait faire supposer qu'il sût la vérité*
Aussitôt qu'il eut reconnu Joseph, il lui prit la main en s'écriant avec une gronderie affectueuse :
— Te voilà donc, méchant enfant? je te cherche depuis deux heures sans pouvoir te trouver ! Je me doutais bien que je finirais par te découvrir chez la jolie Henriette. ..Comment! monsieur se mêle de me rendre les plus grands services, et il se cache pour échapper à mes remerciements!... C'est mal, Joseph, reprit-il avec des lnrmes dans la voix, de
ne pas vouloir que ton vieil ami te dise combien il est reconnaissant de tes bienfaits. J'avais laissé ma pauvre famille dans la désolation, pendant que je songeais aux affaires de la banque, qui, vois-tu bien, Joseph, doivent passer avant tout, et en rentrant chez moi, dévoré d'inquiétudes et de chagrin , je trouve que la chance a changé. Nos meubles sont a leur place, plus d'huissier; Dominique sautait de joie en me montrant l'acceptation de son remplaçant; ma pauvre femme elle-même était toute joyeuse et le bonheur lui avait presque rendu la santé; et c'est loi qui as fait tout cela !... et tu ne veux pas que je le dise que tu es un brave et gêné-
reux jeune homme, que j'aime autant que mon fils!....
En parlant ainsi, le digne vieillard couvrait de baisers les mains de Joseph. Celui-ci recevait ces caresses d'un air interdit, sans oser lever les yeux, sans prononcer une parole.
Henriette écoutait si quelque bruit particulier ne se faisait pas entendre dans la rue.
Marignon ne remarqua pas l'embarras de l'un et la préoccupation de l'autre; il s'assit de l'air d'un homme qui a tout son temps a lui :
— Explique- moi donc comment la chose s'est passée? reprit-il, comment as-tu pu décider M. Durand , qui a bien voulu faire notre cautionnement, a te laisser disposer de celte somme, et surtout comment as-tu fait pour en obtenir si vite le paiement?... Pauvre garçon, ajouta-l-il ensuivant le fil de ses idées, te voilà sans emploi maintenant! tu t'es sacrifié pour nous, tu as bien compris que je ne pouvais plus quitter la banque, moi ; que perdre ma place c'était mourir? Que veux-tu, voilà vingt ans....
Henriette l'interrompit vivement.
— Joseph vous expliquera tout ceci...
demain... En ce moment une affaire pressante...
— Il ne me quittera pas comme cela, dit Marignon avec chaleur; que diable, je sais bien quelles affaires il peut avoir! je vois ce que c'est, Joseph, tu veux aller faire ta caisse et tout préparer pour que tes comptes soient en règle demain lorsqu'il faudra les rendre. Mais ne t'inquiète pas, mon ami ; ce soir, ne te voyant pas à ton bureau, et pensant bien que si tu manquais a ton devoir, c'était pour mes affaires que lu courais, j'ai fait ta caisse moi-même ; je sais les sommes que tu devais recevoir, et, quoique je n'aie pu vérifier l'état du
numéraire, j'ai écril moi-même sur ion registre ..
— Que dites-vous? vous n'avez pas fait cela! s'écria Joseph qui comprenait quelles suites funestes celte action pouvait avoir pour Marignon.
Le bonhomme le regarda tout ébahi.
— Est-ce que tu deviens fou! s'écriat-il ; mais dans les moments de presse, nous nous rendons souvent les uns les autres le môme service... il n'v a la rien que de fort ordinaire.
En ce moment des coups violents et précipités ébranlèrent la porte de la pauvre rue.
— Ce sont eux! s'écria Henriette; fuyez! fuyez!...
— Mais, dit Joseph dans une angoisse inexprimable, puis -je laisser ce Mari gnon...
L'épouvantable vérité apparut enfin aux yeux du vieux garçon de recette.
Il se jeta sur Joseph en s'écriant d'une voix terrible :
— Malheureux! tu as volé la Banque!
Joseph voulut se dégager, mais Marignon était robuste encore et son respect religieux pour les propriétés de la Banque doublait ses forces.
La lutte dura quelques instants; déjà des pas et des clameurs confuses retentissaient dans la maison.
Enfin, par un furieux effort, Joseph parvint à se délivrer, mais le paquet qui contenait la somme volée tomba; le vieillard, devinant ce qu'il pouvait contenir, s'en empara vivement.
— Fuyez! fuyez! répétait Henriette.
Joseph s'élança vers l'escalier.
Marignon, emporté par son zèle aveugle, oublia les services de Joseph, son amitié, sou dévoûment, et courut à sa poursuite.
Tous deux disparureut au milieu de l'obscurité: Henriette éperdue entendit un grand fracas dans l'intérieur de la maison ; c'étaient des cris, des menaces, imprécations.
Ne pouvant plus maîtriser ses inquié-
tudes, elle descendit à son tour. Comme elle arrivait au premier étage, la fenêtre qui donnait sur une cour voisine était ouverte; un homme allait s'élancer par là, quand des gens de police, conduits par Gustave Bidaut, s'emparèrent de lui.
A la lueur des flambeaux que portaient plusieurs voisins effrayés, on reconnut Marignon.
— Si nous n'avons pu nous emparer du principal coupable, s'écria Bidaut d'une voix éclatante, nous aurons du moins son complice... vous voyez qu'il fuyait aussi!
— El nanti des biliels volés! dit un commissaire en ouvrant le paquet que Marignon tenait a la main; d'ailleurs il a ce matin fait usage d'argent qui ne pouvait provenir que de la banque, et nous venons de voir sur les registres qu'il a cherché à déguiser le vol pour donner à son complice le temps de fuir.
Le vieillard semblait frappé d'imbécilité en présence des preuves presque irréfutables accumulées contre lui ; il promenait sur les gens de police un regard hébété.
Oh! que le salut de Joseph me
coûte chei ! dit Henriette en voyant Mari^noti déjà garrotté.
Et elle tomba évanouie sur les marches de l'escalier.
Au bruit de sa chute, Gustave Bidaut tourna la tête et la reconnut.
— Pauvre fille!... elle nous sauve deu\ cent mille francs! dit-il avec un accent de pitié.
Et en reconnaissance de ce service, le plus grand, qu'on pût rendre sur la terre, au sens du jeune négociants
M. Gustave Bidaut recommanda Henriette évanouie aux voisins qui arrivaient de tous côtés.
Pendant ce temps on entraînait le vieux Marignon qui répétait avec un morne abattement:
— Oh! Dieu sait bien que je n'ai pas volé la Banque!