LE PROTECTEUR
l*e Protecteur,
Huit ans s'étaient écoulés; un homme jeune encore, mais épuisé par de grandes fatigues et peut-être Je violents chagrins, était assis dans un cabinet richement meublé du faubourg Saint-Germain. Il
parcourait avec un vif intérêt des papiers scellés de différents sceaux, épars devant lui sur un bureau de palissandre. Son front presque chauve et garni seulement sur le côté de quelques cheveux gris, son visage maigre, pâle, étiré, ses yeux éteints et hagards témoignaient de quelque maladie douloureuse qui avait usé sa vigueur avant le temps.
Tout attestait autour de lui ces précautions minutieuses que l'on prend pour proléger un malade contre les influences atmosphériques.
Les fenêtres étaient soigneusement fermées, comme pour le garantir du con-
tact de l'air extérieur, et quoiqu'on fût au printemps, l'inconnu s'enveloppait d'une pelisse garnie de fourrures précieuses, dont la coupe rappelait les vêtements de ce genre fabriqués dans le. nord de l'Europe.
Cependant on eût pu croire qu'il avait froid, en voyant ce personnage tressaillir convulsivement par intervalles; mais cette espèce de mouvemeut fébrile provenait seulement d'un tic nerveux, causé sans doute par quelque ébranlement douloureux de son organisation.
Quoiqu'il en fui, une vive s Uisfacliou
brillait en ce moment sur sa physionomie.
En examinant les j dépêches ouvertes devant lui, et qui semblaient être des actes de haute importance, il laissait échapper des exclamations brèves, entrecoupées, qui n'avaient aucun sens.
Enfin il se leva péniblement du fauteuil moelleux dans lequel il était enfoncé, et développant sa taille grêle, qui devait avoir été jadis "droite et bien prise, il murmura d'une manière plus distincte :
— Oui, oui; tout est bien; l'ambas-
sadeur m'a tenu parole. I>s lettres de grâce sont parfaitement en règle. Je vais les rendre bien heureux!
Il ajouta bientôt avec un profond soupir :
— Il était temps!
Puis tout a coup, comme s'il eût voulu couper court a des réflexions poignantes, il saisit une sonnette d'argent et l'agita rapidement.
A ce signal, un domestique vêtu d'une livrée étrangère, entra dans le cabinet,
s'approcha respectueusement de son maître et dit avec un accent germanique fortement caractérisé :
— Que désire monsieur Barloff?
— Ivan, dit celui qu'on venait d'appeler Barloff, n'esl-il venu personne me demander ce matin? J'attends ici ce...
jeune homme, ce.., jeune ouvrier, lu
sais?
— M. Dominique Ma ri gnon, le mécanicien? demanda Ivan.
A ce nom de Marignon, M. Barloif
éprouva ce tressaillement nerveux dont nous avons parlé.
11 pâlit, et il eût besoin du secours de son domestique pour regagner son fauteuil.
Au bout d'un moment il se remit.
— Oui, reprit-il faiblement, le mécanicien... . Il est très j-uEiîe, ce jeune homme, et lu sais combien j'aime L tout ce qui est relatif à son art.
Eu effet, depuis que monsieur est à
Paris, il a pris un goût particulier pour
ce genre de travail...
— Ce goût, je l'ai toujours eu! dit M. Barloff avec impatience; ne vas-tu pas croire, Ivan, que j'ai des motifs d'aimer cet art en France plus qu'en Russie?... Tu te souviens pourtant que lorsque j'étais chargé de l'administration supérieure des mines d'Orembourg, je m'occupais flgjg beaucoup des découvertes de ia mécanique; et je ne sais pas pourquoi tu trouves extraordinaire l'affection que j'éprouve pour ce jeune homme, le plus entendu que je connaisse dans son état.
Celte colère, que rien ne justifiait, résultait trop évidemment de l'état de souffrance et d'irritation dans lequel se trouvait M. Barloff, pour que le domestique osât répondre.
Aussi laissa-t-il son maître lui prouver qu'il n'avait aucun motif secret de s'attacher à Dominique Mari gnon plutôt qu'a tout autre ouvrier habile dans l'art de la mécanique. Quand il le vit abattu par les efforts qu'il venait de faire pour démontrer logiquement ce que personne ne lui contestait. Ivan reprit d'un ton d'intérêt :
— Comment se trouve monsieur, ce malin ?
— Bien, 1res bien ; j'ai reçu des nouvelles qui m'ont rendu tout joyeux. C'est qu'il sera bien content ce jeune homme!... lui... et d'autres...
La voix du malade s'altéra, peu a neu, et s'éteignit bientôt tout a fait.
— Monsieur est si bon! reprit Ivan.
Tous ceux qui l'approchent sont comblés de ses bienfaits ! il m'a racheté de l'esclavage, moi, pauvre serf d'un boyard de Lilhuanie et je suis maintenant plus heureux qu'un homme libre...
Mais H. BarlolT ne semblait pas eu-
tendre les paroles de reconnaissance de son fidèle domestique.
Son regard était fixe; les muscles de son visage étaient crispés, ses sens comme insensibles aux perceptions extérieures.
Ivan, habitué sans doute à voir son maître dans cet état violent, s'éloigna de quelques pas pour attendre la fin de l'accès.
Tout à coup M. Darlofî tressaillit et se leva convulsivement.
Un visiteur venait d'ouvrir la porte avec précaution et se tenait debout sur le seuil, atteudanl sans doute qu'on l'engageât a entrer.
Sa vue produisit sur le malade l'effet d'une apparition surnaturelle. M. Barloff tendit les mains vers lui, comme pour le repousser; . son front se couvrit d'une sueur froide, ses dents claquèrent, puis il retomba dans son fauteuil en poussant un cri de terreur.
Le visiteur était Dominique Marignon.
Étonné de l'étrange réception de ce
personnage qui déjà lui avait donné des preuves d'affection, Dominique n'osait avancer :
— Pardon, M. Barloff, balbutia-t-il mais ne trouvant personne pour m'annoncer et la porte étant ouverte...
Il allait s'éloigner quand un signe d'Ivan le retint.
En effet, bientôt les traits de M. Barloff reprirent leur expression ordinaire; il tendit sa main tremblante à Dominique en lui disant d'une voix faible :
— Excusez-moi, mon ami! la moindre
surprise me cause de cruelles émosuoi}..,. Pardon uez au pauvre malade.
Le jeune ouvrier, fort ému lui-même, s'approcha de l'étranger qui lui désignait amicalement un siège a côté de lui, et Ivan se retira.
Mais peut-être, avant d'aller plus loin, serait-il convenable de dire ce qu'était devenue la famille Mari gnon, depuis les événements qui nous ont occupé jusqu'au moment où nous retrouvons Dominique chez le personnage bizarre qu'on appelait M. Barloff.
Ce récit sera court et triste.
Le vieux Marignon, comme on l'a sans doute prévu, avait été jugé par une cour criminelle el condamné à vingt ans de travaux forcés.
Vainement des voix éloquentes s'étaient élevées pour le défendre; vainement les témoignages de ses camarades, de ses supérieurs, de ses accusateurs niéinê, lui avaient été favorables; les présomptions semblaient si graves, les charges si accablantes que les juges, malgré leur pitié pour le pauvre vieillard, durent appliquer ta loi.
D'ailleurs, il fallait un exemple, el,
comme le véritable auteur du crime avait su se dérober aux recherches de la justice, le châtiment retomba sur celui qu'on regardait, pour tant de raisons, comme son complice.
A la nouvelle de la sentence qui jetait son mari parmi les forçats , madame Mari gnon, dont la maladie avait pris un haut degré de gravité depuis les derniers événements, mourut de douleur.
Dominique, presque fou de désespoir et de honte, voyagea longtemps à travers la France, exerçant pour vivre cette profession de mécanicien dont il ache-
vail l'apprentissage lors de la caias trophe.
A la même époque, Henrielte s'était retirée dans une petite chambre, vivant de son travail et refusant de recevoir qui que ce fût.
Les malheurs de sa famille adoptive semblaient lui avoir laissé une profonde mélancolie, un dégoût pour le monde qu'on s'expliquait docilement dans une femme jeune et belle.
Quant à Joseph Duval, personne, pcs même Henriette, n'avait reçu de se?
— ite —
nouvelles depuis ia nuit de sa dispari lion.
Les uns supposaient qu'il avait pu gagner la frontière et qu'il vivait en pays étranger, attendant la prescription de sa peine; d'autres affirmaient qu'on avait trouvé dans une forêt voisine de Paris, peu de temps après le vol de la Banque, le cadavre d'un homme dont le signalement se rapportait assez exactement a Joseph Duval. Mais il n'y avait rien de certain dans ces suppositions, ei celle affaire, après avoir vivement occupé l'attention publique, était oubliée depuis longtemps.
Un mot encore.
M. Barloff, au dire des gens qui l'approchaient, élait un Russe de distinction, qui, par suite de longs travaux aux mines d'Orembourg, dont il avait été pendant plusieurs années l'administrateur principal, avait contracté la cruelle maladie pour laquelle il venait consulter les médecins français.
On ne parlait que de sa fortune, de son crédit dans le pays qu'il avait habité longtemps, et, ce qui valait mieux, de la bi^niaisauee don! il avait donné des preuves à de pauvre* familles du quartier.
On assurait aussi qu'il n était pas
IUïssc de naissance, mais que, en récompense de grands services rendus au czar, il avait obtenu des lettres de naturalisation. Il était arrivé à Ptîris a la suite d'un ambassadeur, qui semblait avoir pour lui une grande estime et lui faisait de fréquentes visites.
Enfin, ce qui contribuait surtout a lui concilier l'affection des pauvres gens, dès son arrivée, il s'était mis à visiter les ateliers de serruriers et de mécaniciens du voisinage, interrogeant les jeunes ouvriers sur leurs travaux, quelquefois même sur leur famille, leur Sémoignant toujours ie plus vif intérêt,
malgré ses manières brusques el quelquefois inconcevables.
C'était dans une de ces visites qu'il avait rencontré Dominique. L'attachement tout particulier qu'il avait montré au fils du forçat faisait supposer que M. Barloff cherchait un mécanicien expert qu'il pût emmener avec lui en Russie pour l'accomplissement de quelque projet industriel de haute importance.
Marignon s'expliquait ainsi les questions de ]VJ. Barloff sur sa position.
Dans sa pensée, le riche étranger songeait seulement à écarter les obstacles qui pouvaient s'opposer à la réalisation de ces projets de voyage.
Ces présomptions , fort naturelles , avaient décidé le jeune ouvrier à se confier entièrement a un homme dont il ne pouvait suspecter les intentions bienveillant.
11 lui avait donc fait connaître sans ré> serve ses malheurs passés; il lui avait ra? co ;té l'histoire de sa famille et les souffrances de son vieux père, qui avait résisté a tant de maux et subissait encore Si peine au bagne de Brest.
M. Barloff l'avait écouté avec une émotion profonde, et il avait promis à Dominique de le proléger efficacement.
Maintenant nous allons revenir a l'entrevue, dont nous avons interrompu le récit, pour donner ces détails nécessaires.
Dominique s'était assis à quelque distance de M. Barloff, attendant qu'on lui adressai la parole.
Son protort: ur J'examinai! alte-wlr
veinent et crut trou\er sur son visage des signes de préoccupation.
— Vous semblez bien ému , mon ami ! dit-il d'un ton bas, comme s'il eût craint de donner au timbre de sa voix son étendue ordinaire; vraiment, on penserait à voir votre figure bouleversée, que de nouveaux malheurs vous menacent... cependant je dois vous annoncer une nouvelle qui vous comblera de joie.
— De joie! répéta Dominique en secouant la tête.
— Oui, reprit M. Barloff, étonné de
celte apparente, "m différence, h moins que votre affection si vive pour votre père...
— Mon père! s écria le jeune homme, mon père, si bon, si malheureux, victime de la plus étrange et de la plus épouvantable méprise; mon père, flétri, deshonoré, livré à l'infamie quoique innocent! Oh! monsieur, rien ne peut mètre indifférent de ce qui le regarde! Dites-moi bien vile ce que vous savez de mon père!
L'étranger ne se hâtait pas de répondre, comme si quelque mot échappé
dans cet élan (l'amour filial l'eut frappé particulièrement.
Au bout d'un instant il reprit avec calme :
— Vous vous Souvenez que j'avais promis d'intéresser au sort de voire malheureux père des personnes haut placées..... J'ai eu le bonheur de réussir. A force de protections, de démarches, j'ai obtenu la grâce que je soi' liellais; votre père est libre,,.. Voici la lettre qui m'annonce..,
Et Mi Barlolï lui remit un des papiers qui éiai ni de\:ml 1 •;.
Dominique y jeta un coup d'œil rapide.
— Mon père! s'écria-t-il ; je reverrai mon père, il sera près de moi, libre, heureux!... Oh ! merci, merci.
Dominique pleurait et riait tout à la (ois; sa reconnaissance tenait du délire. M. Barioff contemplait avec une satisfaction qui, pour êlre muette, n'en était peut-être que plus profonde, celle joie inexprimable qu'il venait de causer par un seul mof.
Cependant Dominique interrompit
bientôt ses transports : une réflexion pénible traversa son esprit.
— Oui, il est libre, nnirmura-l-il, mais c'est par suite d'une faveur et non pas d'un acte de justice! Il est libre, mais il n'en est pas moins flétri, mis au bail des honnêtes gens, et i! comprendra mieux encore son infortune quand il sera rentré dans la société, qui l'accablera de son mépris!... Mon Dieu ! j'oubliais qu'il n'est pas de pouvoir au monde capable de lui rendre ce qu'il a perdu!
— Qui sait ? dit N. BarlofT d'une voix sourdpj en laissant tomber sa tête sur sa poitrine.
— Lui rendra-t-on l'honneur? reprit Dominique avec amertume ; lui rendrat-on ma pauvre mère morte de douleur?
lui rendra-t-on l'estime universelle dont il était si fier! Ôh! maudit soit l'infâme qui....
Il s'interrompit en voyant M. Barloff faire un signe suppliant.
— Allons! reprit-il, j'oubliais que mou généreux bienfaiteur n'aime pas à entendre maudire... Eh bien! nous pourrons encore trouver des consolations.
J'accepterai la proposition que vous devez me faire, monsieur, et que j'ai de-
vinée depuis longtemps. Je vous suivrai en Russie, a. la condition que je pourrai emmener mon père avec moi, cl la, in* connus, oubliés, nous vivrons en paix jusqu'à ce que
Un grand étonnement se peignit sur la physionomie de l'étranger à cette ouverture, dont l'idée peut-être sa présentait à lui pour la première fois.
Cependant cet étonneraient dura peu; avant môme que Dominique eut achevé sa pensée, Barloff répondit d'un ton évasif:
— Oui, mon ami, oui, nous partirons;
mais ne songez-vous plus à cette jeune fille dont vous m'avez parlé plusieurs fois et pour laquelle vous avez un amour si vrai ? J'ai pensé que ce motif...
Dominique poussa un gémissement.
— Henriette ne sera jamais ma femme, dit-il, avec douleur; elle vient de me le répéter tout à l'heure encore. Il ne me reste d'autre parti que de quitter la France avec mon père et avec vous.
— Mais cette.... Henriette donne-t- 1 n
elle un motif de son refus? vous a-t-elle avoué qu'elle ne vous aimait pas ?
— Non, monsieur; j'ai même quelques raisons de croire qu'elle est touchée de mes soins, de ma constance ; mais une Jcause mystérieuse, que je ne puis
pénétrer Peut-être rougirait-elle de
nommer pour beau-père un forçat!
— Êtes-vous sûr quelle n'ait pas une affection secrète ?
— Elle ne voit et ne reçoit personne.
Un sourire de satisfaction se joua sur les lèvres pâles du malade.
II reprit d'un Ion ferme après un instant de réflexion :
— Ainsi donc, mon enfant, rien ne manquerait à voire bonheur si vous épousiez celte femme?»
— Oh! oui, monsieur; elle et mon père sont maintenant les seuls objets de mes pensées, de mes désirs...
— Eh bien! je vous ai déjà rendu votre père; si je vous faisais obtenir la main de celte... Henriette?
— Oh! vous seriez mon ange tutélaire!
s'écria Dominique avec chaleur. Mais c'est impossible!
— Écoutez, reprit M. Jîarloff en s'animant a mesure qu'il poursuivait quelque pensée généreuse; Henriette, comme vous me l'avez dit, a sans doute un motif secret de vous repousser, puisque... puisqu'elle vous aime; une promesse imprudente peut-être, un scrupule de jeune fille... Permettez-moi de la voir, de lui
parler Un homme souiTrant excite
la confiance; elle ne refusera pas de me dire la cause de ses refus. J'essaierai de la persuader, de la décider en votre faveur... Si l'argent peut avoir quelque influence sur sa détermination, je
suis riche, moi, riche d'une fortune acquise par un travail honorable, soyezen sûr !
Et il se redressait avec une fierté dans laquelle on eût pu remarquer un peu de cet égarement qui se manifestait souvent dans ses actions et dans ses discours. Dominique, pénétré dadmirationt s'agenouilla devant son protecteur eu s'écriant :
— Oh ! monsieur, comment ai-je mérité tant de bienfaits? Comment vous prouver ma reconnaissance...
— Vous ne me devez rien, dit M. Darloff en détournant les yeux.
Il sonna, Ivan parut.
— Ma voiture, dit-il.
Cinq minutes après , M. Barloff était habillé pour sortir.
Dominique, dont cette précipitation servait l'impatience, l'attribuait à l'inépuisable bienveillance dont l'étranger lui avait donné tant de preuves.
Cependant, en s valilé, elle éta^t l'effet d'une de ces détermination?, prises dans un moment d'enthousiasme, qu'on se hâte d'exécuter avant que l'exaltation soit tombée.
Il sembla même que la force et le courage manquèrent au malade dans le trajet de son appartement à la rue; son domestique, qui le suivait pas à pas, et veillait sur lui comme un père sur son enfant, le vit chanceler.
Barloff cependant, avec l'aide de Dominique et d'Ivan, parvint à monter dans sa voilure, et il se laissa tomber sur
les coussins, faible et déjà mourant, comme un homme qu'on conduit au supplice. Marignon en eut pitié.
— Monsieur, lui dit-il, votre bonté pourrait vous être fatale... Je ne dois pas souffrir que vous tentiez une pareille démarche quand un accès de votre mal...
M. Barloff rouvrit les yeux, qu'il avait fermés un moment.
— Partons, dit-il d'un ton laconique.
Il montra du doigt a Dominique une place a côté de lui.
Marignon, tout honteux d'un pareil honneur, hésitai I, lorsque M. Barloff lui lendit la main, une main moite el froide dont chaque fibre tressaillait, dont chaque nerf était en mouvement.
— Au nom de Dieu! monsieur, remettons cette visite a un autre jour, Vous souffrez, je le vois... Demain, si vous le voulez...
Pour toute réponse, M. Barloff l'attira faiblement et murmura :
— Demain peut-être je ne le pourrais plus.
Dominique indiqua l'adresse d'Henriette et les chevaux partirent au galop.
Pendant le voyage on ne prononça pas une parole; Marignon se reprochait d'avoir poussé son bienfaiteur à cette démarche qui pouvait avoir réellement pour sa santé des suites fâcheuses.
Cependant, à mesure que l'on avançait, M. Barlofî semblait se réveiller de sa torpeur; son regard devenait clair et perçant; les pommettes saillantes de ses joues prenaient une rougeur fiévreuse.
Bientôt la voiture s' arrêta dans une
rue obscure, devant une maison d'assez pauvre apparence.
— C'est donc la qu'elle demeure?
demanda Barloff.
Depuis huit ans, depuis le jour où...
— Restez ici, dit l'étranger en s'élançant à terre avec une agilité dont on n'eût pu le croire capable; elle refuserait sans doute encore de s'expliquer devant vous... On vous préviendra dès que vous pourrez monter ; Ivan suffira pour m accompagner jusque chez elle.
Et avant que Dominique eut eu le temps de répondre, Barloff s'était avancé, d'un pas ferme et sûr, vers la maison.
Ivan s'empressa de le joindre.
La porte s'ouvrit et se referma derrière eux.
Dominique attendit avec anxiété le résuîlat de cette entrevue.
M. Barlglî parviendrait-t-il à chan ger la détermination d'Henriette? La jeune fille ne trouverai t-lelle pas mauvais qu'il
eût mis cel inconnu dans la confidence de sa passion? Toul s'était fait avec tant de précipitation jusque-la que Dominique n'avait pu réfléchir aux résultats probables de cette visite qu'il trouvait en ce moment inutile , inconvenante.
11 était en proie aux plus tristes pensées, quand la voix d'Ivan se fit entendre :
— Montez, monsieur, disait le domestique ; M. Barloff et la jeune dame vous attendent.
Prompt comme l'éclair, Dominique
franchit l'escalier el atteignit la mansarde qu'habitait Henriette, comme autrefois.
Henriette avait alors près de trente ans; mais l'âge n'avait fait que donner un caractère plus grave et plus noble a sa beauté; une ineffaçable expression de mélancolie ajoutait un charme de njus a toute sa personne.
Au moment où Dominique entra, elle était pâle, agitée; ses yeux étaient rouges de larmes.
M. BarloiT, plus épuisé, plus souffrant
que jamais, élait assis à quelques pas d'elle.
Quand il aperçut Dominique, il se leva péniblement et dit d'une voix sourde en désignant Henriette :
— Embrassez votre femme!
— Mon Dieu! serait-il vrai? s'écria Marignon éperdu.
— C'est vrai, dit Henriette d'une voix douce.
Le jeune homme, fou de joie, n'osait croire encore à ce prodige.
M. Barloff reprit en essayant de sourire :
— Je vous le dirais, une promesse d'enfant.... un excès de délicatesse.... je l'ai enfin décidée. Elle vous aime; vous serez... heureux...
Il tomba évanoui.
On l'emporta sans connaissance dans sa voiture. ♦ ,