CHAPITRE TREIZIÈME
XIJI
liES RÉYÉIiATlOIVfil.
Le garde Vinet, en quittant Tauberge, traversa le village à grands pas, sans s'inquiéter de la curiosité que sa présence inspirait aux commères du lieu.
Il atteignit bientôt roxtrémité d'une ruelle étroite qui débouchait sur le bois, et, s*arrétant devant une maison d'une pauvre apparence, il parut chercher à se reconnaître.
Enfln, sûr de ne pas se tromper, il ^> s'engagea dans une allée sombre et se mit a grimper un escalier criard conduisant au premier étage de la maison.
La nuit commençait à tomber en ce moment; le garde y voyait tout juste assez pour ne pas se heurter contre les murailles.
LE GARDK-CnASSK 45
Un bruil do voix sorli d'une pièce voisine, lui scrvil à se diriger, el rencon- Iranl sous sa main la cle d'une porte, il la lourna sans hésiter.
Il était chez Louis Hubert.
C'était une chambre assez vaste, dont, a celle heure du crépuscule, une bonne partie restait dans l'ombre.
La portion qui se trouvait le plus rapprochée de la fenêtre semblait être latelier du maître du logis, on y voyait un tour en rair^ un tour à pointes et celte in-
46 LE GARDE-CUASSE
nombrable collecliori d outils, gouges, ciseaux, grains-d'orge, que nécessite la profession de tourneur.
Sur une tablette, dans une cage de verre, on remarquait le chef-d'œuvre d'Hubert, une pièce de menuiserie qui faisait avec raison l'admiration des gens du pays.
Il consistait en une espèce de temple avec des colonnes et des rosaces découpées à jour, des clochetons svclles, des globes évidés, dans l'intérieur desquels on avait façonné des croix et des étoiles,
LE gaude-ciiassé 47
le tout relevé d'une irifinilé (Vornements en nacre, en éhène, en Ivoire, d'une finesse et d'une légèreté telles qu'on eût cru pouvoir les briser d'un soufïle.
A voir ce produit de patience, d'adresse et de bon goût, on s'étonnait que l'babile ouvrier qui l'avait produit, eût pu venir s'enterrer dans cette bourgade inconnue de Saint-Léger.
Le reste de la chambre, comme nous l'avons dit, était plongé dans l'ombre; cependant on entrevoyait confusément nn lit assez maigre, et quelques-uns de
48 LF GARDE-CHASSE
ces meubles grossiers qui constituent un pauvre ménage.
Au bruit qu'avait fait Vinel en entrant, les causeurs s'étaient tus brusquement.
Ils étaient deux; le maître du logis, assis dans un fauteuil de bois, avait sa jambe malade posée sur un tabouret; l'autre personnage s'était jeté vivement en arrière, avant qu'on eût pu distinguer ses traits.
— Quoi! monsieur Vinet, s'écria Louis avec un accent de joie, en se levant pé-
LK GARDE-CllASSK 49
nil)le ]^ent, est-ce bien vous qui prenez la peine de venir me voir?
— Bigre! je te dois au moins cela, mon garçon, répliqua le bonhomme d'un ton affectueux, en lobligennt à se rasseoir, et en s'asseyanl lui-même; eh bien!
comment va cette enta mure ?
— Ce n*est rien, monsieur Vinet; isîie bagatelle... je pourrais au besoin danser une contredanse ou même aller voir coucher le soleil du haut des buttes de Saânl- Léger... C'est si Lee. u, le coucher duooleil!
— Hum! je le sa^MÎs, Choùpille n'a pas la dent mauvaise... bigre! Sans toi, mon cher enfant, je n'aurais plus vu le soleil se coucher ni se lever non plus, car je me serais rompu les os au fond de la carrière; et, ma foi! mieux eût valu cela que de rester idiot et estropié comme ce pauvre François!
— Ce n'est pas à moi qu'il faut en savoir gré, monsieur Vinet, répliqua lejeune tourneur en jetaut un ^'egrrd par dessus Fépaule à son compagnon muet, mais bien à rhonnelo garçon qui m'a fourni les moyens do vous rendra ce service.
— On ne l'oubliera pas quand le momenl sera venu, reprit le garde froidement, et peut-être ce moment n'est-il pas éloigné. Le juge d'instruction comple poursuivre sérieusement raiïaire de la carrière; tous ceux qu'on soupçonne d'avoir pris part direclemi^nt ou indirectement a ce crime vont être arrêtés...
Le personnage qui se tenait dans l'ombre s'agita convulsivement pendant qu'Hubert s'écriait avec émotion :
— Les arrêter! On les connaît donc!
— Biffre ! cerlainement on les connaît...
52 LE GARDK-CHASSK
Leurs noms sont déjà sur la liste du juge, et, pour commencer, on vient d'envoyer les gendarmes chez le chef des braconniers, cet infâme gredin de Jerôme Rouiller, le maître d'école.
— Le maître d'école! s'écria chaleureusement Hubert, il est donc enfin démasqué ?
Puis se tournant vers le personnage muet, dont on entendait l'haleine oppressée :
—Tu le vois, Claude Pichard, lui dit-il,
LE GARDE-CHASSE {i5
tout est fini ; il ne reste plus qu*a dire la vérile !
Et il poussa vers le garde un jeune homme d'une vingtaine d'années, de ligure assez honnête, qui fondait en larmes.
Vinet l'envisagea rapidement :
— Eh ! bigre! je te connais, l'ami ; tu fais partie de la bande, el, pour preuve, tu dois encore avoir du rouge a la manche de ta blouse.
Claude tomba sur ses fçenoux :
— C'est vrai, monsieur le garde, balbulia-t-il d'une voix entrecoupée de sanglots; j'avouerai tout... mais, au nom du bon Dieu ! enipccbez qu'il ne m'arrive de la peine; ma pauvre vieille mère en mourrait de douleur. Oui, j'allais la nuit avec les autres; et je prenais parfois au lacet quelque faisan ou quelque perdrix. Quand je suis entré dans la bande, on me disait qu'il s'agissait seulement de rire, de cbassor et de jouer de bons tours aux gardes qui ne voudraient pas s'entendre avec nous. Cependant Tannée dernière, lors du malheur de ce pauvre
LE GARDE-CHASSE hS
Joseph Ducros, je voulus me relirer; alors ce briii^and de chef m^accahla de menaces el je ne l'osai pas. il est si méchant! nous tremblions tous devant lui... Quant a l'affaire du pont de la carrière, le maître d'école a machiné cela seul avec Petit-Renard, un pauvre imbécile abruti par la boisson, qu'il mène comme il veut. Le jour où nous avons été marqués avec de la couleur, il nous a réunis et il nous a dit ; que nous n*avions plus rien à ménager, qu'il (allait vous faire une bonne farce pour nous débarrasser de vous, mais nous n'avons pas voulu l'écouter. Furieux de nos refus, il frappa sur la table en jurant, (car il jure quand
il est avec nous !) îl nous appela poules mouillées el finit par nous déclarer qu'il se passerait de nous el monterait le coup avec Petit-Renard. Alors nous les laissâmes ensemble, et quoique je ne susse pas exactement l'endroit où devait être préparé le piép^e, je vins bien vite prévenir Louis Hubert.
Claude avait un acceni de repentir et de sincérité dont riionnête garde était touché; mais il entrait dans les plans de Vinet de ne pas montrer celte impression.
— Tes bonnes actions te seront comp
LE G^UDE-CIIASSE 1)1
técs, mon garçon, rcprlt-il en hocliant la lêlc; malliciireusemont, je ne suis pas le juge, nioi... je te promets pourtant cradoucir mon rapport en ce qui te concerne.
— Oh! mon Dieu! mon Dieu! que vais-je devenir? disait Claude avec un désespoir déchirant, voilà donc où conduisent ces prétendues plaisanteries!...
Aller en prison, passer en jugement...
j'en mourrai de honte! Ma pauvre mère en mourra... Sauvez-nous, monsieur Vinet; au nom de ce que vous avez de plus cher, ayez pitié de moi! Un seul dans notre bande est véritablement un
58 LE GAnDE-CHASSE
malfaiteur; les autres sont de pauvres diables que la misère pousse, ou des jeunes gens iDConsidépés tels que moi!
Vous ne vous repentirez jamais de m'avoir tiré du bourbier, mon bon monsieur Vinel, non, jamais, je vous le jure!
Le brave garde avait les larmes aux yeux, maisTobscurilé empêchait de les voir, et il se taisait de peur que l'altération de sa voix traliît son attendrissement. Hubert reprit à son tour d'un ton solrnnel:
— Claude a raison, monsieur Vinel;
Li: GARDli-CIIASSli 59
parmi ces maraudeurs de gibier, un seul esl capables d'un grand crime; et celui-là je ne dois plus l'épargner...
Ecoutez donc. Jusqu'ici j'étais enchaîné par un sermenf, et j'ai préféré supporter mille maux que de l'enfreindre. Mais le jour où je recouvrai la liberté, je me promis, si le meurtrier du garde Joseph Ducros commettait un nouveau crime, de dénoncer hautement le premier; ce nouveau crime existe ; je suis donc enfin libre de dire que l'assassin de Ducros, c'est ce détestable hypocrite Jérôme Rouiller, le maître d'école.
— Ah! bigre! s'écria Vinet, je m'en doutais!
— Est-ce, Dieu! possible? demanda Claude au comble de la surprise; el quand tout le monde te faisait des avanies el des misères, lu ne le jusliûais pas?
— Non, Claude, répliqua le jeune tourneur, et pourtant j'ai bien souffert 1 Mon jeune frère Viclorien, ce pauvre enfant inûrme,^pour qui j'avais commis là faule'de me lier avec les braconniers, élait mort dans un hospice pendant que j'clais en prison. A ma sortie, les honnùles ^ens me fuyaient et refusaient de fraver avec moi; je ne trouvais plus a gagner ma vi»^ par mon travail... El
LE GARDE-CHASSE (il
puis, j'olais resle pendant trois mois dans un affreux cachot, où je ne voyais ni le ciel ni la campagne ; j'avais subi d'horribles angoisses, j'avais bu toutes les hontes... Ci'peiidant, je n'ai rien dit; j'étais aveuglé sur le compte de cet homme; il m'avait persuadé que la mort du garde était l'effet d'un accident, d'une surprise, que sais-je ? Mais aujourd'hui je connais toute la vérité; je peux enfournir des preuves. En mon abscence Rouiller vint ici prendre mon fusil; le sien, qu'il cachait toujours dans le bois, ayant été sans doute détérioré par Thumidilé. Il savait où je déposais la clé de ma chambre quand je sortais ; il lui fut
facile de pénétrer chez moi. C'était le soir, à la chute du jour, comme aujourd'hui ; le tisserand Fichet, qui demeurait alors avec sa femme, au rez-de-chaussée de la maison, vit Jérôme aller du côté du bois, avec le fusil qu'il cherchait à dissimuler sous sa blouse. Vers les deux heures du matin, le mari et la femme entendirent un bruit de pas dans l'escalier ; ils crurent que c'était moi qui rentrais; ils appelèrent : on ne répondit pas. Us allumèrcril une chandelle, et ils se trouvèrent face a face avec le maître d'école qui leur demanda brusquement ce qu'ils voulaient.Les pauvres ^ens avaient une telle frayeur do lui, qu'ils n'osèrent
L£ GAUhË-CHASSE (l5
parler de ce qu'ils avaient vu; cependant Thonnùle Ficliel ma dit, plus lard, en me contant le fait, que, si j'avais élé condamné, il serait allé trouver les ju^es, et aurait avoué la vérité. Fichet et sa femme demeurent encore dans le village, à deux pas d'ici, et maintenant qu'ils n'ont plus à craindre la colère de Jérôme, on peut les interroger.
Vinet courut embrasser le pauvre Hubert.
— Je savais bien, dit-il, que lu étais incapable d'une bassesse^ et je l'avais dit
a mes pouleltes, avant même que tu m'eusses sauvé la vie au pont de la carrière... Mais, bigre! mes amis, ce n'est pas a moi seul qu'il faut conter cela; il faut aller trouver M. de Germont, le juge, pour renouveler vos déclarations en bonne forme; voyons, petit, pourras-lù bien marcher jusqu'à l'auberge de la Grande-Pinte?
— Certainement, monsieur Vinet.
— Et toi, Claude Pichard, lu viens aussi ; ton témoignage sera d'une grande imj>o.rlance pour la justice.
LE GAIlDE-CllASSE 65
— Je le voudrais bien, monsieur le garde, répliqua l'apprcnli braconnier, en recommençant a pleurer, mais dès que le juge me verra, dès qu'il saura mon nom, il me mettra la main au collet.
Vinet riait dans sa barbe de ces terreurs ; cependant il reprit d'un ton sérieux :
— C'est vrai, je n*y songeais pas....
mais, bigre! mon ami, j'ai pitié de toi et de ta pauvre vieille mère ; je vais l'indiquer un moyen de tirer ton épingle
du jeu: au moment où je te parle, des III ^
dS
LU QAHD£-CUASifi
personnes, beaucoup plus haut placées que nous, ont intérêt h savoir où se cache le maître d'école, ce qu'il fait et quels sont ses projets. Tu dois pouvoir répondre sur tout cela ; consens donc à Yider ton sac, et, je t'en donne ma parolCj^ tu n'auras rien a craindre pour le passé.
Claude, maliçré ses angoisses, parut accueillir avec froideur cette proposition.
Le métier de délateur a toujours quel-
LE iiAUJDE-CUASSE 67
que chose d'odiiMix, môme quand il b'agil d'un scélérat.
— C'est pour arrêter M. Rouiller, n'estce pas? demanda-t-il timidement; convenez que vous voulez l'arrêter.
— Eh! bigre! quand cela serait? Ce coquin n'a-t-il pas assez causé de malheurs? Sans compter Taccident de ce pauvre monsieur François, ne viens-tu pas d'entendre Hubert raconter que Rouiller avait tué Joseph Ducros? Que voudrais-tu donc de plus?
tS LE carde-cuassk
— Vous avez raison, monsieur Vinet; Ducros élait un brave homme ! Peu de temps avant sa mort, il m'avait pris en flagrant délit, quand je venais de tirer un faisan au brancher; au lieu de me déclarer procès-verbal, il me dit : «Tu es le fils d'une honnête femme; va-t'en, et que je ne t'y reprenne plus.» Et l'affaire n'eut pas de suite... Allons! monsieur Vinet, je ferai ce que vous voudrez, et je dirai ce que je sais.
Les traits du ^arde exprimèrent une vive satisfaction.
— Eh bien! mon garçon, demanda-t-
lèB GAUJ)E-GI1ASSE C9
il avec empressement, qu'est devenu Rouiller ?
— Depuis hier, il se cache chez Petit- Renard... vous savez ? cette masure isolée au milieu de la lande.
— Ah! bigre! dit le garde un peu désappointé, il aurait bien dû choisir un autre gîte que cette bicoque : on ne peut en approcher sans être vu d'un quart de lieue a la ronde.
— Ensuite, monsieur Vinet, il est là maintenant; mais peut-être nV sera-t-il
plus dans quelques heures... Ce soir, il voulait envoyer un messager à Houdan pour prévenir le conducteur de la diligence de le prendre vers les trois heures du matin, quelque part sur la route.
Quand il saura qu'on est venu pour Varrèter, il n'aura que plus de hâte à partir.
— C'est bon; mais, pour voyager ainsi comme un milord, le maître d école a donc de 1 argent? Je croyais qu'il buvait tout au cabaret.
Je le croyais aussi; mais il paraît
qu'il fait de belles économies dans son état... Hier, il a voulu nous décider à quitter le pays avec lui, en nous disant que nous allions être mis en prison ; il nous a montré des louis d'or dans ses poches et aussi des chiffons de papier qu'il a tiré d'un beau portefeuille; il disait que ces chiffons de papier valaient mille francs d'argent blanc, et il nous proposait de partager si nous consentions à le suivre.
— De Tor, un portefeuille, des billets de banque! s'écria Viuet en bondissant de joie, c'est bien mon affaire! Ah ça!
mon garçon, reprlt-il d'un ton plus posé, Rouiller esl-il armé?
. — S'il est armé! son fusil a deux coups ne le quitte pas plus que son ombre; et puis il a maintenant un beau pistolet, garni d'argent, qu'il porte sous sa veste. Oui, certes, ile^tarmé, sans compter que Petit-Renard n'est pas manchot non plus avec son vieux rouillard ! Ils descendront cinq ou six gendarmes pendant le temps de compter six.
Mais Vinet ne releva pas cette observation inquiétante.
LE CAUDIiCHASSIC 75
— Le pistolet aussi! repril-il en se frollant les mains; ah! bigre! ça flatte (l'avoir deviné ça... Maintenant, mes amis, continua-t-il avec entraînement, allons bien vite trouver M. de Germont et nous concerter avec lui ; pas une minute k perdre... Mais un moment; il est inutile que l'on nous voie sortir ensemble; cela pourrait donner à penser, et le maître d'école doit avoir des espions dans le paj s... Allez a l'auberge de votre côté ; surtout gardez-vous bien de lanbiner en route et de parler à qui que ce soit... Moi, je vais prendre un autre chemin; j'arriverai chez le juge en même temps que vous. Est-ce dit ?
LE GARDE-CHASSB
Hul^ert avait pris une canne pour soutenir sa jambe blessée, et il était prêt à partir.
Mais son compagnon hésitait encore.
— Monsieur Vinel, dit-il en recommençant à larmoyer, me donnez -vous voire parole que, si je vous suis, on ne m'arrêtera pas?
— Eh! oui, je te la donne, vilain pleurard ; en veux-tu la preuve? Le juge ignore même que tu existes... seul je connais ton affaire, et si tu te conduis
LE GAUDR-CIIASSK 'tS
bien, jamais ni juge ni tribunal n'entendra parler de toi pour le passé ; mais il faut marcher droit, lu comprends?...
— Ah! n]on bon monsieur Vinel, vous me sauvez plus que la vie, et ma mère priera pour vous!
Quelques minutes après, ces trois personnes arrivaient séparément à l'auberge sans avoir été remarquées.
Le juge et son gretfier étaient a table,
s'efforçant d'avoir raison d'un poulel maigre qui, deux heures auparavant, s'éballait sur le fumier de la bassecour.
Mais au premier mot de Vinet, les fonctionnaires se hâtèrent de quitter leur repas pour passer dans une pièce voisine avec les ci-devant braconniers
et le garde.
Les déclarations furent reçues dans les formes.
M. de Germonl, a qui Vinet racontait
LE GARDr-CHASSH 77
comment il avait obtenu ces importantes révélations, lui disait en clignant de l'œil :
— Ah rVinel, qnel bon juge d'instruction vous eussiez fait! Mais je me trouve si bien de vos conseils, que je veux y recourir encore ; il est urgent de nous emparer de Jérôme Rouiller celte nuit même... si j'envoyais cerner la maison de Petit-Renard par la gendarmerie et les gardes de Saint-Léger ! Qu'en ditesvous, Vinet? Tout notre monde est encore dans le village, les ordres seront bien vite donnés.
— Bigre! monsieur le juge, si vous voulez [rouver buisson creux , vous n'avez qu'à preadre ce moyen-là... Qu'en penseslu, Hubert? Et toi, Tami Claude?
Huberi sourit.
— Avant qu'on ait eu le temps de réunir les gens nécessaires, reprit-il, le maîlre d'école aura gagné le large.
— Et puis, des gendarmes, ajoula Claude qui se rassurait au point de prendre un ton gouailleur, ça vous a des pas lourds, et le maîlre d'école les
LK tiARDE-CHASSE 1\)
cnlondrait d'un quart de lieue. Quant aux gardcî^, quel(iues-uns n'iraient i)as de franc jeu.
— Vous l'entendez, monsieur le juge ?
reprit Vinet; il faut à la fois payer de ruse et d'audace. A la moindre imprudence. Rouiller se jettera dans le bois, et alors les objets importants qu'il a sur lui sans doute disparaîtront avec lui.
Quant à moi, voici mon plan: Il faudrait congédier tous les gendarmes, tous les gardes, afin d'inspirer au maître d'école la plus parfaite sécurité^ Puis dans trois heures d'ici, quand la nuit sera bien sombre, deux ou trois hommes résolus se
80 LE GARDJ-CHASSE
glisseront h plat ventre dans la lande, entreront dans la maison par surprise, et s'élanceront sur le malfaiteur et sur son complice, avant qu'ils aient pu se mettre en défense... Ça sera chaud, peut-être, mais ça réussira.
— Y pensez-vous, Vinet? vous venez de me dire que le braconnier était armé jusqu'aux dents et prêt a tout exterminer. Nous ne trouverons pas un homme qui veuille affronter une mort certaine pour opérer celte arrestation.
Eh! bigre! vous en trouverez au
LE GARDE-CIIASSE 81
moins un, et cet un là c est moi, si vous voulez bien le permettre.
— Vous, Vinel, un père de famille?
— N'est-ce pas mon devoir? Ensuite,
s'il faut le dire, je conserve une dent a
ce gueusard qui m'a joué tant de tours,
jusqu'à faire une espionne de ma pauvre
Suzanne; faut que je me venge; et je
demande comme une grâce qu'on me
charge de le pincer.... Bigre! ça m'est
bien dû, et ça me soulagera joliment la
conscience.
82 LE GiRDE-CHASSE
Ce plan, d'après Ta vis d'Habert et de Claude Pichard, qui savaient les ressources du redoutable cbef des braconniers, semblait seul avoir les chances de succès.
Mais comme le juge, ils étaient épouvantés du péril certain, presque inévitable, que Vinet devait courir.
/ L'un et l'autre voulurent détourner le
brave garde de son hardi projet; il ne
fit que rire de leurs craintes.
— Eh bien! dit Hubert avec résolution,
si vous y allez, père Vinet, j'irai de morne... Je connais le terrain, les habitudes de ce scélérat, et, si l'on nous tue, on nous tuera de compagnie.
— Allons donc! mon garçon, c'est impossible.,, et ta jambe malade, tu n'y penses pas.
— Bah! nous marcherons sur les genoux et sur les mains dans la lande; h quoi me serviraient mes jambes? C'est décidé, je vous accompagnerai... comme vous, je garde une dent a ce brigand, car il est cause de tous mes maux.
— Ma foi! dil Claude, entraîné par lexemple, si vous le permellez, je serai des vôtres jusqu'à la porte de Pelit- Renard ; je ne promets pas d aller plus loin... seulement, avant d'y parvenir, je pourrai vous rendre plus d'un service; je suis connu de ce côté.
— Ah! bi^re! nous réussirons ! s écria Vinel avec confiance.
Le magistrat n'éleva plus que de fail)les objoctions contre rexécutionde ce projet.
LK GARDK-CIIASSE 85
Néanmoins il voulut faire appuyer les trois volontaires par les agents de la fore* publique, qu*on disséminerait de dislance en dislance, autour de la lande, afin que le scélérat ne pût s'échapper dans aucun cas, et Vinet y consentit, a la condition qu'il placerait lui-même les sentinelles, quand le moment serait venu.
Ces dispositions prises, M. de Germont sortit pour congédier les gendarmes et les gardes, qui se dirigèrent ostensiblement vers leur résidence.
Mais les chefs avaient un mol d'ordre
secret, et Ton devait se retrouver quelques heures plus tard.
Il fut convenu de même que Claude et Hubert se rendraient le soir a la Maison-Grise, où le garde allait les attendre.
CHzVPITRK QUATORZIÈME
T^A TISITË ii%atte]\dije:.
Il était nuit close quand Vinet traversa seul et a grands pas U partie du bois qui se trouvait entre te village et sa demeure.
Cependant un point rouge et brillant s'élargissait rapidement au dessus d'un coteau voisin, et annonçait que bientôt robscurité ne serait plus aussi profonde.
— Au diable la lune ! pensa le braye homme; avec elle, il est impossible de faire de Touvrage un peu présentable !
Mais bientôt une autre lumière apparut dans le lointain et détourna le cours de ses idées ; celle-là venait de la Maison-Grise.
Le garde allait revoir ses poulettes
LE GARDE-CIIASSIÎ 91
quil avait quittées depuis le malin; d'ailleurs, il n'avait encore pris aucune nourriture, et l'estomac réclamait impérieusement ses droits.
Aussi les préoccupations pénibles de la journée, la pensée des dangers [terribles qu'il allait braver plus tard, tout s'effaça de sa mémoire ; son imagination évoquait les plus riants tableaux, et ce fut en rêvant au bon souper qui l'attendait, aux joues fraîches de sa fille, aux soins attentifs de sa femme qu'il atteignit la maison.
92 LK GAKDE-CIIASSE
On l'accueillit avec une satisfaction non moins vive.
Fanchelte vint se jeter à son cou, le conduisit a sa place devant un bon feu, landis que Suzanne le débarrassait de son sabre et de son chapeau.
Choupille gambadait autour de son maîlre, en agitant la queue, et lui léchait les mains à la dérobée.
Mais le plaisir des deux pauvres femmes fut promptcmcnt troublé; quanl Fanchelte se baissa pour déboucler les
guelresdc son pcre, suivant son habitude chaque fois qu'il renlrait, il retira ses jambes en disan t limidement :
— Laisse, laisse, j oulelle ; je dois encore sorlir ce soir.
Une assiette de faïence, que Suzanne allait poser sur la table, s'échappa de ses mains et se brisa.
— Sainte Vierge! Vinet, est-ce possible? dit la ménagère, sans s'apercevoir de cet accident.
94 LE GARDE-CÏIASSE
— Père, dit Fanchelle plus doucement, mais avec une inquiétude au moins égale , il y a donc encore une expédition pour cette nuit des dangers
pour toi, comme toujours?
— Allons ! bigre ! vous êtes des folles ce n'est rien que je vous dis... et
puis c'est la lin, mais vraiment la un de la [in des fins, quoi? Ensuite nous n'aurons plus qua rire, à chanter et a nous chauITeç le gras des jambes; nous vivrons comme des coqs-en-pâte, toute la nuit au lit, et des tournées seulement quand le temps sera beau... Mais c'est assez;
Li: GAUDF.-cifASsn: 9
PC
ne parlons plus de cela, car j'ai la lête rompue... Pensons plutôt au souper: où donc est le souper, bi^re ? J'ai un appétit d'ogre. Voyons, servez vite, ou ma foi ! je vous croquerai ; des poulettes c'est tendre... Ah! bigre! j'ai fait un calembourg! ah ! ah! ah ! c'est vraiment un calembourg.
Et il se mit à rire de son gros rire du ventre, en se frottant les mains.
La mère et la fllle, à demi rassurées par cette promesse et par la gaîté du
î)6 I-E CAUDE-CHASSE
chef de la famille, se halèrent ('e disposer le repas du soir.
Eq un instant, le couvert fut dressé, le potage servi.
Le garde se mit à fonctionner avec une merveilleuse activité, se versant de grandes rasades de cidre et entremêlant le tout de mois affectueux ou de joyeux lazzis à Tadresse de Suzanne ou de Fanchette.
Une bonne moitié du lard el des pommes de lerrcqui ornaient la table avaient
déjà disparu, quand il s'arrêta tout à coup, la fourchelle en l'air et la bouche pleine]:
— Fanchette, méchante enfant, dit-il d'un Ion de reprochas pourquoi ne m'averlis-lu pas que je mange trop, comme je l'ai chargée de le faire quand j'ai cet appétit féroce d'aujourd'hui? Tu veux donc avoir un père gros comiîie un tonneau , qui ne pourra plus ^remuep ni pieds ni jambes, bon tout au plus à mettre au coin d'un bois pour servir d'épouvantail aux pies ?j
— Ah! mon père, ne serait-ce pas m 7
une fbarbarie de le priver de nourriture quand tu mènes une vie si fatigante, si dure? Va, ne crains pas de prendre de l'embonpoint dans ce malheureux pays ; tu es déjà bien changé, tes fraîches couleurs ont disparu, tes pauvres
bras sont amaigris, ton ventre a dirai-
i' nue de moitié...
— Voyez-vous, la petite flatteuse! dit Te bonhomme en attirant sa fille entre Ses genoux, et en lui donnant un gros baiser sur le front. Eh! bigre! tu seras récompensée de tes flagorneries... Saistu qui j'attends ce soir, Fanchelle ?
— Et qui donc, père?
— Le petit Hubert donc, celui qui rôde toujours de ce côté et qui m'a sauvé la vie, l'autre nuit, au pont de la carrière.
Fanchette était subitement devenue
rouge comme une cerise mure.
— En effet, ma mère et moi nous lui devons une grande reconnaissance et je serais heureuse de pouvoir le remer-
iPier.
100 LK GAROE-CIIASSE
— Oui, dit Suzanne en soupirant, c'est un brave garçon ; mais il faut si peu se fier aux apparences!
— C'est que vous ne savez pas, reprit Vinet, qui s'était remis a manger en toute sûreté de conscieoce, ce pauvre Hubert est réhabilité. On connaît mainlenant le véritable assassin de Joseph Ducros, mon prédécesseur!
— Et quel est-il? demanda Suzanne avec curiosité.
— Une connaissances loi... celui qui
LE GARDIi-CllASSE i 01
voulait me jeter clans la carrière... Jérôme Rouiller, le saint homme /
El Vinet lança malignement un regard a Suzanne, qui se mita pleurer, selon l'usaûre.
Son mari tenta, par quelques bonnes paroles, d'effacer l'effet de son sarcasme, tandis que Fanchette murmurait a part elle :
— Pauvre jeune homme! comme il a dû souffrir quand tout le monde lui té-
1 02 LE GâRDE-CHASSK
œoignait de la haine et du mépris, moi la première !
Au bout d'un moment, le garde éloigna son siège de la table d'un air de résolution :
— Allons, pouleiles , enlevez-moi ça, reprit-il ; j'ai besoin de ne pas être trop lourd pour celle nuif... En revanche, ma petite Fancheîte , ajouta-t-il d'un Ion câlin en se tournant vers sa fille, tu donneras bien une petite goutte d'eau-devie a Ion père, car, vois-tu, dans ce mois-ci les brouillards de la nuit sont
LE GARDR-CHASSE 105
malsains en diable! Et puis, tu sais!
reau-de~vie n'engraisse pas! Voyons,
un bon mouvement Soyons /^^entille,
bigre !
— Père,|remarqua Fanchette avec inquiétude, tu ne me demandes de Teaude- vie que quand on fa chargé d'une
besogne dangereuse.
— Du danger! il n'y en a pas... pas plus que sur ma main... Il faut que je fasse mon état de garde, voila tout.,.. Allons, est-ce dit? donne-moi cette pe-
iOi LE GAROE-CIIASSE
lile goutte, et je t'embrasserai pour la peine, ma jolie Fanchetle!
La jeune fille ouvrit en soupirant une armoire dont elle gardait la clé, prit une bouteille dont l'aspect épanouit encore la large ûgure du bonhomme, et versa parcimonieusement un demi-doigt d'eaude-vie dans un verre à cidre.
Le garde, en possession de ce^ trésor liquide, l'approcha de son nez pour en aspirer les délicieux parfums, puis éleva le verre à la hauteur de son œil pour admirer la couleur dorée de la précieuse
LR GAUDE-OUASSE 105
liqueur; il allait enfin la porter à ses ses lèvres, quand tout à coup \\\ Iressaillil, ses yeux devinrent fixes, et il déposa son verre sur la table, sans l'avoir vidé.
En ce moment, une femme enveloppée d'une grande mante à capuchon, se prépila dans la chambre dont elle referma la porte derrière elle.
Vinelel ses compagnes se levèrent; ils avaient reconnu la comtesse de Gan-
ges.
Léocadie laissa tomber son capuchon^
Ses yeux avaient un éclat fiévreux, son visage était pâle î elle étendit le bras vers la chandelle :
— Éteignez cette lumirère, dit -elle d'une voix étouffée, vous êtes mes amis, je le sais et je me fie a vous ; mais on pourrait venir, et si Ion me voyait ici
Vinol s'empressa d'obéir, et la chr^mbre ne fut plus éclairée que par lallamme tremblante du foyer.
LE GATIDE-CIÏASSE 107
La comtesse tomba mourante sur un siège que Fanchetle s'était empressée d'apporter.
— Madame, dit le garde, est-ce bien possible ? Vous êtes venue seule, à travers le bois, par cette nuit noire..»
— Je n'y pensais pas, reprit madame de Ganges, avec égarement; dans l'affreuse situation où je me trouve, songet-on aces terreurs puériles? Depuis ce matin je suis à la torture; je voulais venir, mais je ne pouvais pas, je n'osais pas... Je n'avais personne a questionner;
108 LE GAKDK-CHASSE
rincerliiude me tuait... Enfln, ce soir, on est venu le chercher de la part du juge, il est sorti, e me suis échappée... Mais ne perdons pas de temps, car je n'ai qu'une minute à rester ici î Vinel, mon bon Vinet, qu'a-l-on découvert?
— Je ne sais de quoi vous parlez, madame la comtesse.
— Eh! cette lettre qu'on a tant cherchée, cette lettre qu'un scrupule honorable vous a fait refuser et dont j'achèterais la possession par dix années de mon
Ll£ GAHDK-CIIXSSK lOî)
existence , celle lellre a-l-elle el6 retrouvée ?
— Non, madame, ils ont tout bouleversé, tout haché sans résultat.
— Que le ciel soit loué !
— Mais ce soir, on a fait certaines découvertes, continua le garde sans comprendre encore la pensée de madame de Ganges, et avant que cette nuit ne soit icoulée , la précieuse lettre sera, j*espère, entre les mains du juge.
— Que dites-vous? on sait ce qu'elle est devenue ? on va la retrouver? en êtesvous sûr? et qui donc la retrouvera ?
— Le bon Dieu permettra peut-être que ce soit moi, madame, dit le garde.
— Vous, Vinet? demanda Léocadie avec aigreur, vous que je considérais comme mon serviteur le plus fidèle, mon ami le plus sûr?
— Et pourquoi ne le serais-je plus, madame, ma chère maîtresse ? Cette let-
LE i^AIlDIi:- CHASSE ill
Ire ne doil-cUe pas laver M. le comte d'une accusation d'assassinat?
— Mais elle me déshonore, moi! dit madame de Ganges d'une voix sourde et profonde.
Le garde se frappa le front, comme si celte idée ne se fut pas encore présentée a son esprit.
Après une courte pause, la comtesse répondit chaleureusement ;
, :p-. J'ignore, Vinet, comment vous avez
4!2 LK GAllDR-niASSE
pu pénétrer mon Irisle secret; mais Tavanl-dernière nuit, vous et votre charmante fille, vous m'avez rendu des services tels que je ne les oublierai jamais, dussé-je vivre cent ans! Sans vous une catastrophe était imminente ; un scandale, un crime peut-être était inévitable; vous m'avez sauvée, et j'ai pu croire un moment que le ciel voulait effacer ma faute... Celui que j'ai offensé semble tout près de sa tendresse; et celte tendresse m'est plus précieuse que l'existence
La découverte de cette lettre va me rejeter dans l'abîme dont j'espérais sortir;
LE Garde-chasse 11i>
il me haïra, il me méprisera et je n'aurai plus qu*a mourir de honte et de douleur. Vinel, nulle autre personne que moi ne doit lire celle lellre qui m'était destinée! Celte lettre m'appartient, in'entendez-vous?
Le pauvre garde suait à grosses gouttes.
Madame, répliqua-t~il ; si cela dépendait de moi... Mais la justice s'en mêle, el la justice est passablement impérieuse!
D'ailleurs, d'où vous vient la pensée que m 8
H 4 LK GAUDE-Cn ASSR
cette lettre puisse ê(re compromettante pour vous?
— Du mystère qu'on a mis à vous la présenter, du choix même qu'on à Taît de vous, dont on connaît le dévoûment à ma personne... Dans le trouble inexplicable où se trouvait ce malheureux jeune homme, il n'a pu calculer la portée de ses expressions...
— Mais, madame , songez à la position de M. le comte ; il est menacé d'un procès criminel, il peut être condamné.
LE GAKDE-CHASSE 115
— Ce procès n'aura pas lieu, le roi ne le souffrira pas... D'ailleurs, on n'a pas de preuves; les magistrats du pays onj abusé de leur autorité; mais le juge d'instruction est plein d'égards pour le comte et Ta remis en liberté. Je vous dis, mon bon Vinet, que mon mari n'est pas en danger !
— Je le souhaite ardemment, madame ; mais qu attendez-vous de moi ?
Je suis bien peu de chose, et j'ignore si je trouverai moyen...
— Ne parlez pas ainsi, Vinet, mon
ne t^ GARDE-CHAS^E
vieux serviteur, mon ami. Je vous sais plein de finesse et de raison ; si vous le voulez véritablement, vous me sauverez encore de 'ce danger, j'en suis sûre ! Vinet, c'est a mon tour d'invoquer ces souvenirs de mon enfance que vous me rappeliez l'autre jour. Ne suis-je donc plus votre petite Léocadie, cette innocente enfant aux cheveux blonds, a la robe blanche, qui jouait sur vos genoux, et que vous aimiez comme votre fille!
Et vous, bonne Suzanne, poursuivit la comtesse, avez-vous oublié les heures délicieuses que je vcMiais passer à votre cabane de la Rochette? Avez-vous oublié nos joyeux goûters dans un cabinet
LE GAIlDK-CllVSSi: H 7
fleuri (le ch'nialites et de chèvrefeuilles ? Et toi, Fauchelte, belle cl généreuse lille, toi qui m'es apparue comme un ange sauveur dans un moment funeste; toi, dont la candeur doit avoir tant d'inlluence sur ton excellent père, souviensloi que, pendant ton enfance, je façonnais parfois tes robes el tes modestes ajustements de mes propres mains; souviens-toi de notre joie a toutes deux quand je venais Rapporter mes petits présents!... Eh bien ! Fanchelle, et vous, Suzanne, je vous conjure de m'aider a fléchir votre père, voire mari; il peut me sauver la vie et l'honneur. . el il ne veut pas !
lis LE GARDE-CHASSE
— Ne dites pas cela, madame, s'écria le pauvre garde tout en pleurs ; vous me brisez Tâme.
— Promettez-moi donc, oh! promettez-moi que cette lettre me sera remise a moi seule... Tenez, Vinet, cette Léocadie que vous révérez tant, celle fière et iinpérieuse comtesse de Ganges, elle s'humilie devant vous, elle vous de mande grâce, elle est à vos genoux !
En même temps, la femme coupable s'agenouilla daîis Tombrc, et on enlendit ses saniiots.
Le bon Vinet ne pouvait parler.
Son visage devint pourpre comme s'il eût été menacé d'apoplexie.
— Mon homme, dit Suzanne, qui ne jerdait pas celle excellente occasion de larmoyer a discrétion, aurais-tu bien le cœur de refuser notre chère maîtresse?
— Mon père, dit Fanchette a son tour d'une voix vibrante, ne peux-tu rien pour cette pauvre dame? Nous lui devonstout, et sll est en ton pouvoir de faire ce qu'elle demande...
Le garde pri Isa télé entre ses mains avec une sorte de désespoir.
— Je le voudrais , je le* voudrais! s'écria-t-il; mais croyez-vous donc que cela dépende de moi ? A moins'que le hasard ne me favorise.
La comtesse se releva.
— 11 sulïît, reprit-elle de son ton raide et hautain, je me suis assez humiliée; je ne croyais même pas pouvoir tant m*abaisscr... Mais je ne dois pas rester plus longtemps; on remarquerait peut-
Ll. GARDE-CUASSli 121
êlre mon absence au château... Vinet, jnainlenanl que vous savez la vérilé; vous m'avez vue dans tout mon désespoir et dans toute ma honte ; je n'ai plus rien a vous dire... Adieu I
Et le claquement de la porte annonça qu'elle était partie.
Un profond silence réf^na dans la salle.
— Elle! reprit enfin Vinet, a peine remis de son trouble, elle! se prosterner ainsi devant moi!
— Elle est si effrayée! dit Suzanne.
— Elle est si malheureuse ! murmura Fanchelte.
La jeune fille, sur Tordre de son père,
ralluma la chandelle ; presque aussitôt
on entendit un hruit de pas dans l'allée
voisine, et Louis Hubert parut avec
Claude Pichard.
Louis salua poliment Suzanne, et surtout Fanchelte, qui rougit.
— Monsieur Vinet, dit-il nous sommes en relard, je le crains ; parlons bien vite, car on doit nous altendre là-bas...
Le temps est mapjniûque et la campagne est belle à voir par le clair de lune.
— Du diable si je mettrais le pied dehors pour voir cela, mon garçon, répliqua le garde; mais, bigre! comme tu dis, nous devrions être au rendez-vous... Allons, Fanchelte, mon sabre, mon fusil, et enferme bien Choupille qui ne m 'est pas nécessaire. Quant a vous, ver" rouillez les portes, les fenêtres, et soyez tranquilles pour le reste.
— Mon honime,s'e'cna Suzanne, quelle besogne avez-vous donc cette nuit ?
— Père, dit Fanchelle avec épouvante, sois prudent , je t'en supplie.
— Vous êtes des soties... Demain matin, quand vous vous éveillerez, vous me trouverez ronflant dans mon lit... Allons, bonsoir, poulettes, et Dnissons-en, bigre!
Tout en parlant, il avait renouvelé les amorces de son fusil, embrassé sa femme et sa" fille; puis il vida le verre d'eaude-vie resté sur la table et dit résolument ;
Llî r.ATlDK-CnAfiSlî it'^i
— En roule.
Les deux femmes ne faisaient plus d'objections; elles les savaient inutiles.
Mais au moment où Vinet et ses compafçnons allaient sortir, Suzanne dit bas à son mari :
— Au moins songe à la commission de la pauvre comtesse.
De son côté, Fanchette s'était approchée d'Hubert.
126 LE GAKDE-CUASSE
— Monsieur Louis, murmura-t-elle avec émotion, je sais que vous êtes un
brave et honnête garçon; veillez en-
core sur mon père, et je... oui... je vous aimerai... comme un frère.
Hubert lui serra la main par un mouvenjenl chaleureux, puis le garde et ses nouveaux amis quittèrent la Maison- Grise, et disparurent dans la nuit.