‹ Le garde-chasseChapitre 4 sur 8 · CHAPITRE QUINZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUINZIÈME

iAk lâCTTE*

Un quart d'heure après, Vinet et ses

deux compagnons arrivèrent au lieu

convenu, petite clairière, située à peu de

distance de la lisière de la forêt, ni 9

Il y régnait un silence complet.

Aussi les survenants crurent-ils d'abord être les premiers au rendez-vous, mais ils reconnurent bientôt qu'ils se trompaient.

Le juge, M. deGermont, et un personnage taciturne, enveloppé d'un manteau, étaient là, déjà, postés sous les arbres de haute futaie, avec deux brigades de gendarmerie à pied et une demidouzaine de gardes les plus sûrs.

Les trois volontaires furent entoures

LE GARDR-CHASSE 131

avant d'avoir pu s'apercevoir qu'ils n'éiaicnl pas seuls dans la clairière.

— Arrivez donc, Vinet, dit M. de Germont, dès qu ils furent reconnus. Ma foi ! je commençais à croire que le rôle que vous avez choisi dans cette expédition n'était plus de votre goût ou du goût de vos camarades... Je pensais à faire cerner la maison par mes agents, et a tenter d'arrêter notre homme m* petit bonheur.

— C'eût ét4 tout perdre, monsieur, répliqua le garde; qu'un gendarme se

iS2 LE GARDE-CHASSn

montre une minute a découvert près de la maison de Petit-Renard , et notre maître d'école s'échappera. Mais d'abord, monsieur le juge, a-t-on pris toutes les précautions, afin que l'on ne soupçonne pas dans le pays le but de cette réunion?

— Notre monde est arrivé par groupes de deux, ou trois personnes et en suivant des chemins dilTérenls. Excepté les deux chefs, aucun de nos gens ne sait encore à quel service on va l'employer. D'un aulre côté, des gendarmes à cheval gardent la grand'route, et nul ne passera

celle niiil, soil h pied, soil en voiture, sans s'être fait reconnaître...

— Bigre! c'est à merveille, et si votre sanglier n'a pas quitté sa bauge.

— Il est encore au gîte; tout à l'heure, j*ai vu de loin des espèces d'ombres rôder autour de la maison ; c'étaient des sentinelles -sans doute, et on ne prendrait pas tant de précautions si la qpiaison était vide.

C'est justci monsieur; cependanti

êtes-vous bien certain de n'avoir pas été vu vous-même.

— Allons donc! j'étais masqué par une touffe de feuillage... Mais écoulez, Yinet : le plan de cette expédition est entièrement de vous ; prenez donc les mesures que vous croirez convenables pour en assurer le succès ; on vous obéira comme à moi-même.

— Merci, monsieur le juge... les choses étant ainsi, ne vous inquiétez pas , bigre! vous verrez que ça marchera bien !

LE CAKDE-CIIASSE J55

Et loul entier a la périlleuse entreprise dont il venait ainsi d'être déclaré chef, il s'empressa de s'aboucher avec les officiers de gendarmerie et le brigadier des gardes.

Pour faire mieux comprendre les événements qui vont suivre, nous devons nécessairement donner une courte description des localités.

A cinquante pas environ de la clairière, où les gens de justice étaient réunis, s'étendait une lande de sept ou huit arpents, plate, pelée, stérile.

Le terrain, une sorte de tuf jaunâtre, était impropre à la culture; on avait pourtant essayé d'y semer des pins, arbres qui s'accommodent volontiers du sol le plus ingrat; mais l'essai n'avait pas réussi.

La plupart des plants étaient morts ; on apercevait à peine, de loin en loin» un arbuste atteignant la hauteur d'un homme.

En revanche, le sol produisait de luimême des bruyères et des touffes clairsemées de gçncts li balais qui rompaient

LE GARDE-CIIASSE i57

un peu la monotonie de celle surface aride.

La foret formait autour de la lande un grand arc dont la corde était une ondulation de terrain assez élevée, mais également nue et stérile ; derrière cette ondulation passait la grande route.

La maison de Petit-Renard, misérable bouge construit en terre et en branchages, recouvert en chaume, s'élevait exactement au centre de la plaine.

En ce moment» les rayons de la lune

réclairaient de tous côtés, de sorte qu'il paraissait impossible d'en approcher a l'improviste.

De plus, des formes agiles qu'on voyait de temps en temps glisser sur la bruyère, comme des lièvres en belle humeur, témoignaient que les enfants de Petit-Renard faisaient bonne garde ; et sans doute, de jeunes yeux étaient braqués dans toutes les directions, afin de reconnaître le danger de plus loin. '^■

Une minute d'observation sulBl pour indiquer a Viuet les dispositions à pren-

dre, et il se mil en devoir, a son tour, do poser des sentinelles.

Il les plaça sur la lisière du bois, à l'ombre des buissons, avec consigne de ne pas se découvrir, à moins d'être appelées par des coups de feu.

Les légères hauteurs, situées entre la ])laine et la grande route, furent occupées par quatre gardes alertes et résolus, qui se glissèrent à plat ventre derrière les broussailles et parvinrent à se poster de distance en distance sans être aperçus.

Ainsi, la maison se trouva complèlemenl investie, et il semblait impossible que le terrible Rouiller pût échapper désormais k la punition de ses crimes.

Mais le bonhomme connaissait les ressources de son ennemi, et il savait bien que ce luxe de précautions serait probablement inutile.

Tout le succès de rentreprise dépendait de lui, Vinel, et des deux compagnons qui devaient lassisler dans cetlç entreprise,

LE €AhDE-CnASSK 14 1

Or, de ces deux compagnons, Tun, Louis Hubert, élàil privé d'une partie de ses moyens par sa récente blessure à la jambe; Tautre, Claude Pichard, paraissait avoir beaucoup perdu de son ardeur^ depuis qu'on se trouvait en présence du danger.

Cependant, le garde, resté seul avec eux, derrière une cépée, se mit a leur donner ses instructions avec la plus grande lucidité.

Hubert les accueillit par un oui parfaitement accentué; mais le pleurardi

Claude, beaucoup moins content de sa tâche, voulut élever quelques objections.

— Monsieur Vinet, dit-il avec abattement, je n'aurai jamais le courage de

faire ce que vous me demandez là !

ce serait m'exposer à une mort certaine. Le maître d'école m'aurait donné mon compte avant que vous eussiez pu venir au secours...

— Eh! bigre? mon ami, répliqua Vinet avec impatience, il est trop tard pour barguigner; le vin est tiré, il faut le boire. Tu ne risqueras absolument rien

LE GARDE-CUASSE 145

si lu peux garder Ion sangfroid une minute ou deux. Ni Hubert, ni moi, ne pouvons remplir celle tâche ; elle ne convient qua toi, l'ami, le complice de ces gaillards la-bas... Si tu veux que l'on te pardonne tes sottises, il faut payer de

ta personne; sinon les larmes, et celles de ta mère, et celles de tous tes parents jusqu'au trente-sixième degré, ne te tireraient pas des griffes de M. de G.ermonl...

Ainsi donc ne lanternons plus... Allons, à louvrage! et n'oubliez pas mes recommandations.

En même temps, il rompit le conseil

iH LE GARDE-CHASSE

et se mit a marcher vers la lande avec précaution ; Hubert le suivit, et Claude, effrayé des menaces du garde, n'osa pas rester en arrière.

Comme ils allaient sortir du bois, Vinet mit son fusil en bandoulière ; puis, se traînant sur les fçenoux et sur les mains, il chemina bon train dans celte posture incommode :

— Faites comme moi, dit-il, et à la moindre alerte, restez immobiles comme des rocs.!. Maintenant, silence! Rouiller a l'oreille si fine qu'il pourrait d'ici nous enlendresoufïler.

LE r.Anr)E-cnAS>K 145

Hubert et Claude rimitèrent, sans répondre; et comme dans leurs expéditions de braconnage^ ils avaient eu souvent occasion de prendre celle allure, ils s'en tirèrent a leur honneur.

En marchant, ou plutôt en rampant ainsi, ils atteignirent la lande, au centre de laquelle se trouvait la maison de Petit-Renard.

Il fallait redoubler de vigilance; la

lune éclairait la plaine, et Ton voyait

toujours les enfants du braconnier errer m 10

i\6 LE GARDE-CHASSE

sur la bruyère, l'œil attentif et l'oreille au guet.

Un faux mouvement, le froissement d'une feuille, le bris d'une branche sèche pouvaient donner Talarme.

Aussi les trois hommes n'avançaieniils qu'avec une extrême lenteur.

Vinel ouvrait la marche et se glissait adroitement sur le sol, malgré son eml)onpoint.

De temps en temps, il s'arrêtait et le-

LE GARDE-CUASSK 147

vait la lèlc avec prudence pour reconnaître la position.

Puis il continuait d'avancer, et ses compagnons Timitaient de leur mieux.

Ils parcoururent ainsi le tiers environ de la distance totale.

Ils profitaient des plus légers accidents de terrain, des rares touffes d'arbustes et de genêts qui se trouvaient sur leur passage, pour masquer leur manœuvre.

148 LE GARDM-CHASSE

Parfois ils étaient obligés de faire halte afin de respirer; mais pas une parole n'était prononcée ; c'était par signe seulement qu'ils se communiquaient l'ordre d'avancer ou de s'arrêter de nouveau, le visage contre terre.

Malgré ces précautions, une des sentinelles de Petit-Renard parut bientôt les avoir éventés.

Cette sentinelle, était un jeune garçon d'une douzaine d'années, à la figure joufïlue, aux cheveux blonds tirant sur le blanc, son costume consistait en une

LK GAUDK-CllASSR i49

chemise et un pantalon de loile grossière; il tenait a la main un qui^^^non de pain noir qui devait l'aider à passer les longues heures de sa faction, et il mordait dedans avec une remarquable voracité.

La présence de ce drôle était particulièrement gênante pour Vinet et ses compagnons.

Il restait immobile, devant la maison paternelle, juste entre eux et la porte du loffis»

ISO

LK GAKDE-CHASSE

Deux autres enfants, un fçarçon de dix ans et une fille a peu près du même âge, flânaient non loin de lui; mais à cause de leur position, devaient être un obstacle sérieux pour le garde et ses acolytes.

De moment en moment le polisson aux

cheveux Mancs devenait plus incommode.

Il se trouvait encore a plus de soixante pas de nos gens, et à cette distance il devait les confondre dans la nuit avec le tapis aux teintes sombres de la bruyère; d ailleurs, le vent qui frémissait faible-

LE GAUDK-CIIASSK 1^

mciil dans la foret voisine et le bruit continuel de ses propres mâchoires avaient dû l'empêcher d'entendre le frôlement des herbes sèches.

Cependant, ses soupçons avaient été sans doute éveillés par quelque circonstance inconnue, car ses yeux restaient constamment attachés sur eux.

Pour comble de malheur, l'espace à parcourir était complètement nu; plus de touffes de genêts, plus d'arbustes derrière lesquelles on pût se cacher.

152 LR GAKDE-CIIASSE

Vinel, haletant, s'arrêta dans un léger enfoncement du sol, pour aviser aux raoyens de tourner la difficulté.

— Maudit Jean-le-BIanc! murmura Claude, il va tout perdre!

Un coup de coude de Vinel le Ot taire; le fils de Pclit-Renard ne mangeait plus et regardait de leur côté d'un air d'inquiétude.

Quand le garde l'eut vu mordre de nouveau dans son pain, il dit à voiî^ basse :

LE GAUDK-CIIASSE 155

— Allons! nous ne devons plus hésiter, Claude, passe îe premier et souviensloi de la consigne.

Claude prit en soupirant la tête de la colonne et tous les trois se remirent a ramper; mais cette fois ils n'allèrent pas loin.

A peine se furent-ils avancés dans la plaine que Tenfant interrompit d'une manière complète l'exercice de ses mâchoires et donna d'autres signes d'alarme.

\^i LE GAHDE-CHÀSSE

Vinet commanda halte; il était trop tard ; le drôle, tournant prestement sur ses talons, se diriireait avic rapidité vers la maison.

Le garde comprit le péril.

— Maiîitenant, Claude, murmura-t- 11 ; allons ! vite.... debout !

Claude ne bougeait pas; un coup de pied bien appliqué dans ses tibias stimula son zèle.

Il se leva, sans savoir ce qu il taisait,

LE GARDK-CHASSK i 55

rojoifrnit le fuyard en quelques enjambées, pendant que le garde et Hubert restaient coucbés h plat ventre, et lui dit d'un ton amical.

— Eh ! Jean-le-Blanc, ne me reconnais-tu pas? C'est moi, Claude Pichard, un ami de ton père et de M. Rouiller.

Cette voix connue ne sembla rassurer qu'à demi le fils de Petit- Renard; cependant il s'arrêta.

— Tiens, c'est vous, monsieur Claude?

dit-il.

Et se plaçanl entre cet ami douteux el la porte de la maison, il se remit à mordre dans son pain qui d iminuait a vue d'œii.

Pichard était fort embarrassé.

— Jean-le-Blanc, balbulia-t-il enCn, où est ton père?

— Je ne sais pas, répondit Tenfanl, la bouche pleine.

-^ VA M. le maître d'école?

LE GAPDE-CHASSE 15"

Je sais pas.

— J'aurais pourtant grand besoin de de leur parler, reprit Claude, qui s'enhardit; voyons, ne peux- tu m'indiquer où je les trouverai?

— Je... sais... pas...

— Eh ! tu m*ennuies a la fin ! Croistu donc que j'ignore qu'ils sont la dans la maison? Allons, conduis-moi; j*ai beaucoup de choses a leur apprendre et ils seront contents de me voir.

-^ Mais... mais...

— Allons ! marche devant, que je te dis... on ne te grondera pas ; j'en réponds; ton père et le maître d'école m'attendent.

En même temps, il poussa vers la cabane le jeune drôle, qui cédait avec répugnance.

Dès que Jean -le-Blanc eût le dos tourné, le garde et Hubert, qui guettaient ce moment, se portèrent avec une extrême» rnj)i(lilé ;i vingt pas de la demeure

LE GAaDi:- CHASSE j M)

(lu braconnier, el se blolîirent de nouveau dans la bruyère.

Claude Pichard, malgré son calme apparent, était fort inquiet de l'accueil qu'il allait recevoir ; son arrivée pouvait être saluée d'un coup de fusil, et la présence du fils de Pelii-Renard ne diminuait pas beaucoup le péril.

Jean-le-Blanc, de son côlé, ne paraissait nullement rassuré sur les suites possibles de son obéissance.

Cependant, subjugué par l'ascendant

de Claude qu'il savait appartenir a l'association dont son père faisait partie, il leva le loquet de la porte et introduisit le visiteur dans la maison.

Rien de sordide et de misérable comme cet intérieur de braconnier : c'était un lohu-buhu de lilets, d'engins de chasse, de meubles écloppcs et de baillons.

Pas de plancher, pas même do carrelage en briques; dans les orages, la pluie filtrait à travers le toit de chaume et formait des goullières dont la trace était visible en tout temps; les murail-

LE GAUl>K-CM\SSK 1 G l

les de terre offraient parloul des crevasses qu'on avait bouchées négligemment avec des poignées de foin.

Néanmoins, ce bouge immonde avait en ce moment un air de fôle; un grand feu, alimenté avec du bois volé dans la forêt voisine, Téclairait conjointement avec deux chandelles.

Une table boiteuse était servie au milieu de la pièce; sur cette table, deux grands plats ébrechés contenaieiit, le premier, un magnifique lièvre aux haricots, Tautre, une poule faisane aux

pommes de terre, m ^1

Un pot de cidre et une bouteille d'eaude-vie complétaient ce somptueux couvert, autour duquel avaient déjà pris place le maître d'école el Petit Renard, le seigneur du logis.

Rouiller était assis, le dos au feu, le visage tourné vers la porte, son fusil posé sur ses genoux.

Quand il vit la figure hlême et décomposée de Claude Picliard, apparaître audessus de la tête de l'enfant, il se leva d'un bond en proférant un effroyable blasphème :

— drodin! s'écria -t-il , que viens lu

faire ici ? Je gage que tu veux nie trahir... si je le croyais!

— Au contraire, monsieur Rouiller, au contraire, s'empressa de dire Claude épouvanté, je viens vous donner avis que la justice...

Mais ces paroles ne purent être entendues.

Pelit-Renard, sans autres explications »

venait de tomber à bras raccourcis sur

son fils, qui braillait de manière a renverser celte masure délabrée.

Le maître d'école voulut imposer si lence au père et a l'enfant.

— Laisse-le, Pelil-Renard, s'écria-t-il, mille tonnerres! tu le rosseras demain... onl'alrompé; ce n'est pas lui qui est coupable...

Mais Pelit-Keiiard frappait toujours et les cris conlinuaieul.

LE GAai)i:-ClIASSn 10')

Le rôl(^ (le Claude devenait de plus en plus einharra-sanl.

Si le chef des braconniers n*eûl élé dislrallpar In correclion infligée au ûls par le père, il se fùl ceriaineinent aperçu du trouble extraordinaire dePichard, et la mort de son ancien compagnon eût été immédiate.

Au milieu de ses angoisses, Claude entendit enfin au dehors un bruit de pas significatif; on venait k son secours.

Sûr d'être soutenu, il éprouva tout à

coup une espèce de transport fébrile, dont plus tard il eut peine à se rendre compte.

Il ne brillail pas par le courage; mais rien n'est audacieux comme un poltron révolté.

Comme le maître d'école venait de se rasseoir, tout en i^rourmandant avec fureur Petil-Renard, Claude saisit la table du festin, 'la souleva d'un effort subit et la précipita sur le braconnier qui fut renversé.

Avant que Rouiller eût eu le temps de

LK GARDK-CHASSK i 67

so reconniulrc, Claude se rua sur lui et cria d'une voix relenlissanle :

— A luoi, Vinet! à moi, tous! il est pris.

— Nous voici, mon garçon! répondit le garde ; tiens ferme, nous voici!

— A moi, Petit-Renard! dit le maître d'école a son tour, en se tordant comme un scrpeni sous le fardeau qui l'écrasait.

Il y eut un moment d'effroyable désordre.

i 08 LK GAK DE-CHASSR

Vinet et Hubert s'étaient élancés dans la cabane; pendant que le garde se jetait -sur Jérôme Rouiller pour aider Claude h maîtriser ses mouvements, Hubert essayait de s'emparer de Petil-Renard, homme robusle et fanatisé, qui pouvait opérer une diversion dangereuse pour les assaillanis.

I.es chandelles avaient été renversées ; une faible lueur, venue du foyer, éclairait seule ce combat acharné.

Ou ne voyait plus que des ombres noires qui s'agitaient, on n'entendait

LE GAUDIi-CllASSE IGO

que (les lréj)ignemef)ls coiivulsifs, des rugissenionls élouiïést

Telle était la force atlilëtique du mai'lre d'école, que, malgré le poids de la table sous laquelle il se débattait, malgré les efforts des deux hommes qui cherchaient a s'emparer de lui, il parvint à se soulever iur les genoux. ^

Heureusement son fusil se trouvait pris sous les meubles renversés.

Pendant que Claude luttait contre lui, le garde crut pouvoirprofiter du moment

170 LE GARDIÎ-CHASSE

pour tirer de sa poche un paquet de cordes dont il s'était muni par précaution ; mais, comme il exécutait ce mouvement, Rouiller repoussa Claude d'un effort vigoureux , et l'envoya tomber contre le mur en terre, qui s'entrouvrit; puis, tirant un pistolet de sa poitrine, il ajusta Vinet.

C^n était fait du courageux garde, si Hubert, qui venait enfin de renverser Petit-Renard, n'eût vu le péril que courait le père de Fanchelte. Laissant son adversaire à demi vaincu, il courut au maître d'école dont il détouriia le bras ;

Llî GAUDE-CIIASSK 171

le coup partit sans alleindrc personne.

— Merci, mon garçon, s'écria Vinet, el de deux!... Bigre ! Je le vaudrai ça, je te le promets !

Tout en parlant il avait déroulé sa corde et, avec le secours de ses deux compagnons, il la passait autour des bras de Jérôme, qui se démenait, hurlait, mordait avec la rage d'une bête féroce. Bientôt le scélérat fut garotté de manière k rendre sa résistance moins périlleuse ; cependantses jambes étaient libres encore, et il s'en [faisait un for-

midable moyen de défense. Les assaillants, fort empêchés a le contenir, ne pouvaient songer a ce qui se passait derrière eux.

De son côté, Petit-Renard s'était relevé lestement el s'était emparé de son fusil, appuyé contre un meuble k sa portée.

D'abord, il n'osait tirer dans celte masse informe qui se roulait à ses pieds ; il craignait de frapper celui-lîi même (ju'il désirait défendre. Mais un grand bruit de voix et de pas qui se rapprochaient de la maisjii, l'avertit que ses

m: r.AnDE-ciiASSE i7"

adversaires ollaienl reccvoir-un puissant renfort.

Alors il ne réfléchit plus, et ajustant au hasard, il (it feu.. Un -cri terrihle partit auprès de lui.

Au même instant , line troupe de gardes et de gendarmes, la carabine au poing, apparut au mi lieu de la fumée qui remplissait ce réduit

On s'élança sur Petit-Renard, le seul qui fut dehoul, et on parvint a le désar-

mer avant qu'il eûl pu lâcher son second coup.

Dans celte horrible confusion, les accidents, résultant des méprises, étaient plus à craindre encore que la résistance des braconniers.

Une voix s'éleva :

— Monsieur Vinet, demandait Hubert avec anxiété, ètes-vous blessé ?

— Non, grâce au ciel, mon garçon ; et toi?

LE GAUDE-CIIASSE 175

— Un rien, une égralignure... et Claude?

— Moi- je suis massacré, dit le pauvre Pichard avec lîn accent lamentable, j'ai certainement |une balle dans les reins!

— Bigre! dit Vinet.

Il s'empressa d'achever de garotler les jambes du maître d'école qui ne résistait plus; Hubert cherchait à talons une chandelle pour la rallumer.

— Puis-je entrer, messieurs? demanda quelqu'un du dehors.

i7(] LE GARDE-CHASSE

— Oui, oui, monsieur de Germont, cria Vinet; lalTaire est bâclée... mais pas aussi heureusement que je l'aurais désiré, je crois'.

Le juge entra, suivi de son greffier et du personnage silencieux qui ne l'avait [as quitté de la soirée.

Une lumière brilla et vint éclairer le spectacle sinislre que présentait la demeure du braconnier.

La plupart des meubles étaient renversés; des débris de toutes sort'.'S jonchaient le sol.

LE GARnE-CriASSIi 177

L'dpaissc fumée provenant des deux coups de feu tirés à courte distance Tun de l'autre, formait un nuage suffocant.

Plus de vingt personnes se pressaient dans cet étroit espace; les gardes d'abord, puis les gendarmes qui s'étaient emparés de Petit-Renard, et même de ses enfans, malheureux innocens dont on attendait des révélations.

On entrevoyait vaguement, étendus

par terre, le maître d'école dont tous les

membres pétaient garrottés, et Claude ni * 12

i IS LE GARDE-CHASSC

Pichard, qui troublait de ses lamentations le silence solennel des assistans.

— Voyons, mon pauvre enfant, qu'astu donc? demanda le garde d'un ton de compassion en s'approchant du blessé; aurais-tu reçu la charge de Petit- Renard ?

— Ah oui! Monsieur Vinel, que je l'ai reçue!... ça me cuit... ça me cuit.

Le bonhomme s'agenouilla près de lui pour examiner la blessure; mais, après

une rapide inspcclion, il adiainistra rudement unelappe au braillard.

— Ah! bigre! s'écria-l-il, n'as-lu.pas de honte? une égralignure comme pourrait en faire la patte d'un chat! La chevrotine s*est contentée d'effleurer la peau.

— Vrai 1 monsieur Viiiet, s écria Claude, subitement guéri en se relevant; et moi qui croyais... Eh bien ! puisque ce ne sera rien, vous pouvez dire à M. le juge comment je me suis conduit dans cette affaire, en ai-je montré du

courage! Hein? monsieur Vinet, en aije montré!...

*- Je suis content de toi, répliqua le garde; mais, à ton tour, mon brave Hubert je veux voir aussi ta blessure.

— Ne vous en inquiétez pas, monsieur Vinet, répliqua le jeune homme, en montrant à sa main gauche une balafre, dont il étanchait le sang avec son mouchoir.

— Mais où donc a porlé la charge de Petit-Renard.

Mi GAKDK-CIIASSIC 181

— Pardieu! ce n'est pas dilïicile à.

deviner, dit le brigadier de gendarmerie qui s'était avancé pour s'emparer du maître d'école, regardez !

11 souleva le corps du chef des braconniers dont la tête retomba comme une masse inerte avec un bruit sourd.

Vinet s'empressa d'abaisser la lumière qu'il tenait à la main. Alors le silence et l'immobilité du terrible Jérôme Rouiller furent expliqués ; le coup de fusil de son complice avait traversé sa poitrine.

— Ah! bigre! s'écria le garde, voilà de jolie besogne! |Eh! Petit-Renard estce ainsi que tu défends tes camarades?

Le braconnier haussa les épaules avec une expression farouche et détourna les yeux.

Cependant on avait relevé la table; le greffier commençait à s'installer avec sa plume, son encre et son papier timbré.

— Messieurs, dit le juge d*un ton d'autorité, nous allons dresser procésvcrbal de ces événemens et procéder

LE GARDE-CIiASStt J83

aux inleiTOgaloires... Mais, avant tout, monsieur le brigadier de gendarmerie, videz les poches de Jérôme Rouiller et et remettez-moi les objets que vous y trouverez; les papiers surtout sont d'une grande valeur pour la cause.

Vinet se souvint alors des recommandations de la comtesse, recommandations qu il avait oubliées, il faut le dire, pendant la chaleur du combat.

— Les papiers auront été détruits, monsieur le juge, dit-il avec précipitation, mais ceci pourra confimer mes

i84 LE GAUDE-CHASSE

prévisions au sujet du pauvre M. de Barneville.

Et il remit au magistral le pistolet que Rouiller avait. déchargé sur lui.

Celte arme de luxe, richement incrustée en argent, ne semblait pas faite a Tusage des braconniers M. de Germont la retourna dans tous les sens.

— Plus de doutes, dit-il d'un air de satisfaction ; c'est bien un pistolet appartcnant au malheureux Edouard de Barneville; ses initiales sont gravées sur la

LIi (iAUDL-CllASSIÎ 185

crosse ; Jérôme Rouiller l'aura dérobé peu de minulcs après le tragique événemeiiL Si donc uiaialeuaul nous pouvoiis découvrir le portefeuille dont on a parlé... \

— A quoi cela servirail-il? reprit le garde, ce pislolet n'est-il pas une preuve suffisante? D'ailleurs le portefeuille, vous ne le trouverez pas... Le maître d'école n'aurait pas eu Timprudence de le garder sur lui !

Cette chaleur eût pu donner b penser au magistrat; mais M. de Germont n'écoutait plus Vinel,

Toute son attention se concentrait en ce moment sur le perï^unnage silencieux qui Tavait accompagné.

Celui-ci, debout à quelques pas et toujours enveloppé dans son ample manteau, semblait examiner d*un air de profond intérêt un objet qu'il venait de ramasser au millieu des débris de tout genre dont le sol était semé.

— Monsieur le comte, dit le juge avec politesse, mais d'une voix forme/ personne ici ne doit toucher avant moi ce qui peut être une pièce de conviction...

LE GAHDE-C1IASSE 187

Remellez-moi donc Tobjet que vous venez de trouver à terre, je vous en prie.

Le comte de Ganp^es, que le lecteur s^ sans doute deviné, se retourna d'un air de fierté blessée; mais aussitôt se ravisant, il 'endilen silence au magistrat un portefeuille ouvert, tandis que l'autre main semblait cacher quelque chose sous les plis de son manteau.

Avant que M. de Germont eût eu le temps de prendre le portefeuille, le ^arde s'élança dessus et s'en empara.

i 88 ' LE GARDE-CHASSE

— Le portefeuille de M. deBarneville !

s'écria-l-il.

— Qu'est ceci, monsieur Vinet? s'écria le juge, indigné; les services que vous venez de rendre a la jusdce autorisentils de tels procédés? Remettez-moi ceci, monsieur, et n'oubliez plus ce que vous êtes, ce que vous nous devez!

l.e bonhomme était pâle en recevant celte mercuriale.

— Je voulais seulement, balbutia-t-il, m'assurer si ce portefeuille était bien

lf. gaude-ch asse 1 80

celui que j'ai vu hier entre 1rs mains do M. cleBarneville.

— El bien ! le reconnaissez-vous? demanda le juge avec plus de douceur.

— Il est impossible de s'y tromper ; les initiales et les armoiries sont encore imprimées en or sur le maroquin.

Le magistrat s'assura du fait; puis il commança l'inventaire des objets contenus dans le porlefeuilîe.

Il en tira d'abord plusieurs billets de

190 LE CARDE-CHASSC

banque, puis un papier ouvert et sans suscriplion qu'il parcourut avec une émotion visible.

Au bout d'un moment, il reprila haute voix :

— Toutes vos prévisions, Vinet se réalisent; le suicide d'Edouard de Barneville est désormais constaté. En voici l'aveu signé de sa main... On eût trouvé cette pièce imporlante sur la victime, si Jérôme Rouiller n'eût eu la détestable pensée de s'en emparer.

LE GAUDE-CIIASSE 191

Eq même temps il donna lecture de cet écrit.

Edouard y disait en peu de mots qu'on ne devait accuser personne de sa mort; qu'un amour mallieureux et le chagrin de quitter son pays le déterminaient k prendre une funeste résolution, dont il demandait pardon à sa pauvre mère et à Dieu.

Vinet écoutait avec angoisse; sûr enQn que ce papier redouté ne contenait rien de compromettant pour Léocadie, il parut soulagé d'un grand poids.

— Ainsi donc, s'écria-t-il, mon bon maître sera déclaré complètement inliocenl!

— Sans aucun doute, dit le juge, et c'est avec un extrême plaisir que je reconnais la fausseté de l'accusation qui pesait sur l'honorable M. de Ganges.

Le comte s'inclina.

— Cependant, poursuivit M. de Gerniont d'un air de réflexion, je dois encore adresser une question à Vinet... Ce papier (et il montrait l'écrit qu'il venait de lire)

LE GARDK-CHASSE i95

est-il bien le même dont M. de Barneville a voulu le charger pour... une personne inconnue ?

Le garde tardait a répondre.

— Vinet, reprit le juge d'un ton sévère, vous êtes un homme probe et vous ne pouvez vouloir mentir à la justice!

— Je dirai donc la vérité, monsieur, répliqua le garde avec effort; certainement ce papier n'est pas celui que j'ai

vu dans les mains du pauvre défunt...

Page 1