L’ACADEMICIEN RECELEUR BARTHOU DEFENSEUR DE LA MORALE ET DELA VERTU
N sait que Louis Barthou a entre les () mains et a publié un certain nombre
de lettres et de pieces secrétes concernant la famille Hugo, Juliette Drouet, maitresse du poate, Adéle Foucher sa femme, la famille Foucher, le graveur Chenay, etc... Bref, au cours de ces derniéres années, tout se passe comme si ledit Barthou était le dépositaire des reliques de Victor Hugo et de sa maison, venues a lui de fagon mysté-
rieuse. Mon attention et celle de mon bien cher ami Georges Hugo, aujourd’hui disparu, avaient été attirées sur cette particularité, d’autant plus précisément que ces papiers et archives étaient connus de nous depuis le premier inventaire fait de la maison de Hauteville-House aprés la mort du poéte.
Nous avions remis alors 4 M™e Edouard Lockroy et & Lockroy plusieurs enveloppes, soigneusement cachetées avec la griffe du vieux lion, portant en latin des désignations en vue du post mortem, ayant trait a son entourage immédiat et qui se trouvaient dans une petite bibliothéque située au pied d’un escalier dérobé, menant au fameux look-out d’Hauteville-House.
Comment ces piéces rarissimes et dont plusieurs étaient spécifiées comme devant étre bralées, et d’autres comme devant étre conservées, étaient-elles tombées dans la possession du renifleur d’alcéves Barthou ? Tel était le petit probléme bibliophilique qui piquait la curiosité de Georges Hugo et la mienne.
Barthou a publié notamment des extraits d’un petit cahier, faisant partie des reliquix dont je parle et ot l’auteur de la Fin de Satan, demeuré extrémement vert, jusque dans l’Age le plus avancé, comme chacun sait, tenait en langue espagnole le livre sentimental — soyons poli — de sa cuisiniére Mariette. Les vieillards ont parfois des caprices ancillaires. Celui-la, on en conviendra, n’intéressait point particuliérement la postérité, et sa publication montre bien le goujat d’un genre spécial, goujatus sexualis, qu’est le dégotitant petit athléte de la Chancellerie.
Or, il y a quelques années s’est terminé en conciliation un procés intenté par les descendants de Hugo 4 un jeune journaliste, frere d’un écrivain connu, et que nous aurons la charité de ne pas nommer ici.
Ce malhonnéte gargon avait dérobé chez Mme Edouard Lockroy, dont il était Phéte, un exemplaire des Contemplations et plusieurs photographies et papiers confidentiels appartenant a la famille Hugo. C’est Paffaire dite de l’exemplaire des Contemplations,
exemplaire auquel était jointe une piece particuligrement importante, au point de vue de Sainte-Beuve et de M™e Hugo. Cet exemplaire et les piéces qui laccompagnaient ont défrayé discrétement la rubrique des tribunaux jusqu’au moment ou lettres et photographies sont revenues au bercail, mais un peu tard.
Mais du méme coup s’est trouvé expliqué le mystére de la publication, par Louis Barthou, des autres piéces des reliquiz et notamment du carnet de Mariette. Sa fuite avait la méme origine que celle de l’exemplaire des Contemplations. En d’autres termes, Barthou, soit directement, soit par une personne interposée, était entré en possession de piéces de famille dérobées et dont il ne pouvait pas penser une minute qu’elles étaient venues a lui de fagon licite, tous les descendants de Victor Hugo ayant le culte de sa mémoire, ainsi que de la mémoire de la malheureuse Mme Victor Hugo, née Foucher. Je dis « malheureuse », car c’est une destinée pathétique que d’étre poursuivi jusque dans sa
tombe par les indiscrétions hideuses de « Joseph Delorme » et les publications du voyeur et collectionneur frénétique Louis Barthou.
Cette histoire, et quelques autres, expliquent comment Delange — contrdéleur général des recherches, ne l’oublions pas, et qui a suivi de prés les avatars de l’exemplaire des Contemplations, en tenant a jour la pelure « Barthou » — comment Scherdlin et Prouharam ont profité du passage de Louis Barthou a la Chancellerie pour me faire incarcérer,
L’affaire des papiers et photographies dérobés par échelons chez M™e Edouard Lockroy par le jeune journaliste dont je viens de parler, et publiés en partie par Louis Barthou, comporte plusieurs temps.
Premier temps : étalage, par Louis Barthou, dans un ouvrage documentaire, consacré aux amours de Victor Hugo et de Mme Victor Hugo, des reproductions de piéces de toute sorte et de papiers de famille concernant : le général Hugo, Abel Hugo, la
famille Foucher, Adéle Foucher (M™¢ Victor Hugo), les relations épistolaires de Hugo et de sa femme, alors sa fiancée, de Hugo et de Juliette Drouet sa maitresse et du graveur Chenay, son beau-frére ; plus de nombreux extraits des carnets intimes, o1 Hugo notait ses bonnes fortunes.
Le public frangais, étant trés léger et assez ignorant des choses qui se sont écoulées de 1840 a 1880, les salons et Académie étant accoutumés aux salamalecs vis-a-vis des « puissants du jour », toucheurs de jetons du Suez, etc., ces étonnantes bonnes fortunes bibliophiliques de Louis Barthou passérent a peu prés inapergues. Cependant Georges Hugo, petit-fils du poéte, et qui avait le culte de sa mémoire, m’en manifesta, a maintes reprises, sa stupeur, notamment dans l’année qui précéda sa mort. Nous nous rappelions fort bien avoir découvert le carnet dit « de Mariette », parmi d’autres piéces curieuses et des enveloppes scellées d’un triple cachet noir, que je vois encore, et les avoir remis aussitét 4 M™e Edouard Lockroy
et 4 Lockroy, lors du premier inventaire fait & Hauteville House, a Guernesey, aprés la mort de Victor Hugo. Comment et par ou de pareilles fuites avaient-elles pu se produire ?
Justement indignés de la mise en circulation de telles piéces intimes, les descendants de Victor Hugo ouvrirent une enquéte, de laquelle il résulta que les archives de la famille avaient été pillées et dérobées en vrac, comme je le dis plus haut.
Mais la police des Recherches n’eut pas de mal 4 apprendre que tous les documents annexes, acquis et publiés par Louis Barthou avaient exactement la méme provenance. Soit que Barthou eit acquis ces piéces par une personne interposée — et coupable ainsi de recel — soit qu "il les edt payées directement au jeune filou, ou qu'il les efit recues du jeune filou, a titre de monnaie d’échange.
Aprés cela le lecteur gottera certainement & son prix la saveur de la nouvelle suivante publiée récemment par les journaux :
« Par le jeu des réglements, c’est donc M. Barthou qui sera appelé, en novembre prochain, a présenter sous la Coupole le traditionnel discours sur les prix de vertu. »
L’effondrement de l’Académie frangaise s’accélére. Aprés la candidature unique et la réussite scandaleuse du seul Chaumeix, cobra de salon, au fauteuil du grand Clemenceau, voici Barthou directeur de |’ Acadoumic et, comme tel, désigné pour prononcer solennellement l’éloge de la vertu en novembre prochain. On s’arrachera les places pour cette séance d’une ironie vraiment supérieure, aprés laquelle il n’y aura plus qu’a porter au Panthéon les malheureux restes du marquis de Sade. Mais, dés a présent, la rigolade doit étre énorme rue Furstenberg et dans tous les endroits de la capitale ou. Louis Barthou et son martinet jouissent d’une réputation si solidement établie.
J’entends bien que la pauvre Compagnie crodlante, comme tant d’autres institutions, du fait de la démocratie, a voulu répondre
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par un « acte » au livre vengeur et terrible de Maurras : le Bibliophile Barthou. Les déplorables Verts n’ont pas réfléchi a ceci que Barthou, en ne poursuivant pas son accusateur en cour d’assises, dés les articles du mois de juillet 1927, dans |’ Action francaise, a fait, par son silence épouvanté, la preuve que ces accusations étaient fondées.
Ah! pardon, ila tenté comme je viens de Vexpliquer, de concert avec Poincaré et, hélas! avec Tardieu, de faire passer en douce, avec l’aide du Matin et de Stéphane Lauzanne, un projet d’étranglement de la presse qui supprimait, d’un trait de plume, la loi de 1881 et soustrayait tous les hommes publics, ministres et hauts fonctionnaires, a la dénonciation ouverte de leurs crimes, méfaits, dols et délits.
Mais ce n’est pas encore assez. Voici Médor Barthou qui moralise pour les Jeunes lectrices des ANNALES (oh ! oh !) POLITIQUES (ah ! ah!) EY LITTERAIRES (hi ! hi f). U leur révéle, avec un regard malin sous le lorgnon, les mystéres, légerement fripés et
éculés, des couloirs de la Chambre des députés. En méme temps, il pousse un hymne a la gloire d’André Tardieu, ce qui signifie — pour qui connait le sinistre « bibliophile » — qu’il est a la téte de la coalition actuellement dirigée contre Tardieu. Car dans la vase qui sert d’ame a Louis Barthou, quelque chose surnage continuellement, comme lécume sur une eau bourbeuse: la duplicité.
Que dis-je : la triplicité. Ce dréle est tortueux. Capus disait de lui, de sa petite voix flatée : « Je le crois exactement capable de tout... sauf de loyauté. » Mais il est plus percé a jour qu’une vieille passoire, et il n’y a pas un huissier de la Chambre qui ne connaisse les ruses de Barthou, étroitement enlacées a ses meeurs et fagotées de la méme fagon.
Par la-dessus, une poncivité tout académique, le ronron enguirlandé d’un Barrére, crapule onctueuse qui faisait les délices des beaux esprits de la Terreur, et les élégances d’un marquis de Fade. La grossiéreté obscéne de Barthou, bien connue de ses voisines de
table, est volontiers poudrée a frimas, virevoltante sur des talons rouges (et il y a de quoi)... de porter un tel corps. Vous aurez une idée de son genre, alors qu’il fait le bel esprit, par un bout de son papier grotesque des Annales, dont je vous donnerai ensuite la clé, le Médor-Munito (1) de la rue Furstenberg s’exprimant volontiers par rébus.
« Les couloirs du Parlement sont des coulisses ou! se joue souvent la vraie piéce. Ainsi le dénouement préparé livrera son secret dans la salle voisine, devant des spectateurs mal informés qui en ignorent lélaboration ot l’habileté ne répugne pas toujours a étre cynique. C’est dans ces coulisses, tantét affairées et tantét mystérieuses, que s’échangent les répliques les plus sincéres.
En attendant la mise en scéne, le décor et la tribune, et pendant que la toile est encore baissée, des machinistes expérimentés combinent et essaient leurs ressorts. Il y en a de toutes les sortes. Chacun a son genre. Celui-ci
(1) Munito était un chien savant, habile a résoudre des devinettes.
forme un groupe ou sa voix, -qui est pour son erand talent un précieux auxiliaire, use de toutes ses ressources, de toutes ses nuances et de toutes ses modulations : il captive autant qu'il persuade. Celui-la préfere les confidences, les petits coins, les compagnies peu nombreuses : il a une sorte d’art diabolique pour s’assurer des concours qui se donnent. illusion d’étre des complicités.
D’autres jouent leur jeu ala bonne franquette et ouvrent innocemment leur ame. »
Il faut croire que le négre n’était pas en train quand il a pondu ce « Barthou », ou, comme dirait Anquetil, ce « Louis ». Mais les portraits «a la Saint-Simon » — un « Saint- Simon » tombé dans un bicorne académique — sont reconnaissables et significatifs. Le premier « celui-ci », c’est Briand « qui captive autant qu’il persuade ». Le second «celui-la, qui a une sorte d’art diabolique pour s’assurer des concours, etc. », c’ est Mandel, redouté de Médor et & qui Médor ne pardonne pas d’étre allé, en compagnie d’Herriot et de Daladier, demander a Tardieu la rupture
de mon exil « bajoté ». Quant aux joueurs de bonne franquette, ouvreurs de la portiére de leur Ame innocente, c’est Barthou en personne, apprenez-le, 6 jeunes et candides lectrices des Annales, Vhomme vertueux et franc qu’est Louis Barthou, distributeur ici de prix de vertu, et la... de prix d’une autre espéce.
Barthou, Briand, Poincaré... Trois fourbes de forme différente, de la méme génération ou a peu prés, parvenus 4a la direction du régime par des voies opposées et des procédés similaires, toujours rivaux, parfois ennemis, souvent alliés et méme complices, dont la carriere sinueuse et rampante n/’offre pas une action noble ou simplement courageuse, pas une pensée élevée..., rien qu'un désert d’intrigues plates, plus ou moins dégottantes et ténébreuses. Barthou est plus haineux ; Briand plus vache ; Poincaré plus ennuyeux. Je les ai vus d’assez pres a la Chambre pour bien les connaitre. Derriére leur phraséologie, conventionnelle chez Barthou, pittoresquement canaille chez Briand,
le voyou au grand cceur, filandreuse et guindée chez Poincaré, je discerne les véritables intentions, la méme vanité incommensurable. Briand, c’est la gnole rancunieére.
Poincaré, c’est le petit rageur mal contenu.
Barthou, lui, est A fond de férocité ; et, au fond, les deux autres ont peur de lui, car ila un tempérament d’empoisonneur lent et masqué.
Quand un rebut humain comme Barthou a été pendant de longs mois garde des Sceaux, protecteur de magistrats félons, exécuteur des ordres de policiers criminels, il n’est pas étonnant que la Justice soit dans Pétat de complete décomposition ot nous la voyons aujourd’hui. Debout ou assis, ces juges, circonvenus et terrorisés, talonnés par une puissance obscure qui est censée leur auxiliaire, et qui est en réalité leur tyran, ne savaient plus ot donner de la téte, ni du code. Ainsi s’explique lattitude inconcevable de Donne-la-Guigne et de Pressard, n’ouvrant une instruction sur le rapt du général Koutiepoff et ne langant des commis-
sions rogatoires que deux semaines aprés ledit rapt (sans doute afin de laisser aux criminels le temps d’échapper au chatiment), et mettant en circulation le bruit calomnieux d’aprés lequel la victime avait 50.000 francs dans une banque en faillite ! Les années pendant lesquelles un misérable en habit d’académicien, tel que le ministre Barthou, est demeuré, accroupi et fouetté, sur la Justice francaise, ont mis celle-ci en capilotade.
Quant 4 la police de S. G., elle est demeurée « delangienne » en plusieurs de ses éléments, méme aprés la mise a la retraite, toute récente, de cet individu, et nul ne serait étonné d’apprendre qu’elle a sa part, plus ou moins active, dans le crime de la Guépéou.