‹ Le gendre de m. Poirier; comédie en quatre actesChapitre 4 sur 37 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

les mêmes, GASTON

Gaston. Tiens, c'est toi?... (Ils s'embrassent.)

Le Domestique (à part). Fichtre. . .j'ai dit une bêtise. . . (// sort.)

Le Duc. Cher Gaston!

Gaston. Cher Hector! parbleu! je suis content de te voir!

Le Duc. Et moi donc!

Gaston. Tu ne pouvais arriver plus à propos !

Le Duc. A propos?

Gaston. Je te conterai cela. . . Mais, mon pauvre garçon, comme te voilà fait ! Qui reconnaîtrait, sous cette casaque, un des princes de la jeunesse, l'exemple et le parfait modèle des enfants prodigues?

Le Duc. Après toi, mon bon. Xous nous sommes rangés tous les deux: toi. tu t'es marié; moi, je me

9 Embracing and kissing are very common in France between men. The fine distinctions in the employment of toi and vous throughout the play are worthy of notice. — 13 parbleu : cf. also morbleu, palsambleu (Voc). The fréquent use of the name of the deity is to a Frenchman no sign of irrévérence as it is to an American ; hence, do not render such expressions literally. — 19 comtue . . .fait: see/aire.

suis fait soldat, et quoi que tu penses de mon uniforme, j'aime mieux mon régiment que le tien.

Gaston (regardant l'uniforme du duc). Bien obligé!

Le Duc. Oui, regarde-la, cette casaque. C'est le seul 5 habit où l'ennui re soit pas entré avec moi. Et ce petit ornement que tu feins de ne pas voir. . . (// montre ses galons.)

Gaston. Un galon de laine.

Le Duc. Que j'ai ramassé dans la plaine d'Isly, mon !o bon.

Gaston. Et quand auras-tu l'étoile des braves?

Le Duc. Ah ! mon cher, ne plaisantons plus là-dessus : c'était bon autrefois; aujourd'hui, la croix est ma seule ambition, et pour l'avoir, je donnerais gaiement une 15 pinte de mon sang.

Gaston. Ah çà! tu es donc un troupier fini?

Le Duc. Hé! ma foi, oui! j'aime mon métier. C'est le seul qui convienne à un gentilhomme ruiné, et je n'ai qu'un regret, c'est de ne pas l'avoir pris plus tôt. C'est 20 amusant, vois-tu, cette existence active et aventureuse ; il n'y a pas jusqu'à la discipline qui n'ait son charme ; c'est sain, cela repose l'esprit d'avoir sa vie réglée d'avance, sans discussion possible et par conséquent sans irrésolution et sans regret. C'est de là que viennent l'in- 25 souciance et la gaieté. On sait ce qu'on doit faire, on le fait, et on est content.

Gaston. A peu de frais.

Le Duc. Et puis, mon cher, ces idées patriotiques.

2 régiment, while suggesting régime, régner, etc., does not, and never did, mean régitne ; so this is not directly a play on words. The duke means le régiment des hommes mariés or des gendres ; cf. page 26, line 19. — 5 soit: subjunctive in relative clauses after superlatives, /rfw?>r, dernier and seul. — 11 The badge of the Légion of Honor (see brave) was scorned and scoffed at by the older nobility. — 18 conrnenne : cf. jibove, line 5. — 21 // ft'y a . . . charme : see jusque.

dont nous nous moquions au café de Paris et que nous traitions de chauvinisme, nous gonflent diablement le cœur en face de l'ennemi. Le premier coup de canon défonce les blagues, et le drapeau n'est plus un chiffon 5 au bout d'une perche, c'est la robe même de la patrie.

Gaston. Soit; mais ton enthousiasme pour un dra- ■ peau qui n'est pas le tien. . .

Le Duc. Bah ! on n'en voit plus la couleur au milieu de la fumée de la poudre, lo Gaston. Enfin, tu es content, c'est l'essentiel. Estu à Paris pour longtemps?

Le Duc. Pour un mois, pas plus. Tu sais comment j'ai arrangé ma vie?

Gaston. Non, comment?

15 Le Duc. Je ne t'ai pas dit?. . . C'est très ingénieux: avant de partir, j'ai placé chez un banquier les bribes de mon patrimoine, cent mille francs environ, dont le revenu doit me procurer tous les ans trente jours de mon ancienne existence, en sorte que j'ai soixante mille livres 20 de rente pendant un mois de l'année, et six sous par jour pendant les onze autres. J'ai naturellement choisi le carnaval pour mes prodigalités: il a commencé hier, j'arrive aujourd'hui, et ma première visite est pour toi.

Gaston. Merci! Ah çà ! je n'entends pas que tu 25 loges ailleurs que chez moi.

Le Duc. Oh ! je ne veux pas te donner d'embarras . . .

I café : practically the home of many unmarried Parisians, corresponding in many ways to our fashionable club-houses. — 6 Soit: see être. — 7 Gaston alludes to the tricolor (blue-white-red), the flag of France during the first révolution, and re-adopted by Louis-Philippe, while he as a legitimist swears by the Bourbon banner, the golà/letirs de lis on white ground. — 18 fous les ans : this, however, is the duke's first f urlough after at least two years' service. — 20 The duke receives what wouid correspond to an annual income of 6o,coo trancs, for one month, i.e., 5,000 francs.

Gaston. Tu ne m'en donneras aucun, il y a justement dans l'hôtel un petit pavillon, au fond du jardin.

Le Duc. Tiens, franchement, ce n'est pas toi que je crains de gêner, c'est moi. Tu comprends ... tu vis en

^ famille ... ta femme, ton beau-père . . .

Gaston. Ah ! oui, tu te figures, parce que j 'ai épousé la fille d'un ancien marchand de draps, que ma maison est devenue le temple de l'ennui, que ma femme a apporté dans ses nippes une horde farouche de vertus bour-

10 geoises, et qu'il ne reste plus qu'à écrire sur ma porte : (( Ci-gît Gaston, marquis de Presles ! » Détrompe-toi. Je mène un train de prince, je fais courir, je joue un jeu d'enfer, j'achète des tableaux, j'ai le premier cuisinier de Paris, un drôle qui prétend descendre de Vatel

15 et qui prend son art au grand sérieux; je tiens table ouverte (entre parenthèses, tu dîneras demain avec tous nos amis et tu verras comment je traite) ; bref, le mariage n'a rien supprimé de mes habitudes, rien . . . que les créanciers.

2o Le Duc. Ta femme, ton beau-père, te laissent ainsi la bride sur le cou?

Gaston. Parfaitement. Ma femme est une petite pensionnaire, assez jolie, un peu gauche, un peu timide, encore tout ébaubie de sa métamorphose, et qui, j'en

25 jurerais, passe son temps à regarder dans son miroir la marquise de Presles. Quant à M. Poirier, mon beaupère, il est digne de son nom. Modeste et nourissant comme tous les arbres à fruit, il était né pour vivre en espalier. Toute son ambition était de fournir aux des-

30 serts d'un gentilhomme : ses vœivc sont exaucés.

Le Duc. Bah ! il y a encore des bourgeois de cette pâte-là ?

20 laissent . . . cou : see bride. — 24 et is the regular connective of a relative clause with a noun foUowed by an adjective.

Gaston. Pour te le peindre en un mot, c'est George Dandin à l'état de beau-père... Sérieusement, j'ai fait un mariage magnifique.

Le Duc. Je pense bien que tu ne t'es mésallié qu'à 5 bon escient.

Gaston. Je t'en fais juge: Tu sais dans quelle position je me trouvais. Orphelin à quinze ans, maître de ma fortune à vingt, j'avais promptement exterminé mon patrimoine et m'étais mis en devoir d'amasser un capital lo de dettes digne du neveu de mon oncle. Or, au moment où, grâce à mon activité, ce capital atteignait le chiffre de cinq cent mille francs, mon septuagénaire d'oncle n'épousait-il pas tout à coup une jeune personne romanesque dont il se voyait adoré? Corvisart l'a dit, à 15 soixante - dix ans on a toujours des enfants. J'avais compté sans mes cousins; il me fallut décompter.

Le Duc. Tu passais à l'état de neveu honoraire.

Gaston. Je songeai à reprendre du service actif dans le corps des gendres ; c'est alors que le ciel mit ^L Poi- 20 rier sur mon chemin.

Le Duc. Où l'as-tu rencontré?

Gaston. Il avait des fonds à placer et cherchait un emprunteur ; c'était une chance de nous rencontrer : nous nous rencontrâmes. Je ne lui offrais pas assez de garan- 25 ties pour qu'il fît de moi son débiteur ; je lui en offrais assez pour qu'il fît de moi son gendre. Je pris des renseignements sur sa moralité; je m'assurai que sa fortune venait d'une source honnête, et, ma foi, j'acceptai la main de sa fille.

30 Le Duc. Avec quels appointements?

Gaston. Le bonhomme avait quatre millions, il n'en a plus que trois.

I George Dandin: cf. Introduction, page 9, note 2. — 19 corps Je', gendres : cf. page 23, line 2.

Le Duc. Un million de dot!

Gaston. Mieux que cela : tu vas voir. Il s'est engagé à payer mes dettes, et je crois même que c'est aujourd'hui que ce phénomène sera visible : ci, cinq cent 5 mille francs. Il m'a remis, le jour du contrat, un coupon de rentes de vingt-cinq mille francs : ci, cinq cent autres mille francs.

Le Duc. Voilà le million ; après ?

Gaston. Après? Il a tenu à ne pas se séparer de sa lo fille et à nous défrayer de tout dans son hôtel; en sorte que, logé, nourri, chauffé, voiture, servi, il me reste vingtcinq mille livres de rentes pour l'entretien de ma femme et le mien.

Le Duc. C'est très joli.

15 Gaston. Attends donc!

Le Duc. Il y a encore quelque chose?

Gaston. Il a racheté le château de Presles, et je m'attends, d'un jour à l'autre, à trouver les titres de propriété sous ma serviette.

20 Le Duc. C'est un homme délicieux !

Gaston. Attends donc!

Le Duc. Encore^

Gaston. Après la signature du contrat, il est venu à moi, il m'a pris les mains, et, avec une bonhomie tou- 25 chante, il s'est confondu en excuses de n'avoir que soixante ans; mais il m'a donné à entendre qu'il se dépêcherait d'en avoir quatre-vingts. . . Au surplus, je ne le presse pas ... il n'est pas gênant, le pauvre homme.

5 contrat: the marriage contiact, determining the rights of both parties as to holding property and inheritance, is signed on the eve of the wedding, in the office of a notary public, or at the bride's home, by the bridegroom, the bride, the parents-in-law, and the other members of both parties' families. — 11 loiré . . . sen<i : refer of course not to the impersonal //but to me; the construction is psychological, not grammatical.

Il se tient à sa place, se couche comme les poules, se lève comme les coqs, règle les comptes, veille à l'exécution de mes moindres désirs ; c'est un intendant qui ne me vole pas; je le remplacerais difficilement. 5 Le Duc. Décidément, tu es le plus heureux des hommes.

Gaston. Attends donc! Tu pourrais croire qu'aux yeux du monde mon mariage m'a délustré, m'a décati, comme dirait M. Poirier: rassure-toi, je suis toujours à [o la mode; c'est moi qui donne le ton. Les femmes m'ont pardonné, et, enfin, comme j'avais l'honneur de te le dire, tu ne pouvais arriver plus à propos.

Le Duc, Pourquoi?

Gaston. Tu ne me comprends pas, toi, mon témoin 15 naturel, mon second obligé?

Le Duc. Un duel?

Gaston. Oui, mon cher, un joli petit duel, comme dans le bon temps... Eh bien! qu'en dis-tu? Est-il mort, ce marquis de Presles, et faut-il songer à le porter 20 en terre?

Le Duc. Avec qui te bats-tu, et à quel propos?

Gaston. Avec le vicomte de Pontgrimaud, à propos d'une querelle de jeu.

Le Duc. Une querelle de jeu? alors cela peut s'ar- 25 ranger.

Gaston. Est-ce au régiment que l'on apprend à arranger les affaires d'honneur?

Le Duc. Tu l'as dit, c'est au régiment. C'est là qu'on apprend l'emploi du sang; tu ne me persuaderas 30 pas qu'il en faille pour terminer une querelle de jeu?

Gaston. Et si cette querelle de jeu n'était qu'un prétexte? s'il y avait autre chose derrièr'^?

Le Duc. Une femme?

Gaston. Voilà !

LE GENDRE DE M. POIRIER 2g

Le Duc. Une intrigue! déjà! ce n'est pas bien.

Gaston. Que veux-tu ! . . . une passion de l'an dernier que je croyais morte de froid, et qui, après mon mariage, a eu son été de la Saint-Martin. Tu vois que ce n'est ni 5 bien sérieux ni bien inquiétant.

Le Duc. Et peut-on savoir?

Gaston. Je n'ai pas de secrets pour toi. . . C'est la comtesse de Montjay.

Le Duc. Je t'en fais mon compliment ; mais c'est

:^ furieusement grave. J'avais songé à lui faire la cour:

j'ai reculé devant les périls d'une telle liaison, périls qui

n'ont rien de chevaleresque. Tu n'ignores pas que la

comtesse n'a pas de fortune personnelle?

Gaston. Qu'elle attend tout de son vieux mari, et 15 qu'il aurait le mauvais goût de la déshériter, s'il lui découvrait une faiblesse? Je sais tout cela.

Le Duc. Et, de gaieté de cœur, tu a repris une pareille chaîne?

Gaston. L'habitude, un reste d'amour, l'attrait du 20 fruit défendu, le plaisir de couper l'herbe sous le pied à ce petit drôle de Pontgrimaud, que je déteste. . .

Le Duc. Tu lui fais bien de l'honneur!

Gaston. Que veux-tu ! il m'agace les nerfs, ce petit monsieur, qui se croit de noblesse d'épée parce que M. J5 Grimaud, son grand-père, était fournisseur aux armées. C'est vicomte, on ne sait comment ni pourquoi, et ça veut être plus légitimiste que nous ; ça se porte à tout propos champion de la noblesse, pour avoir l'air de la repré-

2 Que veux-tu ! {que voulez-vous !). This phrase (see vouloir), generally accompanied by a shrug of the shoulders, makes Hght of some objection or excuses some fact. — \o furieusement : characteristic of military language. — 15 lui: dative of person with verbs of perception. — 26 ff. Cest . . ., ça . . . : indicate contempt. — 27 légitintiste : cf. Introduction, page 10.

senter, . . Si on fait une égratignure à un Montmorency, ça crie comme si on I ecorchait lui-même. . . Bref, il y avait entre nous deux une querelle dans l'air ; elle a crevé hier soir à une table de lansquenet. Il en sera S quitte pour un coup d'épée. . .ce sera le premier qu'on aura reçu dans sa famille.

Le Duc. T'a-t-il envoyé ses témoins?

Gaston. Je les attends . . , Tu m'assisteras avec Grandlieu.

lo Le Duc. C'est entendu.

Gaston. Tu t'installes chez moi, c'est entendu aussi ?

Le Duc. Eh bien, soit.

Gaston. Ah çà! quoique en carnaval, tu ne comptes pas rester déguisé en héros?

15 Le Duc. Non. J'ai écrit de là-bas à mon tailleur. . .

Gaston. Tiens, j'entends des voix... C'est mon beau-père ; tu vas le voir au complet, avec son ami Verdelet, son ancien associé . . . Parbleu ! ... tu as de la chance.

Page 1