‹ Le gendre de m. PoirierChapitre 10 sur 38 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

LES MÊMES moins VERDELET et ANTOINETTE

S Poirier. A bientôt, monsieur le marquis; je vais payer vos créanciers.

Gaston. Ah çà! monsieur Poirier, parce que ces gens-là m'ont prêté de l'argent, ne vous croyez pas* tenu d'être poli avec eux. -^ Ce sont d'abominables coquins . . . lo Tu as dû les connaître, Hector? le père Salomon, monsieur Chevassus, monsieur Cogne.

Le Duc. Si je les ai connus! ... Ce sont les premiers arabes auxquels je me sois frotté. Ils me prêtaient à cinquante pour cent, au denier deux, comme disaient 15 nos pères.

Poirier. Quel brigandage ! Et vous aviez la sottise . . . Pardon, monsieur le duc . . . pardon !

Le Duc. Que voulez-vous ! Dix mille francs au denier deux font encore plus d'usage que rien >du tout à 20 cinq pour cent.

Poirier. Mais, monsieur, il y a des lois contre l'usure.

Lé Duc. Les usuriers les respectent et les observent, ils ne prennent que l'intérêt légal ; seulement on leur fait 25 un billet et on ne touche que moitié en espèces. Poirier. Et le reste?

2 The regular benevolent associations publish the donors' names in the newspapers. — 10 Tu . , . connaître: see devoir, page 23, Une 5. — 18 Cf. page 29, line 2.

Le Duc. On le touche en lézards empaillés, comme du temps de Molière . . . car les usuriers ne progressent plus, sans doute, pour avoir atteint la perfection tout d'abord. ^

5 Gaston. Comme les Chinois.

Poirier. J'aimèL à Vroire^, mon gendre, que vous n'avez pas emprunté ,à ce taux.

Gaston. J'aimerais à le croire aussi, beau-père. Poirier. A cinquante pour cent !

lo Gaston. Ni plus ni moins.

Poirier. Et vous avez touché des lézards empaillés? Gaston. Beaucoup.

^ Poirier. Que ne m'avez- vous dit cela plus tôt? Avant votre mariage, j'aurais obtenu une transaction. 15 Gaston. C'est justement ce que je ne voulais pas. Il ferait beau voir que le marquis de Presles rachetât sa parole au rabais, et fît lui-même cette insulte à son nom.

Poirier. Cependant, si vous ne devez que moitié. . . 20 Gaston. Je n'ai reçu que moitié, mais je dois le tout ; ce n'est pas à ces voleurs que je le dois, c'est à ma signa- " ture.

Poirier. Permettez, monsieur le marquis, je me crois honnête homme; je n'ai jamais fait tort d'un sou à per- 25 sonne, et je suis incapable de vous donner un conseil indélicat; mais il me semble qu'en remboursant ces drôles de leurs déboursés réels, et en y ajoutant les intérêts composés à six pour cent, vous auriez satisfait à la plus scrupuleuse probité.

I In Moiière's V Avare ^ act II, scène I, a borrower is to get 12,000 francs in cash and has to accept a number of " valuables " at the price of 3,000 francs, among them "une peau d^un lézard de trois pieds et detnij remplie de foin, curiosité agréable pour pendre au plancher d^une chambre,*^

^ Gaston. Il ne s'agit pas ici de probité, c'est une ques-

tion d'honneur.

Poirier. Quelle différence faites-vous donc entre les deux?

5 Gaston. L'honneur est la probité du gentilhomme. Poirier. Ainsi, nos vertus changent de nom quand vous voulez bien les pratiquer ? Vous les décrassez pour vous en servir? Je m'étonne d'une chose, c'est que le nez d'un noble daigne s'appeler comme le nez d'un bourlo geois.

Gaston. C'est que tous les nez sont égaux.

Le Duc. A six pouces près.

Poirier. Croyez-vous donc que les hommes ne le soient pas?

15 Gaston. La question est grave.

Poirier. Elle est résolue depuis longtemps, monsieur le marquis.

Le Duc. Nos droits sont abolis, mais non pas nos

devoirs. De tous nos privilèges il ne nous reste que

20 deux mots, mais deux mots que nulle main humaine ne

peut rayer: Noblesse oblige. Et quoi qu'il arrive,

^Gus resterons toujours soumis à un code plus sévère

que la loi, à ce code mystérieux que nous appelons

l'honneur.

25/ Poirier. Eh bien, monsieur le marquis, il est heu-

, reux pour votre honneur que ma probité paie vos dettes.

^ Seulement, comme je ne suis pas gentilhomme, je vous

préviens que je vais tâcher de m'en tirer au meilleur

. marché possible.

30 Gaston. Ah ! vous serez bien fin, si vous faites lâcher prise à ces bandits: ils sont maîtres de la situation.

Poirier. Nous verrons, nous verrons. {A part,) J'ai mon idée, je vais leur jouer une petite comédie de ma 12 Seeprès, — 21 See noè/esse.

façon. (Haut) Je ne veux pas les irriter en les faisant attendre plus longtemps.

Le Duc. Noh, diable ! ils vous dévoreraient. (Poirier sort)

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