‹ Le gendre de m. PoirierChapitre 9 sur 38 · GASTON, LE DUC, ANTOINETTE, VERDELET, POIRIER · texte numérisé non relu

GASTON, LE DUC, ANTOINETTE, VERDELET, POIRIER

(On sort de la salle à manger,)

Gaston. Eh bien, Hector, qu'en dis-tu? Voilà la maison! c'est ainsi tous les jours que Dieu fait. Croistu qu'il y ait au rrionde un homme plus heureux que moi ?

Le Duc. Ma foi! j'avoue que je te porte envie, tu 5 me réconcilies avec le mariage.

Antoinette (bas, à Verdelet). Quel charmant jeune homme, que M. de Montmeyranl

Verdelet (bas). Il me plaît beaucoup.

Gaston (à Poirier, qui entre le dernier). Monsieur 10 Poirier, il faut que je vous le dise une bonne fois, vous êtes un homme excellent, croyez bien que vous n'avez pas affaire à un ingrat.

Poirier. Oh! monsieur le marquis!

Gaston. Appelez-moi Gaston, que diable! Et vous, iS mon cher monsieur Verdelet, savez- vous bien que j'ai plaisir à vous voir?

Antoinette. Il est de la famille, mon ami.

Gaston. Touchez donc là, mon oncle!

Verdelet (lui donnant la main, à part). Il n'est pas 20 méchant,

j Voilà la maison : see maison,

Gaston. Conviens, Hector, que j'ai eu de la chance! Tenez, monsieur Poirier, j'ai un poids sur la conscience. Vous ne songez qu'à faire de ma vie une fête de tous les instants ; ne m'of frirez-vous jamais une occasion de m'ac- S quitter? Tâchez donc une fois de désirer quelque chose qui soit^ n mon pouvoir.

Poirier. Eh bien, puisque vous êtes en si bonnes dispositions, accordez-moi un quart d'heure d'entretien; je veux avoir avec vous une conversation sérieuse, lo Le Duc. Je me retire.

Poirier. Au contraire, monsieur, faites-nous l'amitié de rester. Nous allons tenir en quelque sorte un conseil de -famille ; vous n'êtes pas de trop, non plus que Verdelet.

15 Gaston. Diantre, cher beaii-père, un conseil de famille! voudriez-vous me faire interdire, par hasard?

Poirier. Dieu m'en garde, mon cher Gaston! As- . seyons-nous. (On s'assied en cercle autour de la cheminée à gauche de la scène.) 20 Gaston. La parole est à monsieur Poirier.

Poirier. Vous êtes heureux, mon cher Gaston, vous le dites, et c'est ma plus douce récompense.

Gaston. Je ne demande qu'à doubler la gratification. .

Poirier. Mais voilà trois mois donnés aux douceurs 25 de la lune de miel, la part du roman me semble suffisante, et je crois l'instant venu de penser à l'histoire.

Gaston. Palsambleu! vous parlez comme un livre; pensons à l'histoire, jç le veux bien.

PoiiiiER. Que comptez-vous faire?

30 Gaston. Aujourd'hui ?

Poirier. Et demain, et à l'avenir. . .vous devez avoir une idée.

Gaston. Sans doute, mon plan est arrêté: je compte ^^ faire aujourd'hui ce que j'ai fait hier, et demain ce que

j'aurai fait aujourd'hui. . . Je ne suis pas un esprit versatile malgré mon air léger, et, pourvu que l'avenir ressemble au présent, je me tiens satisfait.

Poirier. Vous êtes cependant trop raisonnable pour 5 croire à l'éternité de la lune de miel.

Gaston. Trop raisonnable, vous l'avez dit, et trop ferré «sur l'astronomie.». Mais vous n'êtes pas. sans avoir lu Henri Heine?

Poirier. Tu dois avoir lu ça, Verdelet?

10 Verdelet. Je l'ai lu, j'en conviens.

Poirier. Cet être-là a passé sa vie à faire l'école buissonnière.

Gaston. Eh bien ! Henri Heine, interrogé sur le sort des vieilles pleines lunes, répond qu'on les casse pour en 15 faire* des étoiles.

Poirier. Je ne saisis pas ...

Gaston. Quand notre lune de miel sera vieille, nous la casserons, et il y aura de quoi faire toute une voie lactée.

20 Poirier. L'idée est sans doute fort gracieuse.

Le Duc. Elle n'a de mérite que son extrême simplicité.

Poirier. Mais sérieusement, mon gendre, la vie un peu oisive que vous menez ne vous semble-t-elle pas fu- 25 neste au bonheur d'un jeune ménage?

Gaston. Nullement.

Verdelet. Un homme de votre valeur ne peut pas se condamner au désœuvrement à perpétuité.

Gaston. Avec de la résignation ...

8 vous , , . lu : see sans, — g dois : see devoir, — 11 Poirier im plies

that Verdelet, instead of attending to business, has wasted his time by

reading, etc. — 14 Cf. Heine, Reisebilder, Italietty III, StadtLucca^ XIII :

" The Lord smashes the old full moons to bits with his sugar hammer

. and makes little stars of them." — 18 il y aura^ etc. : see quoi.

Antoinette. Ne craignez- vous pas, mon ami, que l'ennui ne vous gagne?

Gaston. Vous vous calomniez, ma chère.

Antoinette. Je n'ai pas la vanité de croire que je 5 puisse remplir votre existence toute entière, et, je vous Tavoue, je serais heureuse de vous voir suivre l'exemple de monsieur de Montmeyran.

Gaston {se levant en s' adossant à la cheminée). Me conseillez- vous de m'engager, par hasard?

10 Antoinette. Non, certes.

Gaston. Mais pourquoi donc, alors?

Poirier. Nous voudrions vous voir prendre une position digne de votre nom. .

Gaston. Il n'y a que trois positions que mon nom me 15 permette: soldat, évêque ou laboureur. Choisissez.

Poirier. Nous nous devons tous à la France: la France est notre mère.

Verdelet. Je comprends le chagrin d'un fils qui voit sa mère se remarier; je comprends qu'il n'assista. pas à 20 la noce; mais, s'il a du cœur, il né boudera pas sa mère; et, si le second mari Ijt rend heureuse, il lui tendra bientôt la main.

Poirier. L'abstention de la noblesse ne peut durer éternellement ; elle commence elle-même à le reconnaître, 25 et déjà plus d'un grand nom a donné l'exemple: M. de Valchevrière, M. de Chazerolle, M. de Mont-Louis. . .

Gaston. Ces messieurs ont fait ce qu'il leur a convenu de faire; je ne les juge pas, mais il ne m'est pas permis de les imiter.

30 Antoinette. Pourquoi donc, mon ami?

Gaston. Demandez à Montmeyran.

Verdelet. L'uniforhie de M. le duc répond pour lui.

18 ff. Verdelet's speech continues Poirier's remark. It is an easily intelligible allegory. Le second mari is Louis-Philippe.

Le Duc. Permettez, monsieur: le soldat n'a qu'une opinion, le devoir; qu'un adversaire, l'ennemi.

Poirier. Cependant, monsieur, on pourrait vous répondre ...

5 Gaston. Brisons là, monsieur Poirier; il n'est pas question ici de politique. Les opinions se discutent, les sentiments ne se discutent pas. Je suis lié par la reconnaissance: ma fidélité est celle d'un serviteur et d'un ami... Plus un mot là-dessus. (Au duc.) Je te delo mande pardon, mon cher ; c'est la première fois qu'on parle politique ici, je te promets que ce sera la dernière.

Le Duc (bas, à Antoinette). On vous a fait faire une maladresse, madame.

Antoinette. Ah! monsieur, je le sens trop tard! 15 Verdelet (bas, à Poirier). Te voilà dans de beaux draps !

Poirier (bas). Le premier assaut a été repoussé, mais je ne lève pas le siège..

Gaston. Sans rancune, monsieur Poirier ; je me suis

20 exprimé un peu vertement, mais j'ai l'épiderme délicat à

cet endroit, et, sans le vouloir, j'en suis certain, vous

m'aviez égratigné. Je ne vous en veux pas, touchez là.

Poirier. Vous êtes trop bon.

Un Domestique. Il y a, dans le petit salon, des gens 25 qui prétendent avoir rendez-vous avec monsieur Poirier.

Poirier. Très bien, priez-les de m'attendre un instant, je suis à eux. (Le domestique sort.) Vos créanciers, mon gendre.

Gaston. Les vôtres, cher beau-père, je vous les ai 30 donnés.

Le Duc. En cadeau de noces.

Verdelet. Adieu, monsieur lé marquis.

24 In large résidences, there is usually a ^etit salon adjoining the grand salon or réception room proper.

Gaston. Vous nous quittez déjà!

Verdelet. Le mot est aimable. Antoinette m'a donné une petite commission.

Poirier, Tiens ! laquelle?

5 Verdelet. C'est un secret entre elle et moi.

Gaston. Savez-vous bien que si j'étais jaloux. . .

Antoinette. Mais vous ne l'êtes pas.

Gaston. Est-ce' un reproche? Eh bien, je veux être jaloux. Monsieur Verdelet, au nom de la loi, je vous lo enjoins de me dévoiler ce mystère.

Verdelet. A vous moins qu'à personne.

Gaston. Et pourquoi, s'il vous plaît?

Verdelet. Vous êtes la main droite d'Antoinette, et la main droite doit ignorer. . .

15 Gaston. Ce que donne la main gauche. Vous avez raison, j'ai été indiscret, et je me mets à l'amende. (Donnant sa bourse à Antoinette,) Joignez mon offrande à la vôtre, ma chère enfant.

Antoinette. Merci pour mes pauvres.

20 Poirier (à part). Comme il y va!

Le Duc. Me permettez-vous, madame, de vous voler aussi un peu de bénédictions? (Lui donnant sa bourse.) Elle est bien légère, mais c'est l'obole du brigadier.

Antoinette. Offerte par le cœur d'un duc.

25 Poirier (à part). Ça n'a pas le sou, et ça fait l'aumône!

Verdelet. Et toi. Poirier, n'ajouteras-tu rien à ma récolte?

Poirier. Moi, j'ai donné mille francs au bureau de 30 bienfaisance.

14 Cf. St. Matthew, vi, 3 : " When thou doest alms let not thy left hand know what thy right hand doeth." Hère left and right change places. — 20 Comme . . . va! see aller. — 23 Cf. the widow*s mile, St. Mark, xii, 42. — 25 ça : cf. page 29, Une 26.

Verdelet. A la bonne heure. Adieu, messieurs. Votre charité ne figurera pas sur les listes du bureau, mais elle n'en est pas plus mauvaise. (// sort avec Antoinette.)

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