SCÈNE IV GASTON, ANTOINETTE
Gaston (s'assied sur un canapé, ouvre une revue, bâille, et dit à sa femme) : Viendrez-vous ce soir aux Italiens ?
Antoinette. Oui, si vous y allez.
5 Gaston. J'y vais... Quelle robe mettrez-vous?
Antoinette. Celle qui vous plaira.
Gaston. Oh! cela m'est égal... je veux dire que vous êtes jolie avec toutes.
Antoinette. Vous qui avez si bien le sentiment de lo l'élégance, mon ami, vous devriez me donner des conseils.
Gaston. Je ne suis pas un journal de modes, ma chère enfant; au surplus, vous n'avez qu'à regarder les grandes dames et à prendre modèle. . . Voyez madame de Nohan, madame de Villepreux. . .
15 Antoinette. Madame de Montjay. . .
Gaston. Pourquoi madame de Montjay plus qu'une autre ?
Antoinette. Parce qu'elle vous plaît plus qu'une autre.
20 Gaston. Où prenez-vous cela?
Antoinette. L'autre soir, à l'Opéra, vous lui avez fait une longue visite dans sa loge. Elle est très jolie. . . A-t-elle de l'esprit?
Gaston. Beaucoup. (Un silence.) 25 Antoinette. Pourquoi ne m'avertissez - vous pas, quand je fais quelque chose qui vous déplaît?
22 The boxes of continental theaters are usually rented, for the whole theatrîcal season, by people prominent in Society, and during intermissions often are the scène of short visits.
Gaston. Je n'y ai jamais manqué.
Antoinette. Oh! vous ne m'avez jamais adressé une remontrance.
Gaston. C'est donc que vous ne m'avez jamais rien 5 fait qui m'ait déplu.
Antoinette. Sans aller bien loin, tout à l'heure, en insistant pour que vous prissiez un emploi, je vous ai froissé.
Gaston. Je n'y pensais déjà plus, lo Antoinette. Croyez bien que, si j'oyais su à quel sentiment respectable je nie heurtais. . .
Gaston. En vérité, ma chère enfant, on dirait que vous me faites des excuses.. -
Antoinette. C'est que j'ai peur que vous n'attribuiez 15 à une vanité puérile. . .
Gaston. Et quand vous auriez un peu de vanité, le grand crime !
Antoinette. Je n'en ai pas, je vous jure.
Gaston (se levant). Alors, ma chère, vous êtes sans
20 défauts; car je ne vous en voyais pas d'autres. . . Savez-
vous bien que vous avez fait la conquête de Montmey-
ran? Il y a là de quoi être fière. Hector est difficile.
Antoinette. Moins que vous.
Gaston. Vous me croyez difficile ? Vous voyez bien 25 que vous avez de la vanité, je vous y prends.
Antoinette. Je ne me fais pas d'illusion sur moimême, je sais tout ce qui me manque pour être digne de vous. . .mais si vous vouliez prendre la peine de diriger mon esprit, de l'initier aux idées de votre monde, je vous 30 aime assez pour me métamorphoser.
Gaston (lui baisant la main). Je ne pourrais que
j8 je vous jure : French prefers strong expressions (cf. page 22, Une 13), which, to adapt them to the English idiom, should be softened in translation. — ao vous : cf. page 29» Une 15. — aa // . . . quoi: see quoù
perdre à la métamorphose, madame; je serais d'ailleurs un mauvais instituteur. Il n'y a qu'une école où l'on apprenne ce que vous croyez ignorer: c'est le monde. Étudiez-le.
S Antoinette. Oui, je prendrai modèle sur madame de Montjay.
Gaston. Encore ce nom ! . . . mte feriez-vous l'honneur d'être jalouse? Prenez garde, ma chère, ce sentiment est du detnier bourgeois. Apprenez, puisque vous . lo me permettez de faire le pédagogue, apprenez que dans notre monde le mariage n'est pas le ménage; nous ne mettons en commun que les choses nobles et élégantes de la vie. Ainsi, quand je suis loin de vous, ne vous inquiétez pas de ce que je fais; dites- vous seulement: 15 « Il fatigue ses défauts pour m'apporter une heure de perfection. . .ou à peu près.»
Antoinette. Je trouve que votre plus grand défaut, c'est votre absence.
Gaston. Le madrigal est joli, et je vous en remercie.