POIRIER, LE PORTIER
Le Portier. Monsieur m'a fait demander?
Poirier. Oui, François, monsieur vous a fait demander. Vous allez mettre sur-le-champ Técriteau sur la porte.
5 Le Portier. L'écriteau?
Poirier. « A louer présentement un magnifique appartement au premier étage, avec écuries et remises.»
Le Portier. L'appartement de monsieur le marquis? . Poirier. Vous l'avez dit, François..
10 Le Portier. Mais, monsieur le marquis ne m'a pas donné d'ordres ...
Poirier. Qui est le maître ici, imbécile? à qui est l'hôtel?
Le Portier. A vous, monsieur.
15 Poirier. Faites donc ce que je vous dis, sans réflexion.
Le Portier. Oui, monsieur. (Entre Vatel.) Poirier. Allez, François. {Le portier sort.) Appro- .chez, monsieur Vatel ; vous préparez' un grand dîner pour 20 demain? "
Vatel. Oui, monsieur, et j'ose dire que le menu ne serait pas désavoué par mon illustre aïeul. Ce sera véritablement un objet d'art, et monsieur Poirier sera étonné. Poirier. Avez-vous le menu sur vous ? ' 25 Vatel. Non, monsieur, 'il est à la copie; mais je le sais par cœur.
I Servants generally, those of the aristocracy always, address their master or mistress in the third person. — 22 Cf. page 25, line 14, and Valei.
Poirier. Veuillez me le réciter.
Vatel. Le potage aux ravioles à Tltalienne et le potage à l'orge à la Marie Stuart.
Poirier. Vous remplacerez ces deux potages incon- 5 nus par la bonne soupe grasse avec des légumes sur une assiette.
Vatel. Comment, monsieur?
Poirier. Je le veux. Continuez!
Vatel. Relevé. La carpe du Rhin à la Lithuanienne, 10 les poulardes à la Godard. . .le filet de bœuf braisé aux raisins, à la Napolitaine; le jambon de Westphalie, rôtie madère.
Poirier. Voici un relevé plus simple et plus sain: la barbue sauce aux câpres... le jambon de Bayonne aux 15 épinards, le fricandeau à Toseille, le lapin sauté.
Vatel. Mais, monsieur Poirier... je ne consentirai jamais...
Poirier. Je suis le maître ici, entendez- vous ? Continuez !
20 Vatel. Entrées. Les filets de volaille à la Concordat ... les croustades de truffes garnies de foie à la Royale ; le faisan étoffé à la Montpensier ; les perdreaux rouges, farcis à la Bohémienne. ^
Poirier. A la place de ces entrées . . . nous ne met- 25 trons rien du tout, et nous passerons tout de suite au rôti, c'est l'essentiel.
Vatel. C'est contre tous les préceptes de l'art.
Poirier. Je prends ça sur moi. Voyons vos rôtis.
Vatel. C'est inutile, monsieur. Mon aïeul s'est passé 30 son épée au travers du corps pour un moindre affront . . . je vous donne ma démission.
Poirier. J'allais vous la demander, mon bon ami;
20 Concordat: hère probably the agreementof 1801 between Napoléon l. and Pope Pius VII. — 29 iest . . . corps : see épée.
mais, comme on a huit jours pour remplacer un domestique...
Vatel. Un domestique 1 Monsieur, je suis un cuisinier.
5 Poirier. Je vous remplacerai par une cuisinière. En attendant, vous êtes pour huit jours encore à mon service, et vous voudrez bien exécuter le menu.
Vatel. Je me brûlerais la cervelle plutôt que de manquer à mon nom.
10 Poirier (à part). Encore un qui tient à son nom! (Haut.) Brûlez- vous la cervelle, monsieur Vatel, mais ne brûlez pas vos sauces . . . Bien le bonjour. ( Vatel sort,) Et, maintenant, allons écrire quelques invitations à mes vieux camarades de la rue des Bourdonnais. Mon-
15 sieur le marquis de Presles, on va vous couper vos talons rouges! (// sort en fredonnant le premier couplet de Monsieur et Madame Denis,)
I A week is still the time fixed by law for gîving a servant notice of dismissal, and vice versa. — 11 The pun on brûler (not a very clever one) cannot be kept in English.