‹ Le général Auguste Colbert,Chapitre 101 sur 150 · CHAPITRE XXXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIV

dace; tout fuit, et en quelques heures, la cavalerie était arrivée à Buitrago, après avoir franchi le redoutable passage (1).

La nouvelle, bientôt apportée dans Madrid par quelques cavaliers que poussaient nos hussards, vint y jeter Talarme et Teffroi. La junte centrale d'Aranjuez prend la fuite, une foule de gens de la campagne s'étaient réfugiés dans la ville; la populace, grossie de cette foule, parcourt les rues en poussant des cris, demandant des armes : fiévreuse ardeur, sous laquelle le plus souvent se dissimulent de lâches sentiments; les rues sont barricadées, les maisons crénelées, des canons sont hissés sur des charrettes, « équipage grotesque qui témoigne jusqu'où peut aller le délire d'un peuple livré à luimême y> (2) ; les cris « à la trahison I » se font entendre ; les cartouches qu'on a distribuées sont remplies de sable; on en accuse le marquis de Perales, corrégidor de Madrid, jadis l'idole du peuple, et bientôt il est étranglé par ses hommes en délire.

La ville était dans cet état d'effervescence et de

(1) Ainsi que le remarque Napier^ l*historien anglais de la guerre de la Péninsule, si l'on ne considère cette charge des lanciers qu'en ellemême, et comme moyen tactique, ce ne serait qu'une extravagante folie; mais ce qui est digne d'admiration^ c'est la sagacité avec laquelle Napoléon juge en un instant de la situation^ des circonstances. Là est le génie, surtout celui qui convient au commandement de la cavalerie, où il faut savoir saisir la minute, où la décision doit être prompte comme l'éclair et où le coup doit frapper comme la foudre.

Il y a encore une remarque dans cette affaire où tout le succès fut dû à l'effet moral : c'est que l'arme, la lance elle-même, y fut pour beaucoup. Les Espagnols avaient déjà appris à connaître les terribles effets de cette arme qui était devenue pour eux un objet de terreur.

L*arme de la lance, créée dans Tarmée française par Napoléon en 1807, a été supprimée en 1872. (Voir les notes.) (2) CofTâspandance de Napoléon^ t. XVII I, n» 14,530.

20i THADITIONS Eï SOUVKNIKS

désordre, lorsque, le 2 au matin, les habitants virent les hauteurs qui dominent Madrid au nord se couvrir de masses profondes de cavalerie, semblables à un sombre nuage qui menaçait la ville. C'était la cavalerie de la garde et trois divisions de dragons commandées par Bessières qui précédait l'Empereur. Le maréchal fit sommer Madrid ; on lui répondit avec mépris. Son parlementaire fut au moment d'être assommé par la populace, et il ne fut sauvé que par les troupes de ligne qui comprirent quelle serait leur responsabilité.

L'Empereur, étant arrivé dans l'après-midi, reconnut la ville. On eût pu l'emporter de vive force : il préféra l'amener à se rendre ; effrayer, non pas détruire. Trente pièces de canon eurent bientôt fait une trouée dans le mur qui entoure le Retire, par lequel l'infanterie devait pénétrer. Une fois maître du Retiro, on est maître de Madrid. L'Empereur évita avec soin que trop de troupes fussent engagées, pour qu'il n'y eût pas irruption soudaine et violente dans la ville. Le 3 décembre^ à cinq heures, don Fernand de Morla, l'un des membres de la junte, et don Yriarte, se présentèrent au quartier général pour supplier l'Empereur d'épargner Madrid.

Admis dans sa tente, ils lui dirent que tous les gens sensés reconnaissaient l'impuissance où était la ville de se défendre, mais, ajoutaient-ils, la dernière classe du peuple, soutenue par des gens de la campagne, était dans une surexcitation telle, qu'ils demandaient la journée du 4 pour les amener à comprendre la nécessité de capituler. C'était dans l'attitude d'un suppliant et dans les formes les plus humbles que parlait Morla.

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« Vous employez en vain le nom du peuple, dit TEmpereur; si vous ne pouvez parvenir à le calmer, c'est parce que vous-même vous Pavez excite, vous l'avez égaré par des mensonges. Rassemblez les curés, les chefs des couvents, les alcades, les principaux propriétaires, et que, d*ici à six heures du matin, la ville se rende, ou elle aura cessé d'exister. Je ne veux ni ne dois retirer mes troupes. Vous avez massacré les malheureux prisonniers français qui étaient tombés entre vos mains. Vous avez, il y a peu de jours, laissé traîner et mettre à mort, dans les rues, deux domestiques de l'empereur de Russie, parce qu'ils étaient nés Français. L'inhabileté et la lâcheté d'un général avaient mis en vos mains des. troupes qui avaient capitulé sur le champ de bataille, et la capitulation a été violée. Vous, monsieur Morla, quelle lettre avez-^vous écrite à ce gé* néral? Il vous convenait bien de parler de pillage, vous qui, étant entré en Roussillon, avez enlevé toutes les femmes et les avez partagées comme un butin entre vos soldats! Quel droit aviez-vous d'ailleurs de tenir un pareil langage? La capitulation vous l'inlerdisait.Voyez queQe a été la conduite des Anglais, qui sont bien loin de se piquer d*ètre rigides observateurs du droit des nations ; ils se sont plaints de la convention du Portugal, mais ils l'ont exécutée. Violer les traités militaires, c'est renoncer à toute civilisation, c'est se mettre sur la même ligne que les bédouins du désert. Comment donc osez-vous demander une capitulation, vous qui avez violé celle de Bailen? Voilà comme l'injustice et la mauvaise foi tournent toujours au préjudice de ceux qui s'en sont rendus coupables. J'avais une flotte à

Cadix; elle était Talliée de TEspagne, et vous avez dirigé contre elle les mortiers de la ville où vous commandiez. J^avais une armée espagnole dans mes rangs; j*ai mieux aimé la voir passer sur les vaisseaux anglais et être obligé de la précipiter du haut des roches d'Espinosa, que de. la désarmer. J*ai préféré avoir 7,000 ennemis de plus à combattre que de manquer à la bonne foi et à l'honneur. Retournez à Madrid. Je vous donne jusqu'à demain six heures du matin. Revenez alors, si vous n*avez à me parler du peuple que pour m apprendre qu'il s'est soumis; sinon, vous et vos troupes, vous serez tous passés par les armes » (1).

Le 4, à six heures du malin, le général Morla et don Fernand de la Vera, gouverneur de la ville, revenaient au quartier général dire que la ville se soumettait. A dix heures, tous les postes étaient remis aux troupes françaises.

Un mois avait suffi pour détruire ou disperser les armées espagnoles de Saint-Sébastien aux Asturies, des Asturies jusqu'à Talavera et de Talavera jusqu'à Saragosse; tout était soumis; et au delà de ces limites, sauf quelques rares exceptions, il n'y avait plus qu'apathie ou terreur, de sorte qu'une armée française eût pu, dit le colonel Napier, marcher d'une extrémité à l'autre de la Péninsule. Mais ce n'était pas assez pour Napoléon, il sentait que la victoire et la conquête matérielle étaient une base trop fragile ; il voulut s'emparer de l'esprit des Espagnols ; entraîné par les idées du siècle, il pensa, et crut à tort, qu'il pouvait se poser en régénérateur des

(1) Correspondance de Napoléon, t. XVIlï, n<» 14,530.

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