CHAPITRE XXXIV
VOS vieux services méritent une récompense, vous l'aurez bientôt. — Sire, hâtez-vous, répondit vivement mon père, car je suis vieux. »
Etait-ce un pressentiment? L'ange de la mort Tavaitil touché de ses ailes, comme on Fa poétiquement dit? Non, je ne le crois pas. Auguste Golbert avait l'esprit positif, l'âme très ferme et peu disposée à se laisser frapper. Je ne trouve d'ailleurs rien dans ses lettres de cette époque qui puisse autoriser ce sentiment. Deux Jours avant la revue, il avait appris qu'un second fils lui était né, et la lettre par laquelle il répondit à cette heureuse nouvelle (c'est la dernière qu'il ait écrite) ne renferme que des expressions de tendresse et ne contient pas une idée triste ; seulement il terminait en disant : « Il ne faut pas t'effiayer si tu n'as pas de nouvelles, il faut l'attribuer aux mouvements militaires et aux difficultés du pays. » Je dois toutefois ajouter que, depuis le commencement de la campagne , il semblait à tous plus insoucieux que jamais du danger. Deux fois, à Cascante, puis à Guadalaxara, une balle lui avait traversé les cheveux, mais suivant l'expression d'un de ses compagnons d'armes : « Tant de jeunesse et de vaillance semblait défier la mort. » Rapprochant sa réponse à l'Empereur de cette téméraire valeur, on a voulu lui donner pour explication je ne sais quelle disposition mélancolique qui l'entraînait fatalement (1 ).
Ai-je besoin de dire que tout cela n'est que du roman? Ce qui est vrai, c'est qu'Auguste Golbert, avide de gloire et sentant ce qu'il valait, avait hâte de voir s'élargir
(i) Voir les notes.
pour lui un horizon quUl trouvait trop étroit. Dire qu'il était vieux, n'était en définilive que répondre à la pensée qu'exprimait l'Empereur, et lui répéter avec Taccent d'une juste fierté qu'en effet on le faisait bien attendre (1).
Tandis que Napoléon dispersait les armées espagnoles et s'établissait en maître à Madrid , une armée anglaise, sous les ordres de sir John Moore, partait dans les premiers jours de novembre du Portugal, pour pénétrer en Espagne. L'infanterie et la plus grande partie de la cavalerie se dirigèrent par Giudad-Rodrigo et Almeida ; l'artillerie, les munitions et 30,000 hommes d'infanterie devaient gagner Talavera par Badajos. En outre, 15,000 hommes, commandés par sir David Baird, débarqués à la Gorogne, devaient se joindre au gros de l'armée et à sir John Moore, qui avait le commandement en chef. Aucun plan n'avait été combiné, arrêté à l'avance; les seules instructions données au général anglais étaient de se mettre en rapport avec les autorités espagnoles, et de combiner un plan de campagne avec Gastanos. Sir John Moore, après avoir été obligé d'attendre son matériel à Salamanque, s'était enfin dé-
(l) Les auteurs des Victoires et conquêtes semblent adopter celte explication. Voici, au reste, comment ils rapportent ce qui s'était passé; seulement ils placent la scène à Astorga, le 1"' janvier : L'Empereur dit au général Colbert : « Vous m'avez prouvé en Egypte, en Italie, en Allemagne, que vous étiez l'un de mes plus braves; dans peu vous aurez la récompense due à vos brillants services. — Dépôchez-vous, Sire, lui répondit Colbert avec une noble vivacité, car, bien que je n'aie encore que trente ans, je sens que je suis déjà vieux. » Il était loin de penser toutefois que sa fin fût si prochaine. ( Victoires et conquêtes, t, XVin,p. 241.)
Sarrazin {Histoire de la guerre A' Espagne) rapporte aussi les paroles de l'Empereur.