CHAPITRE XXXV
tait fait placer sur son séant, et, voyant alors la déroute complète des Anglais, il dit : « Je suis bien jeune encore pour mourir, mais du moins ma mort est digne d'un soldat de la grande armée, puisqu'on mourant , je vois fuir les derniers et les éternels ennemis de ma patrie. » Le général Colbert était un officier d'un grand mérite. »
La mort avait été instantanée, et le général Colbert n'avait pu prononcer un mot (1).
Tout semble indiquer que les paroles du bulletin ont été dictées par l'Empereur lui-môme. Son heure était arrivée, est bien une phrase de lui. £n faisant dire au général Colbert: <( Je suis bien jeune encore pour mourir, » il agit sous l'impression d'un souvenir récent, lorsque, disant au général Colbert à Madrid: « Vous m'avez depuis longtemps prouvé que vous étiez de mes plus braves, vos vieux services méritent une récompense, » mon père lui avait répondu : « Sire, hâtezvous, car, bien que je n'aie que trente ans, je sens que je suis vieux. » On conçoit alors le rapprochement qui a pu se faire dans sa pensée, car l'Empereur s'était toujours préoccupé de la jeunesse d'Auguste Colbert, et c'était la seule objection qu'il opposât à un avancement plus rapide.
Maintenant on demandera : pourquoi place- t-il dans la bouche du général Colbert des paroles qui n'ont point été prononcées?
L'Empereur, par sa nature d'abord, aimait à drama-
(1) J*ai adopté en grande partie dans mon récit la version anglaise, parce qu'elle m'a paru plus exacte et mieux se rapporter au^ trad^tioi^s (|i]|e personnellement je pp^s^de.
tiser, à poétiser toutes choses; c'était d'ailleurs un moyen dont il se servait habilement pour s'emparer des imaginations, remonter incessamment le moral de son armée et y entretenir ce qu'il appelait le /(W sacré.
Eh I qu'y avait-il alors de plus nécessaire à poétiser, à exalter^ que la mort du champ de bataille, alors que tant de gens pouvaient la rencontrer chaque jour? Aussi il n'en laisse pas échapper l'occasion.
Auguste Colbert n'était pas seulement un officier d'une grande bravoure, appelé par ses qualités militaires à l'avenir le plus glorieux; c'était un homme éminemment remarquable par son esprit et tout l'ensemble de sa personne. Cette réunion des brillantes qualités de Thomme de guerre, jointes à celles de l'homme du monde, formaient un ensemble rempli de séduction; aussi l'impression était-elle profonde pour ceux qui l'approchaient. Pour tout ce qui était jeune dans l'armée, c'était un modèle, un type des plus enviés de la gloire et de tout ce que peut rêver la jeunesse.
On comprend alors que Napoléon n'ait pas voulu le laisser mourir sans mettre dans sa bouche les sentiments qu'il voulait qu'on eût : le dévouement du soldat, toujours trop heureux de mourir quand il meurt à son poste, puis la haine de l'Angleterre.
Si le général Colbert eût pu parler, sans doute ses paroles eussent respiré l'amour du pays, le regret de ne pouvoir plus le servir, celui d'être enlevé à l'avenir de gloire qui lui était réservé ; mais, à côté de cela, il y aurait eu quelque chose d'humain, la nature eût parlé: