CHAPITRE XXVIII
en faisant échouer ses projets. » En effet, il n'avait point attaqué les Russes, c'étaient eux qui l'avaient attaqué. Si après Pultusk il avait pris ses quartiers d'hiver, c'est que, par suite des raisons que j'ai déjà Eût valoir, il ne se croyait pas encore en mesure de frapper un coup décisif. Si, dans la courte campagne qu'il venait de faire, il avait pour le moment déjoué les projets de l'ennemi, il ne s'en trouvait pas moins dans la même position qu'avant, et les raisons qui l'avaient déterminé à s'arrêter existaient encore. A cette époque d'ailleurs, quelque audacieux qu'il fût, il ne tentait pas l'impossible comme il le fit plus tard : il comptait encore avec la nature et les forces humaines.
Son armée avait besoin de repos. Si ce n'eût été ecnore que l'infanterie, elle se refait vite; comme on l'a dit avec raison, il ne lui faut que du pain et des souliers. Mais la cavalerie, mais l'artillerie? outre les hommes, il y a des chevaux à nourrir. On se trouvait au plus fort de l'hiver, dans un pays épuisé, sans ressources, sans magasins. D'un autre côté, Napoléon savait l'armée russe assez maltraitée pour ne pouvoir tenter quelque chose de sérieux. Il avait donc résolu de se retirer derrière la Passarge, d'y attendre ses renforts, ses munitions, de s'établir plus fortement sur la Vistule en s'emparant de Dantzig; puis enfin, le beau temps arrivé, de se porter alors en avant avec toutes chances de succès. C'était le plan conçu après Pultusk, forcément troublé par l'attaque soudaine des Russes.
Tout étant bien arrêté dans sa pensée, immédiatement après la bataille. Napoléon appela à lui quelques m 3
divisions de cavalerie restées en arrière; il prit les mesures nécessaires à l'évacuation des blessés, et commença dès lors à tout préparer pour la retraite. Toutefois, voulant bien constater son succès et que le champ de bataille lui était resté, non seulement il continua à l'occuper, mais, poussant en avant sa cavalerie, soutenue par le 6® corps qui était le moins fatigué, il fît serrer les Russes autour de Kœnigsberg.
Le général Colbert (1), avec sa brigade de cavalerie, une portion du 6® léger et deux pièces de canon, fut chargé d'occuper Pompicken, Porschkam, poussant des reconnaissances sur Kreutzbourg, avec ordre de rester dans cette position, jusqu'à l'arrivée des troupes du prince de Ponte-Gorvo qu'on attendait d'un moment à l'autre^
Dès le 9, Murât avait suivi la retraite des colonnes russes. Voulant franchir la Frisching, petite rivière qui va se jeter dans la mer à Braudenbourg, il demanda à Ney de l'infanterie pour le soutenir : le maréchal refusa, disant qu'un tel mouvement était contraire aux intentions de l'Empereur qui avait ordonné de ne point s'engager sérieusement. Ce ne fut que sur Tordre du major général que Ney donna au grand-duc de Berg le 69® pour garder le pont de Gross-Lauth, et dès qu il put disposer de la cavalerie du général Colbert, lui faisant passer la Frisching, il l'établit à Uderwangen et à Unruh, pour maintenir ses communications avec Murât. Celui-ci, persuadé que les Russes allaient éva-
(1) Voir les Pièces justificatives. Mathieu Dumas, t. XIX, p, 4i6 Berthier à Ney.
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cuer Kœnigsberg, poussait toujours en avant. Désirant connaître par lui-même la position de l'ennemi, il se porta jusqu'à ses avant-postes, et à son retour il écrivait à l'Empereur : « Afin de m'assurer si Ludwigswalde est occupé par les mômes troupes, j'ai été jusqu'à nos vedettes éloignées tout au plus de 50 ou 100 pas de celles de l'ennemi; j'ai été fort surpris de les voir si près les unes des autres sans se fusiller, et en ayant demandé la raison, le maréchal des logis qui commandait le premier piquet m'a répondu : « Il n'y a qu'un instant, les Cosaques nous ont fait signe d'approcher, ayant laissé leurs lances en arrière; nous avons été à eux, ils nous ont offert de l'eau-de-vie, nous avons bu ensemble comme les meilleurs amis du monde, et ils nous ont dit en nous serrant la main : Braves Cosaques^ hrates Franches; et nous sommes depuis ce temps, comme vous voyez, fort tranquilles. Comme j'étais là, ajoutait-il, est arrivé un officier du 16« régiment de chasseurs à cheval avec un trompette, pour aller remettre aux avant-postes une lettre et de Targent pour un de leurs officiers. L'officier ennemi s'est avancé, il a très bien reçu l'officier, a pris la main du trompette, la lui a serrée en lui disant : Braves Franches. Ce matin, le général qui commande les avant-postes a embrassé mon aide de camp Lagrange (1).
« Je suis d'opinion que l'ennemi ne tiendra pas dans Eœnigsberg, et je l'en crois déjà parti. J'ai pris ce soir les honnêtetés des Cosaques et celles de leurs uhlans et
(1) Comte Charles de Lagrange, mort général de division.
40 THADITIONS ET SOUVENIRS
hussards pour des adieux : je parierais que je ne me trompe pas » (1).
Murât ne fut pas long à reconnaître son erreur. « L'armée ennemie, se hâtait- il d'écrire le lendemain 1 3, est concentrée sous les murs de Kœnigsberg. » Les Russes étaient loin d'être aussi tranquilles qu'il l'avait supposé et les Cosaques aussi pacifiques qu'il avait cru.
Les Cosaques jouèrent un rôle dans cette campagne de Pologne et acquirent une importance quUls ne semblent pas avoir conservée depuis. Montés sur de petits chevaux, à Taspect chétif, mais infatigables, vivant de peu, les Cosaques, un fouet suspendu au poignet, un pistolet à la ceinture, ayant un sabre et une lance dont le bout n'était parfois garni que d'un clou, se montraient partout, devant, derrière nos colonnes, sur les flancs, les harcelant sans cesse et parfois même osant attaquer notre cavalerie.
Le 15, il y eut à nos avant-postes une échauffourée, qui ne montra que trop Tascendant moral qu'ils avaient pris sur quelques-unes de nos troupes. Une division de dragons, après avoir fait une reconnaissance vers Borchersdorf, sur la route de Friedland, se retirait par brigades et par échelons, « lorsque, ce qui paraîtrait impossible à croire, ce qui m'indigne et m'afiOige, dit dans son rapport le général qui les commandait, c'est* qu'une misérable charge de 200 Cosaques et de deu^ escadrons de hussards, d'abord repoussés par mon ail^
(i) Lettre de Murât à TEmpereur, 12 février, de Gros8*Lauth. Archives du dépôt de la guerre*