‹ Le général Auguste Colbert,Chapitre 29 sur 150 · CHAPITRE XXyilI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXyilI

souffrances, les horreurs de cette campagne rude entre toutes : « OfQciers d'étal-major, colonels, officiers, ne se sont pas déshabillés depuis deux mois, et quelquesuns depuis quatre (j'ai moi-même été quinze jours sans ôter mes bottes), au milieu de la neige et de la boue, sans vin, sans eau-de-vie, sans pain, mangeant des pommes de terre et de la viande, faisant de longues marches, sans aucune espèce de douceurs, et se battant à la baïonnette sous la mitraille, très souvent les blessés obligés de s'évacuer en traîneau, en plein air pendant 50 lieues » (1).

Si Ton se demande maintenant quel mobile poussait ainsi Russes et Français à affronter de pareils maux et les leur faisait supporter, ce mobile, chez les Russes, se trouve dans un patriotisme exclusif, barbare, dans lequel se confond le sentiment religieux, car à la haine de l'envahisseur se joint celle qu'ils ressentent contre ceux dans lesquels ils voient les ennemis de Dieu. Le soldat russe trouve sa force dans son peu d'impressionnabilité ou son manque d'imagination ; les Français au contraire grandissent par l'imagination. Ce n'est plus aujourd'hui le sol de la patrie qu'ils défendent à 500 lieues de ses frontières, mais c'est la gloire qu'ils poursuivent, la gloire qui les exalte, la pensée qu'ils marchent sur les pas d'un grand homme, de Napoléon, les fascine, les éblouit. Jamais, peut-être , l'esprit guerrier n'atteignit un tel paroxysme, jamais on ne vit plus d'émulation pour courir à la mort, et il semblait que cette ardeur était d'autant plus grande qu'on était placé plus haut.

(I) Correspondance de Napoléon^ t. XIV, lettre 11,911.

60 TRADITIONS ET SOUVENIKS

Rien ne peut dépasser Tintrépidité des Lannes, des Murat, des Ney. «Messieurs les officiers, disait mon père, vous êtes là pour vous faire tuer les premiers. »

Il faut aussi remarquer que, surtout à partir de cette époque , Tesprit de Tarmée tendait à se modifier : on commençait à ne plus faire la guerre par nécessité, par dévoir, mais à la faire pour le plaisir de la faire, par suite de Téclat qu'on y trouvait.

Déjà sous le Consulat, puis sous l'Empire, une foule de jeunes gens, appartenant aux classes riches de la société, à Tancieune aristocratie, à Témigration même, y entraient, soit en passant par l'École militaire de Fontainebleau, soit par engagement. L'Empereur lui-même s'associait à ce mouvement en envoyant des brevets de sous-lieutenant à ces fils de famille.

Berthier, Murât, Ney, Augereau lui-même, les accueillaient avec plaisir, et les états -majors s^aristocratisaient.

On le voit, on était loin delà simplicité de Tannée du Rhin ou de l'esprit démocratique de l'armée d'Italie. Sans doute on combattait toujours pour la patrie, pour sa grandeur, mais enfin chaque jour l'armée tendait à devenir plus exclusivement l'armée de Napoléon.

Si j'ai suivi pas à pas le 6® corps, j'ai pu le faire naturellement et sans troubler l'ordre du récit, car le rôle de ce corps dans cette campagne' en indique les phases principales : elle commence avec lui et finit avec lui.

Le premier attaqué, l'armée est avertie par lui. S'il ne prend pas une part directe à la journée d'Eylau, il y joue indirectement un rôle décisif. Enfin, lors de la retraite, c'est lui qui la protège; placé dans la position

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