CHAPITRE XXX
Au moment où nous avions quitté Anckendorf, l'ennemi avait essayé par une charge générale de jeter le désordre dans nos rangs, mais inutilement. Nos régiments continuaient leurs feux de deux rangs et par bataillons, comme au champ de manœuvres. Après avoir de nouveau fait tèle à Tennemi à Heiligenthal et nous être arrêtés encore deux fois à demi-portée de canon, le 6® corps atteignit enfin le défilé de Deppen, contenant toujours Tennemi, et franchit la Passarge sous la protection de son artillerie, très habilement dirigée par le colonel Becquilly. Mais la journée n'était pas finie; l'ennemi, plus opiniâtre que la veille, attaqua Deppen et fit des efforts incroyables pour l'emporter. Le village fut pris et repris à la baïonnette jusqu'à six fois, et Tennemi voyant son impuissance à nous en déloger, finit par y mettre le feu, ainsi qu'au pont sur la Passarge.
« Nous avons usé, mandait le maréchal, toutes nos munitions à canon, à quelques coups de mitraille près, ainsi que nos cartouches d'infanterie. Il est instant de venir à notre secours et de nous envoyer des munitions et du pain. L'ennemi se retire, on ne voit plus que ses avant-postes ; je resterai de mon côté en bataille, adossé au bois, à cheval sur les routes de Mohrungen et de Liebstadt » (1 J. C'est ainsi qu'il terminait son rapport.
Les pertes qui la veille s'étaient élevées à 1,800 tués ou blessés, avaient peut-être été moins considérables le second jour, mais plusieurs généraux et un grand nombre d'officiers supérieurs avaient été blessés. Le général Dulaillis, chef de l'état-major, avait le bras emporté; le
(l) Voir les Pièces justificatives.
général Marcognet, Frappart, le colonel du 50®, étaient grièvement blessés,et radjudant-commandant Malleraut était atteint mortellement.
Cette retraite de deux jours devant des forces considérables, qu'on appelle le combat de Deppen ou de Guttstadt, a été avec raison fort vantée, et ce n*est point ici au sucés que Téloge s'adresse, c'est àThabileté consommée que montra Ney , à son calme intrépide et à l'aplomb de ses troupes. Entouré, pressé de tous côtés par des forces très supérieures, le maréchal ne fit en définitive que ce qu'il voulut, et comme il le voulut : mettant à profit les moindres accidents du sol, se couvrant par les lacs qui coupaient le champ de bataille, il ralentissait les mouvements des Russes et doublait la force de son infanterie. Sa cavalerie, malgré son incroyable infériorité, sut tirer parti des moindres accidents de la lutte pour se jeter sur l'ennemi. L'artillerie, malgré sa faiblesse relative, fit parfois taire le feu de celle qui lui était opposée. Enfin, le maréchal, et c'est cela surtout qui est digne de remarque, sut conserver dans les mouvements d'une opération défensive, d'une retraite, un calme, un ordre, une précision quUl est souvent difficile d'obtenir dans les opérations offensives les mieux combinées. Aussi, mon père, bien qu'il eût pris sa part dans le drame, entraîné par un sentiment d'admiration, écrivait le soir même : « Le maréchal et ses troupes se sont couverts de gloire. » Ce sentiment fut bientôt celui de toute l'armée, et tous ceux qui avaient fait la campagne de Pologne, se sont toujours rappelé Guttstadt (1).
(1) Il y a quelque différence entre mon récit^ celui du général Ma*