‹ Le général Auguste Colbert,Chapitre 58 sur 150 · CHAPITRE XXXI ilS · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXI ilS

bien autrement important à régler, voici une occasion favorable d'en finir avec ceux-ci (1), il ne faut pas la laisser échapper » (2).

Napoléon était au reste dans les mêmes sentiments, tout du moins porte à le croire. Dans ses lettres confidentielles à rimpératrice, à ses frères, à Cambacérès, à Fouché, il ne cesse de répéter que Friedland doit mettre un à la querelle, que c'est un dénouement, et il est facile de voir qu'il est heureux de sortir d'une situation dont il appréciait mieux que personne les difficultés et les périls.

L'empereur Alexandre avait aussi beaucoup de motifs pour désirer la paix. Il était irrité contre TAngleterre qui l'avait abandonné, et mécontent de l'Autriche qui ne l'avait pas aidé. Il avait fait assez de sacrifices pour un allié entièrement dépouillé et dont il n'avait plus rien à attendre ni même à espérer. Ses débuts à la guerre n'avaient pas été heureux; toutefois la dernière lutte avait été assez disputée, assez honorable même, pour que son amour-propre et celui de son peuple ne fussent pas engagés, et qu'il lui fût alors permis de s'arrêter et de ne pas jouer plus longtemps la fortune de la Russie contre son redoutable rival. On convint donc facilement d'un armistice, et bientôt une entrevue fut décidée entre les deux Empereurs.

Jamais souverains plus grands par la puissance ou par le génie ne s'étaient ainsi réunie pour discuter leurs Intérêts. L'événement était donc grand par lui-même,

(1) M. de Talleyrand faisait allusion à la question d* Espagne. 3) Mémoires du duc de Boviffo, t. III, p. 119.

et tel que le monde n'en avait pas encore vu de semblable. Les circonstances devaient d'ailleurs l'entourer de cet éclat qui séduit la foule et frappe les imaginations.

Dans la carrière de Napoléon, tout prend une forme inusitée, imprévue. Après Austerlitz, c'était à son bivouac qu'il avait reçu l'empereur d'Allemagne ; ici c est sur un fleuve, limite de Tempire de Russie, sur un radeau, le radeau de TUsitt, qu'il reçoit Alexandre.

Napoléon flt donc construire sur le Niémen un radeau isolé au milieu du fleuve : sur le radeau était un pavillon surmonté des aigles de France et de Russie, formant salon destiné aux deux Empereurs. A côté, était un autre radeau, également avec pavillon, destiné à leur suite.

Le 22 juin, sur chacune des rives, étaient rangées sur trois lignes'la garde impériale française et la garde impériale russe.

Les deux Empereurs quittèrent en même temps les bords du fleuve : Napoléon était accompagné du grandduc de Berg, du prince de Neufchâtel, du maréchal Bessières et de Duroc. Alexandre était suivi du grandduc Constantin, du général Benningsen, du général Ouvarow et du prince Labanof. Le canot de Napoléon, conduit par les marins de la garde, arriva le premier; l'Empereur monta sur le radeau, et, traversant le salon, vint ouvrir la porte par laquelle devait entrer Alexandre, arrivant de l'autre côté. Les deux souverains s'embrassèrent, aux acclamations des deux armées. « Je hais les Anglais autant que vous, dit Alexandre, et suis prêt à vous seconder dans tout ce que vous entrepren-

Page 1