CHAPITRE XXXI
drez contre eux. » Il exprimait ainsi son ressentiment coDtre le cabinet britannique, et dès les premiers mots attirait à lui Napoléon, qui lui répondit : « S'il en est ainsi, tout s'arrangera facilement, et la paix est faite. )>
En une heure de conversation, les deux souverains s'entendirent sur les bases principales du traité. Comme nous l'avons dit, tous les deux avaient hâte d'en finir, et, beaucoup de motifs les rapprochant, ils se faisaient mutuellement des avances. Quelque grand que fût Napoléon, la pensée d'une intimité avec un souverain de vieille souche, et l'un des plus puissants du monde, flattait son orgueil^ et j'oserais dire, ce qui serait plus exact, ses sentiments de parvenu : il est certains prestiges dont ne s'affranchissent même pas les esprits les plus fermes. De l'autre côté, Alexandre avait trop d'intelligence, un esprit trop élevé, était d'une nature trop distinguée, trop sensible, pour ne pas subir, dans de certaines limites, l'ascendant de la gloire et du génie de l'homme extraordinaire, qui venait de s'arrêter victorieux sur le seuil de son empire et lui tendait la main. Quant à Napoléon, c'était d'ailleurs avec toute la courtoisie possible qu'il faisait ces avances.
Une partie de la ville de Tilsitt fut neutralisée. Alexandre vint s'y établir avec un bataillon de sa garde. Napoléon, avec tous les soins les plus minutieux de l'hospitalité, avait fait préparer une maison pour le recevoir; il avait fait meubler sa chambre, envoyé son nécessaire en vermeil, et un de ces petits lits en fer, à rideaux de soie verte, dont il se servait en campagne. ^^ av^it enfin pourvu è^ tous les détails d'un service w T.
digne d'un souverain : cuisiniers, valets de pied, rien n'y manquait.
Des plénipotentiaires furent nommés pour suivre les détails du traité : du côté de la France, M. de Talleyrand ; pour la Russie, le baron de Budberg.
Le lendemain du jour de l'entrevue des deux Empereurs arriva le roi de Prusse. Homme d'honneur, honnête homme, souverain estimable, Frédéric-Guillaume s'était cependant laissé entraîner depuis 1805 à une politique étroite, ambiguë, pour ne pas dire perfide, qui lui avait attiré le blâme de toute l'Europe.
Il venait traiter de la paix, et la défaite l'avait mis à la discrétion du vainqueur. Entièrement dépossédé, il ne lui restait plus que Mémel et quelques lambeaux de territoire. 11 allait enfin se trouver placé entre Napoléon fort mal disposé, pour ne pas dire irrité contre lui, et Alexandre son allié, tout prêt à l'abandonner. Sa position était d'autant plus difficile, que Frédéric-Guillaume n'avait ni dans l'esprit, ni dans les manières, cette désinvolture, cette aisance qui dissimule les embarras intérieurs.
Les trois souverains se promenaient presque tous les jours à cheval. Le roi de Prusse, ou se faisait attendre, ou restait en arrière, et sa gaucherie contrastait avec l'élégance d'Alexandre et la dignité de Napoléon. Sa tristesse, son air morose gênaient les autres souverains. Ainsi, après le dîner qui avait toujours lieu chez l'empereur des Français, sous prétexte d'affaires. Napoléon et Alexandre se retiraient, sauf à se rencontrer quelques ^lom^nts après cl^ez l'un ou chez l'autre,
C'était alors dang de longues et intimes conversa—