CHAPITRE XXXI
lions que Napoléon exerçait sa séduction sur Tesprit du jeune czar, lui entr'ouvrant les horizons d'une politique qui leur partageait l'Europe, sinon le monde.
Aussi le roi de Prusse, dans son isolement et sa tristesse, écrivait-il au roi de Suède : « Immédiatement après Tarmistice, mon allié a conclu la paix pour lui seul. Ainsi abandonné et laissé sans secours sur le théâtre de la guerre, je me vois forcé, quelque pénible que cela soit pour moi, de signer la paix, quoique les circonstances en aient rendu les conditions dures et accablantes » (!)•
Après quelque hésitation, il avait fait venir la reine pour tâcher d'obtenir de meilleures conditions; Tempereur des Français l'avait envoyé chercher dans ses voitures. La reine Louise avait une réputation méritée de beauté, de grâce et d'esprit. Elle avait ardemment poussé à la guerre, et Napoléon, en parlant d'elle dans ses bulletins, avait trop souvent oublié les égards qu'on doit à une femme, à une reine, même à une ennemie. Le rapprochement devait donc être difficile; mais la reine comptait sur son habileté, sur le charme de sa beauté, sur sa coquetterie même : elle se trompait. Elle l'embarrassa parfois, mais, bien qu'il la trouvât spirituelle, elle ne le séduisit point. Napoléon était de l'avis du Ghrysale de Molière (2) : les femmes faisant de grandes phrases et visant à l'effet, ne lui plaisaient point. « Je n'aime que les femmes douces et simples, » disaitil Parlant, à Sainte-Hélène, de sa première entrevue
(1) Mémoires d'un homme d'État, t. IX, p. 423.
(2) Le^ Feinti}e$ sç^vantes,
avec la reine : ce Elle me recul, racontait-il, comme mademoiselle Duchesnois (1) dans laChimène du Cid, renversée en arrière, criant justice. » Avec plus de simplicité, la reine Louise eût peut-être réussi. Napoléon voulant en unir, ses instances n^eurent d*autre effet que de hâter la conclusion du traité.
Lorsqu'elle apprit qu*il était signé, elle ne voulait plus revoir Napoléon ; enfin, sur les prières d'Alexandre, elle consentit à venir dîner avec les souverains. Lorsqu'elle partit, Napoléon la reconduisit jusqu'au bas de Tescalier; la reine alors, lui prenant la main, la serra et lui dit : « Ëst-il possible que j'aie eu le bonheur de voir d'aussi près l'homme du siècle et de l'histoire, et qu'il ne me laisse pas la liberté et la satisfaction de pouvoir l'assurer qu'il m'a attachée pour la vie ! — Madame, je suis à plaindre, répondit l'Empereur, c'est un effet de ma mauvaise étoile. » Puis ils se quittèrent; la reine se jeta en sanglotant dans sa voiture (2). Qui oserait affirmer que ces larmes n'ont été pour rien dans nos douleurs de 1815 et dans celles bien autrement poignantes du moment où j'écris (3)?
Napoléon a dit depuis que si la reine de Prusse était arrivée plus tôt àTilsitt, elle eût pu exercer une influence sur les négociations. A-t-il voulu atténuer par ces paroles le mauvais effet produit par sa rigueur à l'égard de la reine? Aurait-elle eu en effet quelque influence en arrivant à Tilsitt dès le début des négociations ? C'est fort difficile à dire.
(1) Actrice célèbre du Théâtre-Français.
(2) Mémorial de Sainte- Hé Une, t. IV, p. 31i.
(3) Octobre 1870.