CHAPITRE XXXII i
sacrées par Thistoire et la postérité ; mais d'ailleurs, quelque opinion qu*on puisse avoir sur le fonds, il faut convenir qu'il y a dans ce langage une singulière magie.
L'enthousiasme était donc général, l'avenir apparaissait radieux. Quelles nations avions-nous désormais à combattre? Toutes n'étaient-elles pas vaincues? Sans doute, de pauvres mères pouvaient bien pleurer en silence, mais les douleurs de quelques-uns disparaissaient devant l'ivresse générale ; et d'ailleurs, la victoire, les triomphes aident à supporter bien des sacrifices.
Sans doute aussi, des esprits chagrins et par trop investigateurs auraient pu faire remarquer qu'une partie de la prospérité financière était due aux immenses ressources que nous avions tirées des pays envahis : la Prusse seule avait fourni plus de 400 millions. Qui prévoyait alors que cette dure pression exercée sur un peuple serait la source d'une implacable haine et de terribles représailles?
Mais non : le ciel paraissait resplendissant et pur, on rêvait un long avenir de paix, et cependant de nouveaux projets roulaient déjà dans la tête du maître. Ainsi il écrivait, le 2 février, à l'empereur de Russie :
« Monsieur mon frère, le général Savary vient d'arriver. J'ai passé des heures entières avec lui pour m'en- Iretenir de Votre Majesté. Tout ce qu'il m'a dit ma été au cœur, et je ne veux pas perdre un moment pour la remercier de toutes les bontés qu'elle a eues, pour lui, et qu'elle a pour mon ambassadeur.
« Voire Majesté aura vu les derniers discours du parlement d'Angleterre, et la décision où l'on y est de m 8.
pousser la guerre à outrance. Dans cet état de choses, j'écris directement à Caulaincourt. Si Votre Majesté daigne l'entretenir, il lui fera connaître mon opinion. Ce n'est plus que par de grandes et vastes mesures que nous pouvons arriver à la paix et consolider notre système. Que Votre Majesté augmente et fortifie son armée. Tous les secours et assistances que je pourrai lui donner, elle les recevra franchement de moi ; aucun sentiment de jalousie ne m'anime contre la Russie, mais le désir de sa gloire, de sa prospérité, de son extension. Votre Majesté veut-elle permettre un avis àime personne qui fait profession de lui être tendrement et vraiment dévouée? Votre Majesté a besoin d'éloigner les Suédois de sa capitale ; qu'elle étende de ce côté ses frontières aussi loin qu'elle le voudra ; je suis prêt à l'y aider de tous mes moyens.
« Une armée de 50,000 hommes, russe, française, peut-être même un peu -autrichienne, qui se dirigerait par Gonstanlinople sur l'Asie, ne serait pas arrivée sur TEuphraie qu'elle ferait trembler l'Angleterre, et la mettrait aux genoux du continent. Je suis en mesure en Dalmatie; Votre Majesté l'est sur le Danube. Un mois après que nous en serions convenus, l'armée pourrait être sur le Bosphore. Le coup en retentirait aux Indes, et l'Angleterre serait soumise. Je ne me refuse à aucune des stipulations préalables, nécessaires, pour arriver à un si grand but. Mais l'intérêt réciproque de nos deux États doit être combiné et balancé. Cela ne peut se faire que dans une entrevue avec Votre Majesté, ou bien après de sincères conférences entre Romanzof et Caulaincourt, et l'envoi ici d'un homme»