CHAPITRE XXXll
qui fût bien dans le système. M. de Tolstoï est un brave homme, mais il est rempli de préjugés et de méfiances contre la France, et est bien loin de la hauteur des événements de Tilsitt, et de la nouvelle position où l'élroite amitié qui règne entre Votre Majesté et moi ont placé l'univers. Tout peut être signé et décidé avant le 15 mars. Au 1®*" mai, nos troupes peuvent être en Asie, et, à la même époque, les troupes de Votre Majesté à Stockholm. Alors les Anglais, menacés dans les Indes, chassés du Levant, seront écrasés sous le poids des événements dont l'atmosphère sera chargée. Votre Majesté et moi aurions préféré la douceur de la paix, et de passer notre vie au milieu de nos vastes empires, occupés de les vivifier et de les rendre heureux par les arts et les bienfaits de l'administration; les ennemis du monde ne le veulent pas. 11 faut être plus grands malgré nous. Il est de la sagesse et de la politique de faire ce que le destin ordonne, et d'aller où la marche irrésistible des événements nous conduit. Alors cette nuée de pygmées, qui ne veulent pas voir que les événements actuels sont tels, qu'il faut en chercher la comparaison dans l'histoire et non dans les gazettes du dernier siècle, fléchiront et suivront le mouvement que Votre Majesté et moi aurons ordonné; et les peuples russes seront contents de la gloire, des richesses et de la fortune qui seront le résultat de ces grands événements.
« Dans ce peu de lignes, j'exprime à Votre Majesté mon âme tout entière. L'ouvrage de Tilsit réglera les destins du monde. Peut-être de la part de Votre Majesté et de la mienne, un peu de pusillanimité nous
portait à préférer un bien certain et présent à un état meilleur et plus parfait ; mais puisqu^enfin TAngleterre ne veut pas, reconnaissons Tépoque arrivée des grands changements et des grands événements (1).
« NAPOLléON. »
Tout cela, je le veux bien, resta à l'état de rêve, mais du côté de FEspagne s'amoncelaient de gros nuages qui renfermaient la tempête.
Mon père reçut à cette époque une lettre qui montre quelle atmosphère d'ambition et d'ardeur fébrile Napoléon créait autour de lui : ce qu'il appelait le fm sacré. Elle est d'ailleurs d'un homme dont le rôle a été assez important, pour qu'il y ait quelque intérêt à le bien connaître. C'est Marmont dont j'ai déjà eu l'occasion de parler plus d'une fois. Sa liaison avec mon père datait d'Italie et d'Egypte.
« Zara, 24 février.
« Puisque vous ne m'avez pas oublié tout à fait, mon cher Golbert, je dois vous en remercier. En vérité, un aussi grand éloignement, une aussi longue absence et uue aussi cruelle obscurité (2), mettent l'amitié à une rude épreuve; et puisque la vôtre en a triomphé, je dois savoir l'apprécier plus que jamais. J'ai bien souffert, mon cher Colbert, pendant la campagne de Pologne ; et, pour se faire une idée de mes tourments, il faudrait les avoir éprouvés. Toujours est-il que je suis vieilli et
(1) Correspondance de Napoléon.^. XVI, n» 13J4S.
(2) Marmont avait alors trente-troig ans ; il était général en chef, gouverneuç de la palmatie.