CHAPITRE XXXII 14S
de sa poche, et le poser sur la table de TEmpereur. Les assistants étaient ébahis, le rouge montait au front du préfet du palais ; Monge ouvrit alors son paquet, et en lira une superbe grappe de raisin qu'il offrit à TEmpereur: «Eh! comment faites-vous donc, Monge, pour avoir d'aussi beau raisin à cette époque ? Je n'en ai pas de si beau à Fontainebleau. — Ah ! Sire. » Et le savant se mit à raconter tous les soins qu'il prenait pour conserver ses belles grappes, devant un auditoire désormais calme et rassuré, en voyant l'Empereur prendre autant de plaisir à écouter Monge qu'à manger le raisin.
Qu'on me permette de rapporter une autre petite anecdote, qui montre ce qu'il y avait parfois de fermeté dans la naïve et spirituelle bonhomie de l'illustre savant.
II y avait eu à PÊcole polytechnique une espèce de révolte républicaine, l'Empereur était furieux et voulait envoyer tous les élèves comme soldats dans les régiments. Monge intercédait pour eux, l'Empereur restait inflexible. « Mais cependant, Sire, ajouta Monge, Votre Majesté doit se rappeler la peine que nous avons eue autrefois à en faire des républicains ; et puis, ma foi 1 l'Empereur a tourné si courût si couru,,*. » L'Empereur sourit et se calma.
Si TEmpereur attirait tous les regards, dominait tout par sa grandeur de souverain et par sa grandeur personnelle, une femme régnait dans cette cour, par sa bonté et par un charme dont Napoléon, plus que tout autre, avait éprouvé l'influence : c'était Joséphine. Joséphine n'était pas une beauté régulière, mais une ui Q
grâce indicible était répandue sur toute sa personne, se révélait dans le moindre de ses mouvements, dans ses poses, sa manière de se mettre ; voilà ce qui attirait. Mais ce qui avait subjugué l'âme impétueuse de Napoléon, c'était la douôeur de Joséphine, l'inaltérable égalité de son caractère. D'un esprit mesuré, d'un sens droit, douée de discernement, d'un tact parfait, ayant une grande connaissance du monde, souvent, dans les premiers temps surtout, elle modéra l'ardeur de îS'apoléon, et sut influer sur sa conduite. Aussi, plus tard, le peuple disait : « Joséphine n'est plus Ik^ça va mal. r
Son cœur était toujours prêt à soulager toutes les infortunes. Que de gens lui ont dû, les uns la vie, d'autres leurs biens ! Quant à sa générosité, elle n'avait pas de bornes, et la seule chose qu'on pût lui reprocher, c'était de donner sans calculer.
Sans être éblouie de l'éclat du trône, elle sut avec dignité monter au rang suprême, et semblait y être naturellement placée, comme depuis elle sut en descendre sans ostentation ni faiblesse, entourée du respect de tous.
Napoléon l'avait aimée avec fougue dans sa jeunesse ; il ne cessa jamais de l'aimer. Il lui écrivait en 1814, le lendemain de la bataille de Brienne, alors que tout croulait autour de lui :
(( J'ai cherché dans plusieurs combats à rencontrer la mort, je ne puis la redouter, elle serait aujourd'hui un bienfait pour moi, mais je voudrais revoir une seule fois Joséphine. »
L'Impératrice aimait les arts, les comprenait, avait le sentiment du beau, et il n'y a pas d'encouragement