CHAPITRE XXXIII i
Pressentait Tinjure que lui faisait la présence, le pouvoir de cet homme, qui lui était odieux comme à toute la nation, et justement, à cause de cette haine, Ferdinand était détesté par sa mère et par le roi. La cour d'Espagne était donc à chaque instant le théâtre d'indignes et scandaleuses querelles.
Le spectacle de cette famille, de cette royauté avilie, fit croire à Napoléon qu'il en était ainsi de la nation, et influa beaucoup sur sa conduite : ce fut un grand malheur. Il ne tarda pas à reconnaître qu'il s'était trompé, mais il était déjà trop tard.
Tout d'abord, voulant expulser les Anglais du Portugal, il avait fait sommer le Prince régent de leur fermerles ports du royaume et de confisquer leurs biens. Le régent éluda la question plutôt qu'il n'y satisfit.
Napoléon s'était d'ailleurs assuré le concours de l'Espagne par un traité secret signé à Fontainebleau (1 ) : on donnait à la reine d'Étrurie, qui rendait la Toscane à l'Italie, un petit royaume formé des provinces des Algarves ; TAlentejo en formait un autre pour Godoy. Enfin le roi d'Espagne, en échange, abandonnait à l'empereur des Français les provinces situées entre les Pyrénées et l'Èbre.
Dès le 17 décembre, une armée française de près de 25,000 hommes, composée de recrues, presque d'enfants, commandée par le général Junot, franchit la Bidassoa. Lancée à travers l'Espagne, elle devait le plus rapidement possible atteindre Lisbonne. Rien ne témoigne plus de la terreur qu'inspiraient alors le nom de
(l) 27 octobre 4807.
Napoléon et les armées françaises, que cette marche extraordinaire à travers un pays toujours frémissant à la vue de l'étranger. Au bout de six semaines, après des fatigues inouïes, les plus dures privations, Junot arriva devant Lisbonne, n'ayant avec lui que quelques centaines de soldats affamés et à peine vêtus. Le Prince régent s'était embarqué le 13 pour le Brésil, emmenant sa flotte et ses trésors. L'histoire eut alors à enregistrer, peut-être pour la première fois, le fait inouï d'une ville de 300,000 habitants, renfermant une garnison de 14,000 hommes, une immense artillerie, une flotte alliée mouillée dans son port, frappée de stupeur et se livrant, sans essayer la moindre défense, à une poignée d'hommes. Les Espagnols, de leur côté, avaient pénétré par l'Alentejo jusqu'à Évora et Sétuval. Tandis que la folle vanité de Godoy entraînait son pays dans une entreprise dont il ne semblait pas voir les périls, plus que jamais les haines, les dissensions, déchiraient la malheureuse cour d'Espagne.
Le prince des Asturies, en butte aux attaques de Godoy, croyant avoir tout à redouter de lui dans le présent et pour Tavenir, imagina, d'après les conseils de son ancien précepteur, le chanoine Escoiquiz , homme habile, instruit, et qui lui était profondément dévoué, de s'adresser directement à Napoléon, de se placer sous sa protection et de lui demander la main d'une princesse de la famille impériale, espérant par là se mettre à Fabri des tentatives et de Toppression de Godoy. he prince adressa en effet une lettre en ce sens, le 18 octobre 1807. Il appelait Napoléon le héros destiné parla Providence à sauver l'Europe et à raffermir les trônes.