CHAPITRE XXXIII i
et professait une grande amitié pour le prince de la Paix. Le 27 mai^, Napoléon reçut à Saint-Cloud la nouvelle de ces événements : une lettre de Charles IV et les dépêches de Murât Ten instruisaient.
« Monsieur mon frère, écrivait le roi à l'Empereur, vous apprendrez sans doute avec peine les événements d'Aranjuez et leurs résultats. Votre Majesté ne verra pas sans quelque intérêt un roi qui, forcé d'abdiquer la couronne, vient se jeter dans les bras d'un monarque, son allié, se remettant en tout à sa disposition, qui peut seul faire son bonheur, celui de toute sa famille et de ses fidèles sujets.
« Je n'ai déclaré me démettre de la couronne en faveur de mon fils que par la force des circonstances, et lorsque le bruit des armes, les clameurs d'une garde insurgée me faisaient assez connaître qu'il fallait choisir entre la vie et la mort, qui eût été suivie de celle de la reine.
« J'ai été forcé d'abdiquer, mais, rassuré aujourd'hui et plein de confiance dans la magnanimité et le génie du grand homme qui s'est toujours montré mon ami, j'ai pris la résolution de m'en remettre en tout ce qu'il voudra bien disposer de mon sort, de celui de la reine et de celui du prince de la Paix. J'adresse à Votre Majesté Impériale une protestation contre les événements d'Aranjuez et contre mon abdication. Je m'en remets et ine confie entièrement dans le cœur de Votre Majesté. « Je proteste et déclare que mon décret du 19 mars, par lequel j'ai abdiqué la couronne en faveur de mon fils, est un acte auquel j'ai été forcé pour prévenir de plus grands malheurs et l'effusion du sang de mes su-
jets bien-aimés. Il doit en conséquence être regardé comme nul. »
Ces événements changeaient la face des choses en Espagne, et bouleversaient les combinaisons de TEm* pereur. On le vit très préoccupé ; il fit venir Savary et eut avec lui une conversation que j'abrège :
a Vous allez partir pour Madrid, » dit-il ; puis, après lui avoir raconté ce qui s'était passé : « J'étais bien préparé à quelques changements en Espagne, mais je crois voir, à la tournure des affaires, qu'elles prennent une marche tout autre que je ne croyais. Avant de reconnaître le fils, je veux être instruit des sentiments du père; c'est lui qui est mon allié, c'est avec lui que j'ai des engagements ; et s'il réclame mon appui, je le lui donnerai tout entier et le remettrai sur le trône, en dépit de toutes les intrigues.
« Je vois maintenant qu'il avait raison d'accuser son fils d'avoir tramé contre lui, cet événement le décèle, et jamais je ne donnerai mon assentiment à une pareille action : elle déshonorerait ma politique et tournerait un jour contre moi. Rien ne pourra me faire reconnaître cet SiCie (V abdication), avant qu'il ne soit revêtu de toute la légalité qui lui manque. Autrement, il suffira d'une troupe de traîtres qui s'introduira la nuit chez moi pour me faire abdiquer et renverser l'État.
« Si le prince des Asturies règne, j'ai besoin de connaître ce prince, de savoir s'il est capable de gouverner lui-même, et, dans ce cas, quels sont ses principes. J^ voudrais pouvoir m'établir sur le même pied avec le fils qu'avec le père.