‹ Le général Auguste Colbert,Chapitre 83 sur 150 · CHAPITRE XXXll · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXll

« Il faudrait que Ton eût bien peu de sens en Espagne, si on croyait que je laisserais les Espagnols me préparer de nouveaux embarras en s'alliant avec TAng^terre. Je crains tout d'une révolution, dont je ne conçois ni la direction ni Tintrigue. Le mieux du mieux serait d'éviter une guerre avec TEspàgne ; elle serait une sorte de sacrilège (ce fut son expression) ; mais je ne balancerai pas à la faire à la maison de Bourbon, si le prince qui veut gouverner cet État adoptait une politique semblable. Je me trouverais alors dans la même position que Louis XIY . On a dit qu*il avait agi par ambition, mais non. S*il n'avait pas mis un de ses petitsfils sur le trône d'Espagne, un archiduc y eût été appelé. Dès lors rEspagne devenait l'alliée naturelle de l'Angleterre, et Louis XIV, dans toutes les guerres qu'il aurait eues, soit avec l'une ou avec l'autre de ces deux puissances, aurait eu bientôt les deux ensemble à combattre. Comment aurait-il résisté à une guerre maritime, accompagnée d'attaques en Flandre, en Alsace, en Italie, en Roussillon et en Navarre ?

« La question est plus compliquée aujourd'hui, mais cela ne change rien à la politique ni à l'intérêt des peuples. La France a aujourd'hui le même besoin de rester alliée de l'Espagne^ dans la paix comme dans la guerre.

« Tant que Charles IV aurait régné, je pouvais compter sur la paix et je n'avais que très peu de changements à lui demander.

a Je vous le répète, si le père veut remonter sur le trône, je suis prêt à le seconder ; s'il persiste dans son abdication, mandez-moi ce que je puis croire des sentiments clufilsetde ses alentours que je ne connais pas.

16i TRADITIONS ET SOUVENIRS

« Dans tous les cas, je ne reconnaîtrai pas la marche qui a été suivie poiu* le faire succéder à son père: il faudra que cet acte soit purifié par une sanction publique du roi Charles IV, Mais si je ne puis m'arranger avec le fils, ni avec le père, je ferai maison nette. J'assemblerai les Gortès et je recommencerai l'ouvrage de Louis XIV, je suis prêt pour ce cas-là.

« Je vais me rendre à Bayonne ; je n'irai à Madrid que si j'y suis absolument forcé » (1).

La lettre suivante, adressée au grand-duc de Berg, à Murât, au môme moment, achève de faire connaître la pensée de Napoléon, quant au but qu'il se propose, et ses incertitudes quant aux moyens :

a Monsieur le grand-duc de Berg, je crains que vous ne me trompiez sur la situation de l'Espagne, et que vous ne vous trompiez vous-même. L'affaire du 20 mars a singulièrement compliqué les événements. Je reste dans une grande perplexité.

a Ne croyez pas que vous attaquiez une nation désarmée, et que vous n'ayez que des troupes à montrer pour soumettre l'Espagne. La révolution du 20 mars prouve qu'il y a de l'énergie chez les Espagnols. Vous avez affaire à un peuple neuf; il a tout le courage et il aura tout l'enthousiasme que Ton rencontre chez des hommes qui n'ont point usés les passions politiques.

c( L'aristocratie et le clergé sont les maîtres de l'Espagne. S'ils craignent pour leurs privilèges et pour leur existence, ils feront contre nous des levées en masse

(1) Mémoires du duc de RovigOy p. 253 et suivantes.

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