CHAPITRE XXXIII
apparent. Napoléon traitait fort bien Escoiquiz, et lui
dit que sa conduite était celle d'un honnête homme et
d'un sujet fidèle.
Cependant Ferdinand résistait toujours, lorsque, le
30, arrivèrent le vieux roi et la reine. Ils avaient montré hâte de quitter TEspagne, laissant à Murât tous les pouvoirs.
Napoléon, dès qu'ils furent sur le sol français, les fit recevoir partout avec tous les honneurs dus à la royauté. Dans une lettre à M. de Talleyrand, il raconte en ces lennes son impression : « Le prince de la Paix est ici » le roi Charles est un brave homme ; je ne sais si c'est sa position ou les circonstances, il a l'air d'un patriarche franc et bon. La reine a son cœur et son histoire sur sa physionomie, c'est vous en dire assez ; cela passe tout ce qu'il est permis de s'imaginer. L'un et l'autre dînent aujourd'hui avec moi. Le prince de la Paix a l'air d'un taureau : il a quelque chose de Daru ; il commence à reprendre ses sens; il a été traité avec une barbarie sans exemple. Il est bon qu'on le décharge de toute imputation mensongère, mais il faut le laisser couvert d'une légère teinte de mépris. »
Plus haut, parlant du prince des Asturies, il écrivait : « 11 est très bête, très méchant, très ennemi de la France. Vous sentez bien qu'avec mon habitude de manier les hommes, son expérience de vingt-quatre ans n'a pu m'en imposer, et il est évident pour moi qu'il faudrait une longue guerre pour m'amener à le reconnaître pour roi d'Espagne. Je lui ai de plus fait notifier que le roi Charles étant sur mes frontières, je ne devais plus avoir de rapports avec lui. J'ai fait arrêter en conséquence ses
courriers, sur lesquels on a trouvé des lettres pleines de haine et de fiel contre les Français, qu'il appelle à plusieurs reprises ces maudits Français » (1).
Quelques jours se passèrent sans que rien fût encore décidé, lorsque l'Empereur reçut un courrier extraordinaire de Murât lui annonçant qu'un formidable soulèvement avait eu lieu à Madrid. A un signal donné, les Français isolés avaient été assassinés dans les rues, dans les maisons; une populace furieuse s'était portée aux hôpitaux, oti elle avait égorgé des malades et des blessés. Mais les troupes s'étant promptement rassemblées et les mesures les plus énergiques ayant été prises par les chefs, de terribles représailles avaient eu lieu.
Si beaucoup de Français, officiers et soldats, avaient péri, le sang espagnol avait coulé à flots. Qu'on se rappelle ce qu'avait dit Napoléon : a S'il y a un coup de fusil de tiré, tout est perdu. » Tout l'était en effet, et le soulèvement de Madrid n'était que le signal de celui de l'Espagne tout entière : c'était la guerre au couteau qui commençait. L'Empereur se promenait à cheval lorsqu'il reçut ces nouvelles ; il fut transporté de colère et se rendit directement chez le roi Charles IV, au lieu de retourner chez lui. C'était Savary qui raccompagnait et dont je cite ici les Mémoires : « En entrant il dit au roi : « Voyez ce que je reçois de Madrid, je ne puis m'expliquer cela. » Le roi lut la lettre que l'Empereur venait de recevoir du grand-duc de Berg. Il avait à peine fini, que, d'une voix ferme, il dit au prince
(1) Bayonne, 1" mai 1808. — Correspondance de Napoléon XVII, no 13,797.