CHAPITRE XXXIII
de la Paix : « Emmanuel, fais chercher Carlos et Ferdinand. » Ils tardaient à arriver ; le roi Charles IV dit à VEmpereur : « Ou je me trompe, ou les drôles savent quelque chose de cela; j'en suis au désespoir, mais je ne m'en étonne pas. » Le prince des Asturies entra dans le salon de son père, où étaient l'Empereur et la reine sa mère.
<( Nous ne perdîmes pas un mot, ajoute Savary, de tout ce qui fut dit dans cette occasion. Le prince de la Paix écoutait avec nous à la porte du salon qui était en bois de sapin très léger. Le roi Charles IV lui demanda d'un ton sévère : « As-(u des nouvelles de Madrid? w Nous n'entendîmes pas la réponse du prince, mais le roi reprit vivement : « Eh bien ! je vais t'en donner, moi, » et il lui raconta ce qui s'était passé» « Grois-tu, lui dit-il, me persuader que tu n'as eu au^ ciine part à ce saccage (il employa cette expression), toi ouïes misérables qui te dirigent? Était-ce' pour faire égorger mes sujets que tu t'es empressé de me fairedescendre du trône? Dis-moi, crois-tu régner longtemps par de pareils moyens? Quel est celui qui t'a conseillé cette pareille monstruosité? N'as-tu de gloire à acquérir que celle d'un assassin? Parle donc. »
« Le prince se taisait, ou du moins nous ne l'entendimes presque point, mais nous entendîmes distincrtement la reine qui lui disait : « Eh bien, je te l'avais bien dit que tu te perdrais ; voilà où tu te mets et nous aussi : tu nous aurais donc fait périr, si nous avions encore été à Madrid I Comment l'aurais-tu pu empêcher? »
« Pl*obablément le prince se taisait toujours, car bous
entendîmes la reine lui dire : « Eh bien ! parleras-Lu ? Voilà comme tu faisais ; à chacune de tes sottises tu n'en savais jamais rien. »
« La position de Ferdinand devait être affreuse, la présence de TEmpereur le gênait horriblement, et ce fut l'Empereur que nous entendîmes lui dire d'une voix assurée :
(( Prince, jusqu'à ce moment je ne m'étais arrêté à aucun parti sur les événements qui vous ont amené ici ; mais le sang répandu à Madrid fixe mes irrésolutiens. Ce massacre ne peut être que l'œuvre d'un parti que vous ne pouvez pas désavouer, et je ne reconnaîtrai jamais pour roi d'Espagne celui qui, le premier, a rompu l'alliance qui depuis si longtemps l'unissait à la France, en ordonnant le massacre des soldats français> lorsque lui-môme venait me demander de sanctionner l'action impie par laquelle il voulait monter au trône. Voilà le résultat des mauvais conseils auxquels vous avez été entraîné ; vous ne devez vous en prendre qu'à eux. Je n'ai d'engagements qu'avec le roi votre père ; c'est lui que je reconnais, et je vais le reconduire à Madrid, s'il le désire. »
ce Le roi Charles IV répliqua vivement : « Moi, je ne veux pas. Eh ! qu'irais-je faire dans un pays oii il a armé toutes les passions contre moi ? Je ne trouverais partout que des sujets soulevés ; et après avoir été assez heureux pour traverser sans pertes un bouleversement de toute l'Europe, irai -je déshonorer ma vieillesse en faisant la guerre aux provinces que j'ai eu le bonheur de conserver, et conduire mes sujets à l'échafaud? Non. 16 ne le veux pas ; il s'en chargera mieux que moi. »