CHAPITRE XXXlll
Regardant son fils, il lui dit: « Crois-tu donc qu'il n'en coûte rien de régner? Vois les maux que tu prépares à l'Espagne ! Tu as suivi de mauvais conseils, je n'y puis rien ; tu t'en tireras comme tu pourras ; je ne veux pas m'en mêler, va-t'en » (1).
Déplorable scène, qui, si elle n'excitait quelque pitié, n'inspirerait que le mépris. On hésite à la rapporter, et cependant il faut pénétrer dans ces détails, pour juger des motifs qui entraînèrent Napoléon. La vue de tant de faiblesses, l'ensemble de ce triste spectacle, lui firent croire que rien n'était plus simple que de se débarrasser d'un vieillard qui ne demandait qu'à disparaître, et d un jeune prince qu'il considérait comme fort peu capable. Il jugea ces hommes sur leur peu de valeur personnelle, oubliant que ces hommes étaient revêtus d'un caractère sacré, que derrière eux était toute une lïàtion. Et c'était lui. Napoléon, le restaurateur de Tordre en France, le vainqueur de l'anarchie, qui livrait l'Espagne à l'anarchie et ouvrait la porte à toutes les révolutions. Tel fut l'acte coupable commis par Napoléon, la grande faute qui retomba sur lui.
Le but qu'il poursuivait, lalliance de la France et de l'Espagne, était conforme à la saine politique, à l'inlérèt des deux pays et de l'Europe entière ; tous les moyens qu'il employa furent mauvais, et, lorsqu'il entreprit de donner à l'Espagne une nouvelle dynastie, croyant la régénérer, son œuvre, dès le début, fut empreinte d'une tache originelle. Il le comprit bien; aussi s'efforça-t-il, en appelant des assemblées de notables,
(1) Mémoires du dm de Eovigo, t. III, p. 351 et suivantes. m il
18i TRADITIONS ET SOUVEMKS
les Cortès, de lui donner au moins une apparence de légalité et de nationalité.
Le 5 mai, fut conclu le traité de Bayonne, par lequel Charles IV renonçait « d'une manière complète et absolue au trône des Espagnes et des Indes, et cédait tous ses droits à l'empereur Napoléon.
« L'intégrité du royaume devait être maintenue, son souverain indépendant, la religion catholique maintenue, à l'exclusion de toute autre.
« Le palais de Gompiègne était à la disposition du roi Charles, sa vie durant, avec une rente de 30 millions de réaux. »
Le 10 mai, Ferdinand signait également une renonciation à tous les droits qu'il pouvait avoir au trône d'Espagne; les Infants don Carlos, don Francisco et don Antonio y adhérèrent.
Deux jours avant, Ferdinand avait adressé en Espagne un manifeste, par lequel il demandait aux Espagnols de ne jamais se soumettre au perfide ennemi qui l'avait dépouillé de ses droits. Et cependant, le 12, de Bordeaux, il adressait au peuple espagnol un manifeste dans lequel il disait « que la plus grande preuve de dévouement qui pût lui être donnée, c'était de se confier aux vues bienfaisantes de Napoléon ». Bientôt toute TEspagae fut en feu, et les mouvements populaires furent accompagnés en beaucoup d'endroits d'excès horrible^.
Napoléon avait d'abord eu la pensée de placer sur le trône d'Espagne son frère Louis, roi de Hollande. Dès le 27 mars 1808, il l'avait consulté à cet effet, dans l'éventualité de la vacance du trône d'Espagne. Louis
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refusa, et les vues de TEnapereur se tournèrent sur Joseph, roi,de Naples.
Pour donner autant que possible à son élévation au trône d'Espagne un caractère de légitimité, PEmpereur faisait annoncer par Murât à la junte de Madrid que, tous les droits à la couronne d'Espagne lui étant cédés, il désirait que la junte désignât sur qui devait se porter la préférence pour l'appeler au trône. Après quelque hésitation, et cependant dans un bref délai, la junte répondit qu'il lui paraissait convenable que le choix tombât sur le frère aîné de Napoléon. Cette déclaration ayant été rapportée à Bayonne, l'Empereur convoqua dans cette ville une junte de 150 notables espagnols.
Elle s'assembla le 15 juin. Dès le 16, Napoléon ayant nommé son frère Joseph roi, la junte vota la constitution libérale qui lui était présentée, et, dès le lende*main, le nouveau roi se mit en route pour Madrid.
Depuis quelques jours déjà, le vieux roi Charies IV, la reine et Godoy étaient partis pour Gompiègne, qu'ils devaient quitter bientôt pour chercher un climat plus doux. Ferdinand et don Carlos allaient s'établir au château de Valençay, appartenant à M. de Talleyrand, qui leur fut assigné pour demeure*
Je me suis arrêté sur ces affaires d'Espagne plus longtemps peut-être que ne le comportait ce livre. Mais, je le répète, pour les apprécier avec quelque impartialité, il me parait indispensable de pénétrer dans les détails, et de juger sur les pièces officielles de ce grand procès. Vouloir raconter ou juger d'une manière sommaire serait s'exposer à l'erreur et y entraîner les autres.
Peu de sujets historiques ont fourni plus matière à discussion, chacun des historiens, ou prétendus tels, se plaçant au point de vue exclusif de sa nationalité ou de son esprit de parti. Quelques-uns n'ont pas d'expressions assez fortes pour condamner les machiavéliques combinaisons de Napoléon; il en est d'autres qui, ne pensant qu'au résultat définitif qu'il se proposait, ont, comme lord Byron, regretté qu'il n'ait pas réussi. De tous ces jugements, il en est un par lequel je crois devoir terminer; c'est celui porté par Napoléon lui-môme. Aucun homme peut-être n'a été plus doué que lui de la faculté de s'isoler, de s^envisager lui-même, de se juger enfin, et de le faire, en beaucoup de cas, avec un tact, une profondeur, une justesse qu'on ne rencontrerait pas ailleurs. Ainsi, il disait à Sainte -Hélène : a Cette malheureuse guerre m^a perdu, elle a divisé mes forces, multiplié mes efforts, attaqué ma moralité ; et pourtant on ne pouvait laisser la Péninsule aux machinations des Anglais* Les événements ont prouvé que j'avais fait une grande faute dans le choix des moyens, car la faute est bien plus dans les moyens que dans les principes. Nous ne pouvions laisser TEspagne à la disposition de mes ennemis ; il fallait l'enchâsser, de gré ou de force, dans notre système.
« Je donnais aux Espagnols une constitution libérale. Je crus nécessaire, trop légèrement peut-être, de changer leur dynastie. On m'accusa dans cette affaire de perfidie, d'ambition, de mauvaise Toi ; il n'y eut rien de tout cela. On sera complètement certain un jour que, dans les grandes affaires d'Espagne, je fus complètement étranger à toutes les intrigues de cour ; que je ne