CHAPITRE XXXlll
manquai de parole ni à Charles IV ni à Ferdinand VU ; que je ne rompis aucun engagement vis-à-vis du père et du fils ; que je n'employai point de mensonge pour les attirer tous deux à Bayonne, mais qu'ils y accoururent à Tenvi Yun de Tautre. Quand je les vis à mes pieds, que je pus juger par moi-même de toute leur incapacité, je pris en pitié le sort d'un grand peuple, je saisis aux cheveux l'occasion unique que me présentait la fortune pour régénérer l'Espagne, l'enlever à TAngleterre et l'unir intimement à notre système. Dans ma pensée, c^était poser une des bases fondamentales du repos et de la sûreté de l'Europe. Mais loin d^y employer d'ignobles, de faibles détours, comme on l'a répandu, si j'ai péché, c'est au contraire par une audacieuse franchise.
« Je dédaignai les voies tortueuses et communes^ je me trouvais si puissant I.., J'osai /rapper de trop haut. Je voulais agir comme la Providence^ qui remédie aux maux des mortels par des moyens à son gré^ parfois violents^ et sans s'inquiéter d'aucun jugement.
a Toutefois, j'embarquai fort mal toute cette affaire, je le confesse ; l'immoralité dut se montrer par trop patente, l'injustice par trop cynique, et le tout demeure fort vilain, parce que j'ai succombé » (1).
L'Empereur quitta Bayonne le 23 juillet. Ses armées couvraient déjà la plus grande partie de l'Espagne. Son frère Joseph, le nouveau roi, avait fait, le 30, son entrée solennelle à Madrid, et cependant il s'éloignait inquiet, indécis, rempli de perplexité ; il se voyait engagé beau-
(1) Mémorial de Sainte- Hélène, t. IV, p. 288-289.
186 THADIÏIONS ET SOUVENIRS
coup plus loin qu'il ne l'avait pensé, qu'il ne lavait voulu, et à peine avait-il gagné Bordeaux, qu'il apprenait qu'un désastre, jusqu'alors inconnu à ses armes, les avait frappées. Dupont, l'un de ses meilleurs généraux, avait mis bas les armes à Baylen avec 14,000 hommes. « Votre main aurait dû sécher, » dit Napoléon au général Legendre, chef d'état-raajor de Dupont, qui avait signé la capitulation.
L'efifet que produisit cette nouvelle en Europe fut gmnd, comme on le pense. Les Français n'étaient donc plus invincibles? Les circonstances étaient graves. — Pour eu finir avec l'Espagne, Napoléon pouvait faire revenir les armées qu'il avait en Prusse : mais alors, qui lui garantissait l'Allemagne, l'Autriche ? Il voulut donc alors s'assurer si l'alliance qu'il avait faite à Tilsit avait quelque solidité, et, dans ce cas^ resserrer ses liens avec Alexandre.
Bientôt, de part et d'autre, on résolut d'ouvrir des conférences à Erfurt. Les deux souverains y arrivèrent le 27 septembre. Napoléon fit les honneurs à Alexandre et à tous les rois et princes, qui bientôt s'y rendirent ; c'étaient les rois de Saxe, de Wurtemberg, de Westphalie, le prince royal de Bavière, le prince Guillaume de Prusse, et quantité de princes de la confédération du Rhin. L'hospitalité fut magoifique. Chaque jour, il avait à sa table la plus grande partie de cette foule dorée ; il avait fait venir de Paris les acteurs de la Comédie-Française, qui tous les soirs jouaient devant un parterre de rois, faisant applaudir les œuvres de Racine, Corneille et Voltaire même, dans le pays de Schlegel et de Goethe. Alexandre et Napoléon étaient aux petits
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soins Tun pour l'autre, et ils montraient, dit un témoin, autant de franchise et de cordialité dans leurs rapports qu'il est permis à des souverains d'en avoir ou d'en montrer. Tout le monde sait comment un jour, à ce vers àH Œdipe :
L*amitié d'un grand homme est un bienfait des dieux,
le Czar, saisissant l'allusion, se tourna de la manière la plus gracieuse vers l'empereur des Français.
Les princes allemands contribuèrent à l'éclat de la réception faite à l'empereur de Russie. Le duc de Rovigo raconte que le duc de Saxe-Weimar, qui était tout à côté de chez lui, donna une magnifique fête. Un dé« jeuner fut servi sous une tente absolument pareille à celle qu'avait Napoléon la veille de la bataille d'Iéna ; elle était tendue au même endroit ; les feux de bivouac étaient allumés à la même place. Après le déjeuner, tous les convives, rois, princes, montant à cheval, le duc leur montra lui-même la route suivie par les colonnes françaises pour attaquer l'armée prussienne. Le fait est d'ailleurs curieux : il témoigne qu'à cette époque l'hostilité contre la France était encore loin d'exister, au moins d'une manière générale et apparente. Quant au côté sérieux de ce qui se passa à Erfurt, Napoléon obtint d'Alexandre l'assentiment à l'élévation de Joseph au trône d'Espagne, ainsi qu'aux changements opérés en Italie; enfin la Russie s'engageait à faire cause commune avec la France, dans le cas d'une levée de boucliers de l'Autriche. De son côté, Napoléon s'engageait à ne pas s'opposer à la réunion définitive de la
Moldavie et de la Valachie à Tempire russe. Quant au partage de l'empire ottoman, Napoléon s'efforça de démontrer à Alexandre l'inopportunité de cette entreprise. Son ambassadeur à Constantinople, Sébastiani, Tavait fait changer d'avis depuis Tilsitt sur cette question. Enfin, après trois semaines de conférences, dont le principal objet apparent était les négociations avec l'Angleterre pour la paix maritime, les deux souverains se séparèrent. Alexandre vint dire adieu à Napoléon, qui le reconduisit à cheval jusqu'à la distance de deux lieues, où les voitures de l'empereur Alexandre attendaient. Pendant tout ce trajet, les deux souverains s'entretinrent seuls ensemble. En se séparant, ils s'embrassèrent: ils ne devaient plus se revoir que les armes à la main.
Napoléon revint à Erfurt au petit pas, et paraissant rêveur et pensif. 11 sentait qu'il lui faudrait désormais composer avec un rival en puissance, qu'à ce moment même il était obligé de réclamer le consentement de la Russie à ses projets sur l'Espagne, qu'enfin, lui qui naguère encore disposait en maître de l'Europe vaincue, il n'allait plus y exercer qu'un pouvoir contrôlé (1 ).
Ne sentait-il pas dès lors le poids de la guerre d'Espagne ? Mais il fallait avant tout triompher, et il se disposa à aller se mettre à la tète de ses armées.
Déjà les l®**, 6® et 11® corps d'armée, commandés par Victor, Ney et Mortier, s'étaient mis en marche. Ces vieilles divisions illustrées par Austerlitz, léna, Friedland, Ulm, abandonnant la Pologne et l'Allemagne,
(i) Histoire générale des traités de paix, par M. le comte de Garden, t. XI, p. 288 et 290.