MON PREMIER DÉJEUNER
C'est de ce déjeuner, qui eut lieu le 12 avril 1888, que date vraiment ce qu'on a appelé mon intimité avec le général Boulanger.
Les déclarations qu'il a bien voulu me faire durant le repas sont peut-être les plus importantes qu'il ait jamais faites, soit à moi, soit à un autre. A cette époque, le général ne me connaissait encore qu'imparfaitement.
J'avais relativement peu parlé de lui. Il ne m'inspirait pas d'enthousiasme.
Le Figaro lui était hostile.
Peut-être le général désirait-il conquérir un des rédacteurs de la maison?
En outre, il ignorait ma façon d'interroger.
Mes questions le prenaient au dépourvu. Ses réponses ne pouvaient être calculées.
Aussi quelques-uns de ses partisans ont-ils dès le lendemain — jour de la publication de l'interview — regretté la franchise de ses déclarations.
J'avoue que, plus initié au boulangisme, au travail du comité, il est certaines choses que j'eusse atténuées.
En avril 1888. par exemple. MM. Lagaerre, Laisant, Mayer, ne permettaient pas au général d'ambitionner la présidence de la République.
On verra qu'à cette date, le général y songeait déjà.
Ainsi éclate plus nettement aujourd'hui la logique constante avec laquelle il a profilé des événements, gros et petits, pour toujours se rapprocher de son but.
Bref, je savais que le jeudi [il avril, le général devait déjeuner chez Rochefort.
Pris d'un accès de curiosité professionnelle, je me rendis vers onze heures du matin boulevard Rochechouart, dans le petit hôtel loué au nom de sa fille par le rédacteur en chef de Y Intransigeant et je demandai : « Y a-t-il un couvert pour moi? >
C'est chez Rochefort qu'à cette époque se tenait parfois le matin le comité boulangiste qui se réunissait l'après-midi à la France.
Qu'était-ce que ce comité? Il eût été alors difficile de le préciser. MM. Laguerre, Laur, Laisant, Rochefort, le comte Dillon, Vergoin, E. Mayer, Le Hérissé, Déroulède, Lalou, Borie, Chevillon, etc., en faisaient partie, mais il n'était nullement fermé. Quiconque croyait en Bouianger n'avait qu'à s'y présenter; on prenait note des nouvelles qu'il apportait; on écoutait ses conseils. C'était toute la matinée, dans le petit hôtel, un va-etvient ininterrompu. Dans l'escalier qui, entre deux tableaux espagnols, mène au vestibule, se coudoyaient des gens parfois bien étonnés de se rencontrer chez le chef de l'intransigeance.
Le jour en question, à midi, il ne restait plus auprès de celui-ci que le général Boulanger et le comte Diilun.