‹ Le Général BoulangerChapitre 11 sur 52 · MON PREMIER BKJEUNER AVEC LE GÉNÉRAL · texte numérisé non relu

MON PREMIER BKJEUNER AVEC LE GÉNÉRAL

Rochefort très gentiment m'invita à m'asseoir à table, moi quatrième.

— Alors, me dit tout de suite le général, il ne faut pas que je mange? Vous allez m'interviewer ? J'ai cela en horreur.

— Tranquillisez-vous, général. Je n'ai pas l'habitude de procéder en juge d'instruction. Je ne vous fatiguerai pas. Rochefort a d'aussi bon vin que s'il en buvait. Sa cuisinière est un cordon bleu... de Prusse. En mangeant, nous causerons de choses et d'autres. Je vous demanderai tout bonnement la permission de répéter au public ce qui, selon moi, pourra l'intéresser.

— Je serai franc, vous me voyez ravi. On parle toujours de moi à tel ou tel point de vue. Je ne sais pas comment, au milieu des injures et des éloges, mes amis et mes ennemis peuvent s'y reconnaître. Les uns me jugent d'après leurs rêves. Les autres d'après leurs craintes. En réalité, on me connaît peu.

— Ainsi, s'écria le comte Dillon, on le pose comme un ambitieux !

— Quel est, reprit M. Boulanger, le jeune homme qui entre à Saint-Cyr sans espérer être général ? Quel est le général qui n'a pas envie de devenir ministre de la guerre? Ai-je jamais voulu être autre chose? Des événements se sont produits qui ont enrayé ma voie et ont fait de moi un candidat. Ils m'ont coûté trop cher pour que j'aie pu les souhaiter. Je leur dois toutefois des amitiés qui se sont ralliées autour de moi et auxquelles il ne me serait même pas possible aujourd'hui de me dérober.

— Ce qui trouble néanmoins, c'est de constater que ces amitiés sortent de camps si différents. Vous avez eu

en Dordogne autant de voix conservatrices que de voix radicales. On se demande à quel parti vous appartenez réellement.

— Comment, voilà dix-sept ans que vous voyez tous les partis se déchirer, être individuellement impuissants, n'obtenir un résultat, souvent fâcheux, que par des coalitions diverses, et vous voulez que je m'embrigade dans un des partis existants ! Jamais de la vie.

Il prit son couteau qu'il jeta sur la table et, montrant la ligne droite formée par le manche et la lame, continua :

— Je suis comme cette ligne. Pourquoi m'obligeraiton à aller de ce côté-ci ou de celui-là? Je n'ai pas besoin de vous dire combien de députés j'ai vus quand j'étais ministre. J'ai assisté bien des fois à des débats où il n'était question que de combinaisons chinoises ou japonaises. Un jour, il fallait s'appuyer sur les radicaux, le lendemain sur la droite, et pour des votes d'intérêt purement poUtique. Il m'est arrivé d'intervenir et de demander : « Et la France ? Qu'est-ce que vous en faites là dedans ? » On me regardait avec des airs ahuris. Eh bien ! ce que je voudrais, puisque le parti boulangiste s'est créé tout seul, ce serait en faire le parti de la France, un parti qui renoncerait à la pohtique pour ne s'occuper que des intérêts généraux, un parti sans groupes divers, qui n'aurait pour tout souci que le travail dans la paix, avec l'honneur national pour drapeau.

D'instant en instant, le valet de chambre apportait au comte Dillon des lettres, des dépêches. J'étais resté rêveur. Je ne comprenais pas clairement

Page 1