MO.X PREMIER DÉJEUNER AVEC LE GÉNÉRAL
par quel procédé le général arriverait au résultat souhaité. Je me permis de dire :
— Supposons que vous soyez élu dans le Nord. Vous voilà à la Chambre. Beaucoup de gens croient que vous y serez noyé.
— Mais lisez donc ces lettres ! s'écria Rochefort. Il en vient à chaque minute de tous les coins de la France. Partout on demande à établir des comités. Le général n'est pas encore au Palais-Bourbon et il y a déjà vingt députés boulangistes. Dans un an, la Chambre entière sera boulangiste !
— Alors les ennemis du général ont donc raison de dire qu'il ambitionne la dictature ?
Le candidat du Nord prit la parole :
— Qui parle de dictature? Est-ce que M. Grévy était un dictateur? Est-ce que M. Carnot est un dictateur? Notez que ce n'est pas moi qui ai rêvé la Présidence de la République. A Clermont-Ferrand, toutes mes espérances avaient uniquement pour but mon retour au ministère. Aujourd'hui, c'est vrai, quelques-uns do mes amis me font entrevoir la premièremagistrature de l'Etat. AUez-vous'aussi m'appeler ambitieux si je vous dis que je n'ai pu me défendre d'envisager cette perspective ? Mais elle est accessible à tout citoyen français et on n'a encore taxé d'ambition aucun de nos présidents. On n'est pas, tout seul, candidat à la Présidence. On le devient par un concours de circonstances qu'on a souvent vues naître à regret, et je n'ai pas besoin de vous répéter que c'est mon cas.
— Vous avez dû abominablement souffrir en apprenant la décision de la Commission d'enquête?
— Eh bien î non, pas ce jour-là. Auparavant, oui. Mais la décision, je la prévoyais, je m'étais fait du sangfroid en Tattendant. N'est-ce pas, Dillon, tu te souviens?
— Je te crois. Tu nous rudoyais parce que nous pleurions. Ah! le gouvernement a été malin! Ce sont les bêtises qu'il a faites qui le renverseront !...
— Et vous n'avez nullement, général, le désir de rentrer en activité ?
— Je le pourrais en vertu d'un précédent qu'a précisément créé le gouvernement lui-même. Après ie départ de M. Grévy, on a mis le colonel Lichtenstein à la retraite. Puis M. Carnot a pensé à le garder. Alors on a rapporté le décret. Je ne vois donc point pourquoi on ne rapporterait pas également celui qui m'a frappé. Mais je n'y tiens pas. Je n*ai aucun goût à traîner le sabre en temps de paix, et tout le monde sait bien que, s'il y avait la guerre, je le reprendrais le jour même.
La guerre? Le général avait dit lui-même ce mot que je n'osais prononcer. Je le répétai :
— La guerre ! Ah ! si on ne la redoutait pas, vous auriez peut-être plus d'électeurs encore.
— Oui, je sais, dit-il. Sur tous les arbres du département du Nord, on a collé ce matin, d'après une des dépêches que j'ai là, de longues bandes sur lesquelles on lit : c Boulanger, c'est la guerre. » C'est idiot. Pourquoi voulez-vous que je rêve la guerre quand ni la France ni l'Allemagne ne la veulent? Nous mettre en mesure de la soutenir? Oui. La déclarer? Jamais.
— Mais on vous la déclarera !
— Oui, on dit cela, mais je vous jure que c'est un mensonge. On imprime que, le jour de mon élection dans la Dordogne, la Bourse a baissé en Allemagne. J'ai